MES SOUVENIRS
ou LES DEUX RIVES DE lA SEINE*.
Qu'un autre , d'une âme insensée Se vieillisse en plongeant ses yeux dans l'avenir! ^ Moi , je rajeunis ma pensée , Par les charmes du souvenir.
Dans l'asile de ma vieillesse , Un sort heureux présente à mes regards contents L'aspect des lieux où ma jeunesse Vit éclore ses doux printemps.
Paisible nymphe de la Seine , Que ton onde me plaît ! que tes bords me sont chers !
' Au sujet d'un logement que le gouvernement venait de m'accorder sur la rive droite de la Seine (au Louvre).
Ton onde est pour moi l'Hippocrène , Et tes bords me sont Tmiivers.
Tu semblés de mes destinées Réumr à la fois et partager le cours :
Là coulaient mes jeunes années; Ici coulent mes derniers jours.
Voisin des lieux de ma naissance , Gymnase au vaste dôme< , après soixante hivers Tes murs racontent mon enfance A mes yeux, dès qu'ils sont ouverts.
De ton airain la voix fidèle Frappe des mêmes sons mon oreille et les airs ; Douze lustres comptés par elle Rendent mes souvenirs plus chers.
La , fuyant Toisive paresse ,
Le travail vint m'apprendre à goûter le plaisir;
Et des jeux la riante ivresse
Égayait mon heureux loisir.
Là , dans sa vitesse immobile , Le buis semblait dormir , agité par mon bras ; Là je triplais le cercle agile Du chanvre envolé sous mes pas.
Là , frêle émulç de Dédale, Un liège , sous mes coups, se plut à voltiger; Là, dans une course rivale , J^étais Achille au pied léger.
Là j'élevais jusqu'à la nue €e long fantôme ailé, qu'un fil dirige encor A travers la route inconnue Qu'Éole ouvre à son vague essor.
Là ces colonnes , ces portiques ,
' Collège des Quatre-NaUons , où Tautear a fait ses études.
M*ont VU , la fronde en main , Baléare nouveau , Au-dessus de leurs fronts antiques , Atteindre le rapide oiseau.
Là souvent une jeune audace , Quand rinstinct belliqueux vint enflammer nos sens. Préludait aux jeux de la Thrace Par mille combats innocents.
Là ma jeunesse indépendante Puisa tes premiers feux , céleste Liberté !
Rome, Athène, à mon âme ardente Prêtaient leurs arts et leur fierté.
Qu'aux premiers accents de la gloire n palpita ce cœur, impatient du prix !
Comme des nymphes de Mémoire Il devint pour jamais épris !
Ceint de triomphantes guirlandes, Xe CTus franchir le Pinde et ses bords immortels ; Pe mes poétiques offrandes , jM.uses , je parai vos autels.
Mon laurier conquit une amante ; Vainqueur, mon jeune front plut aux yeux de Myrte : Oh , combien la gloire est charmante Quand elle enflamme la beautés
Ce premier sentiment de Tâme Laisse ^^ long souvenir que rien ne peut user « Et «s'est dans la première flamme Qu'est tout le nectar du b^iiser.
Age 9lmant « âge d'innocence , Age où le cœur jamais n'a de replis obscurs , Ta pudeur feint peu la décence; Tes goûts sont vrais , tes feux sont purs !
Ainsi , quand la vieillesse arrive , Du long fleuve des ans je remoiite le cours ^
Et je retrouve sur la rive L'âge des jeux et des amours.
ODE
AUX BELLES QUI VEULENT DEYEmR POETES.
Souveraines dansTart de plaire , Les dieux vous firent pour aimer :
L'Amour verrait avec colère Une nuit perdue à rimer.
Quoi ! dans une docte insomnie , Parjures à ce dieu si doux , Vous prodigueriez au génie Un baiser stérile et jaloux !
Nos cœurs vous cèdent la victoire ; Qu'elle borne votre désir :
Un long siècle dans ta mémoire Ne vaut pas Tinstant du plaisir.
La rose vit un jour à peine , Mais elle charme tous les yeux , Et n'est point jalouse du chêne Qui porte son front dans les cieux.
Voit-on la colombe de Gnide Affecter l'empire de Fair, Et ravir à l'aigle intrépide
Les triples feux de Jupiter?
Laissez-nous la double colline ; Régnez à Cythère, à Paphos ; En vers tendres , le doux Racine * A même vaincu les Saphos.
Le coursier fougueux du Parnasse Ne cède qu'aux fils d'Apollon ,
Et se rit de la faible audace Des Amazones d'Hélicon.
Rassurez les Grâces confuses ; Ne trahissez point vos appas :
Voulez-vous ressembler aux Muses ?
Inspirez , mais n'écrivez pas.