‹ OEuvres de Malherbe, poésie et prose;Chapitre 106 sur 124 · EUROPE · texte numérisé non relu

EUROPE

« OÙ vais-je.^ Dieux ! 6 dieux ! et quel monstre rapide « M*entraîne , en bondissant , sur la plaine liquide ? « La vague m'environne , et me glace d'effroi : « O ma douce patrie! ô mes sœurs ! ô ma mère ! * a O palais de mon père ,

« Tu ne reverras plus la filie de ton roi !

« Bords heureux de Sidon , rives enchanteresses , « Ai-je dû préférer un monstre et ses caresses " « Au charme de cueillir vos innocentes fleurs ? n Je te rappelle en vain , berceau de mon enfance!

« Errante et sans défense , « Je cours l'onde orageuse, hélas! sourde à mes pleurs.

« Venge-moi, Jupiter ! (et l'imprudente ignore

' Voyez Horace j ode xxi, livre III. Toute la première parUe de Tod» française est imitée du po£te latio.

. « Que le dieu qui Tenlève est le dieu qu'elle implore ! ) o O Jupiter! foudroie un monstre audacieux, 'S Un fatal ravisseur , dont les perfides charmes ,

<i Sources de tant de larmes , « De la crédule Europe ont trop séduit les yeux.

« Mer terrible ! ah ! qu'au moins ton utile furie , « Si je n'ai pu , vivante , aborder ma patrie, « M'y rende pour jamais par un naufrage heureux! « Jette Europe mourante au bord qui la vit naître.

« Prompte à m'y reconnaître , « Ma mère attend de toi ce présent douloureux.

« Mais quelle île soudaine offre au loin ses rivages? « Ah! s'il est sur ces bords quelques monstres sauvages, « Qu'ils viennent de mes jours terminer les horreurs ! « A vaut qu'un noir chagrin me sèche et me dévore ,

« Puissé-je , belle encore , « Des tigres affamés repaître les fureurs ! »

Telle Europe fendait le sein des mers profondes ; Tels ses cris égarés frappaient les vastes ondes ; Ses blonds cheveux épars flottaient au gré des airs ; Et les fleurs qu''en son voile elle avait amassées ,

Sur les flots dispersées , Vont servir de guirlande aux déesses des mers.

Un nuage de pleurs cache à ses yeux timides Ces Tritons , accourus de leurs grottes humides , Qui tous la contemplaient d'un œil respectueux ; Tandis qu'un dieu vainqueur , plein d'amour et de joie ,

Bondissant sous sa proie , Vers la Crète s'élance à pas impétueux.

A peine il y touchait, ô merveille suprême! Ce taureau qui n'est plus , c'est Jupiter lui-même : C'est le dieu qui préside aux lambris étoiles; Qui , des sommets d'Olympe au centre de la terre, Fait rouler son tonnerre,

dOO QD£S.

Ou calme d'un regard tous les deux ébranlés.

Mais toujours la grandeur eut des soins trop austères ; Toujours la majesté nuit aux tendres mystères. Jupiter aime : il veut ne paraître qu'amant ; Sa foudre , ses éclairs , cette pompe terrible

Fuit de son front paisible , Et n'y laisse briller qu'un feu doux et charmant.

« Belle Europe , dit-il , pourquoi gémir encore? « Contemple à tes genoux Jupiter qui f adore, t Heureux d'être immortel pour t'adorer toujours ! " Je n'ai point fui l'Olympe : il n'est qu'où tu respires ;

« Même quand tu soupires, « Je sens quêta douleur embellit les amours.

ft Conçois un noble orgueil , mortelle fortunée ! " Cède au maître des dieux ; cède à la destinée p Qui réserve à ta race un immortel honneur : (1 Je veux de nos soupirs consacrer la mémoire ;

« Que l'excès de ta gloire t Apprenne à l'univers l'excès de mon bonheur.

« Tu vois ces doux climats , riche et vaste contrée « Qu'échauffe avec amour la zone tempérée , « Et que pressent deux mers de leurs flots écumeux ; « Du monde divisé cette noble partie

« Va f être assujettie , « Et d'Europe à jamais porter le nom fameux.

'*■ C'est \h qu'est ton empire : il doit braver les Parques. -< Que de peuples rivaux! que de puissants monarques A Te doivent leur naissance , et leur gloire , et leurs noms ! « Mais , Europe , ta fille à mes yeux la plus chère ,

« Doux espoir de son père , t Cest la reine des lis , l'amante des Bouri[)ons.

« Ils seront, ces héros ! j'armerai leur courage ; ^ Leqr trône à l'univers doit faire un vaste ombrage ,

« Et leurs fronts s'élever sur la tête des rois , « Autant que de 1 Ida les plus superbes chênes ,

« De leurs têtes hautaines , « Surpassent l'arbrisseau , frêle habitant des bois.

« Je mettrai dans leurs mains l'olive et le tonnerre ; « Leur sort sera de vaincre ou d'éclairer la t^rre : f T^ main des Arts ceindra leurs fronts victorieux ; « Et ce brillant essaim que de la nuit des figes

« Enferment les nuages « Saura franchir des temps l'obstacle injurieux.

« Mère superbe, alors de tes fils entourée, « Sous l'ombrage des lis , triomphante , adorée , « Combien tu chériras ce3 fruits de nos amours ! « Veux-tu de ces destins , par un refus injuste ,

« Rompre la chaîne auguste , « Et, contraire à mes feux, reculer ces beaux jours? «

Un baiser suit ces mots : Europe , demi-nue , Craint de céder^ et cède à sa flamme ingénue; Son voile et sa pudeur en vain luttent encor : Que ne peut un amant I leurs baisers se répondent ]

Leurs âmes se confondent, Et l'Olympe autour d'eux verse un nuage d'or.

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