CHANT D'UN PHILANTHROPE, PENDANT LES HORREURS DE L^AMARCHIE
Prends les ailes de la colombe , Prends, disais-je à mon âme, et fuis dans les déserts ; Ou que Fasiie de la tombe Nous sépare enfin des pervers !
Une rose , vierge de Flore , Un lis, beau d'innocence et brillant de candeur. Des vents du sud qui les dévore Aiment-ils l'insolente ardeur?
Eh ! que ferait l'agneau paisible Parmi des loups cruels, des tigres dévorants? Quel bras , quelle égide invisible Peut nous défendre des tyrans?
De ces cœurs soupçonneux , avares , Redoutons les fureurs et même les bienfaits. S'ils voulaient nous rendre barbares , Nous associer aux forfaits;
Si de la noble indépendance , Au lieu de la venger, ils outrageaient les droits ; Si la bassesse et l'impudence Succédaient à l'orgueil des rois ;
S'ils ensanglantaient notre histoire
De meurtres clandestins, sans périls , sanseonabats, Et qui font rougff la victoire , Amante de nos fiers soldats ;
Si de la liste de leurs crimes Ils effrayaient nos murs et souillaient nos regards ; S'ils traînaient farmi leurs victimes La vertu , l'honneur, et les arts ;
S'ils mettaient un lâche courage A détruire en nos cœurs la sainte humanité ; S'ils joignaient dans leur folle rage I^ mort et la fraternité ;
Si leur cupidité féroce S'enrichissait de pleurs , changeait le sang en or, Et souriait d'un œil atroce A cet exécrable trésor;
Si, d'un Dieu niant l'existence , Leur délire élevait un temple à la Raison; S'ils forçaient même l'innocence A boire leur affreux poison ;
Douce pitié , si tes alarmes Te rendaient criminelle à leurs coupables yeux ; S'ils venaient épier tes larmes , Tes regards tournés vers les cieux ;
Prends les ailes de la colombe , O mon âme ! fuyons , fuyons dans les déserts , Ou que l'asile de la tombe...
Quoi ! nous céderions aux pervers !
Non , non ; c'est trahir la patrie !
Fuyez-la pour jamais , jours de sang et de pleurs ! Que sa gloire longtemps flétrie Appelle et trouve des vengeurs !
ODE
MES CONSOLàTlONS.
Anacréon sut plaire aux belles , Malgré ses quatre-vingts hivers ; Et les Grâces, toujours fidèles , Le couronnaient de myrtes verts.
Pindare, en cygne d'Aonie D'un siècle traversant le cours, Plus cher encore à Polymnie , Chantait la gloire et les amours.
Sophocle, à son vingtième lustre.
De Melpomène eut les faveurs.
J'aime à voir leur vieillesse illustre Cueillir des lauriers et des fleurs.
Ma lyre aussi n'est point muette :
Le Pinde a répété mes vers.
Liberté, je fus ton poète ; Amour , je célébrai tes fers.
Mes jeunes pas suivaient les traces Des dieux de Gnide et de Claros.
Je puis encor chanter les Grâces ; Et je chante encor les héros.
Là , je soupire avec Tibulle ; Là , Tyrtée enflamme ma voix :
Ici , je lance avec Catulle Les traits malins de son carquois.
Si dans mes yeux moins diaphanes Le jour ne brille qu'à moitié, Heureux , je vois moins de profanes J'en suis plus cher à l'amitié.
Les Grâces , d'une main charmante,
Daignent souvent guider mes pas :
Je crois retrouver une amante , Quand leur bras s^enlace à mon bras.
Eh I puis-je encor la méconnaître?
Mon cœur palpite à ses accents.
Nouveau Tithon , je vais renaître ; Une autre Aurore a mon encens.
ODE
SUR HOMÈRE ET SUR OSSIAlf .
La riante mythologie Que celle du chantre d'Hector!
Qu'il a de grâce et d'énergie !
Tout ce qu'il touche devient or.
De quels feux divers il compose L'arc d'Iris au vol diligent!
Son Aurore a les doigts de rose; Sa Thétis a les pieds d'argent.
Toujours neuf sans être bizarre , Gréant ses héros et ses dieux , Que loin des gouffres du Tartare Son vaste Olympe est radieux !
De Neptune frappant la terre, Le trident s'ouvre les enfers :
Tes noirs sourcils, dieu du tonnerre , D'un signe ébranlent l'univers !
Le dieu qui foudroyait soupire , Et l'Ida se couvre de fleurs ; Je pleure à ce tendre sourire Qu'Andromaque a mouillé de pleurs l
Homère et la nature même Ont su , variant leur pinceau,
M'offrir Fantre de Polyphème £t la grotte deCalypso.
Du vrai , du simple heureux modèle .
Qu'il est encore intéressant , Quand d'Ulysse le chien fidèle Expire en le reconnaissant!
Que le doux soleil de la Grèce L'échauffé bien de ses rayons!
Mais Ossian n'a point d'ivresse :
La lune glace ses crayons.
Sa sublimité monotone Plane sur de tristes climats :
Cest un long orage qui tonne Dans la saison des noirs frimafi.
Parmi les guerrières alarmes Fatiguant sa lyre et sa voix, U parle d'armes , toujours d'armes, Il entasse exploits sur exploits.
De mânes , de fantômes sombres Il charge les ailes des vents; Et le souffle des pâles ombres Se mêle au souffle des vivants.
Ses fleuves ont perdu leurs urnes; Ses lacs sont la prison des morts ; Et leurs naïades taciturnes Sont les spectres des sombres bords.
Il n'a point d'Hébé , d'ambroisie, Ni dans le ciel ni dans ses vers :
Sa nébuleuse poésie Est fille des rocs et des mers.
Son génie errant et sauvage Est cet ange noir que Milton Nous peint , de nuage en nuage ,
Roulant jusqaes au Phlégéton.
Vive Homère et son Elysée, Et son Olympe et ses héros.
Et sa muse, éivorisée Des regatds du dieu de Claros !
Mes amis, qu'Apollon nous garde Et des Fingals et des Oscars, Et du sublime ennui d'un barde Qui chante au milieu des brouillards !
Exegi numamentam.
Grâce à la muse qui m'inspire ^ Il est fini ce monument Que jamais ne pourront détruire Le fer, ni le flot écumant.
Is ciel même , armé de la foudre , Ne saurait le réduire en poudre î Les siècles l'essayeraient en vain.
Il brave ces tyrans avides.
Plus hardis que les Pyramides , Et plus durable que l'airain.
Qu'atteste leur masse insensée.'
Rien qu'un néant ambitieux ;
Mais l'ouvrage de la pensée
Est immortel comme les dieux.
Le temps a soufflé sur la cendre
Des murs qu^aux rives du Scamandre
Cherchait l'ami d'Éphestion ;
Mais quand tout meurt, peuples, monarques ^
Homère triomphe des Parques
Qui triomphèrent d'Ilion.
Sur les ruines de Palmyre Saturne a promené sa faux; Mais l'univers encore admire Les Pindares et les Saphos.
Frappé de cette gloire immense, IjC fameux vainqueur de Numance, Par tant de palmes ennobli , Voulut qu'en sa tombe honorée D'Ennius l'image sacrée Le prot^eât contre Foubli.
Cet hymne même que j'achève Ne périra point comme vous, ' Vains palais que le faste élève £t que détruit le temps jaloux.
Vous tomberez , marbres , portiques , Vous dont les sculptures antiques Décorent nos vastes remparts; Et de ces tours au front superbe La Seine un jour verra sous Therbe Ramp«r tous les débris épars.
Mais tant que son onde charmée Baignera l'empire des Us , De ma tardive renommée Ses fastes seront embellis.
Elle entendra ma lyre encore D'un roi généreux qui l'honore Chanter les augustes bienfaits ; Ma lyre, qui dans sa colère A d'une Thémis adultère Consacré les lâches forfaits.
Élève du second Racine , Ami de l'immortel Buffon , J'osai , sur la double colline , Allier Lucrèce à Newton.
Des hadinages de Catulle Aux pleurs du sensible Tibulle On m'a vu passer tour à tour , Et sur les ailes de Pindare , Sans craindre le destin d'Icare , Voler jusqu'à l'astre du jour.
Comme l'encens qui s'évapore Et des dieux parfume l'autel , Le feu sacré qui me dévore Brûle ce que j'ai de mortel.
Mon âme jamais ne sommeille :
Elle est cette flamme qui veille Au sanctuaire de Vesta; Et mon génie est comme Alcide, Qui se livre au bûcher avide , Pour renaître au sommet d'OEta.
Non , non , je ne dois point descendre Au noir empire de la Mort :
Amis , épargnez à ma cendre Des pleurs indignes de mon sort !
Tiaissez un deuil pusillanime :
Croyez-en le dieu qui m'anime ; Je ne mourrai point tout entier. ' Eh ! ne voyez-vous (^as la gloire Qui , jusqu'au temple de Mémoire, Me fraye un lumineux sentier ?
J'échappe à ce globe de fange :
Quel triomphe plus soleno^ !
C'est la mort même qui me venge :
Je commence un jour étemel.
Comme un cèdre aux vastes ombrages , Mon nom , croissant avec les âges , Règne sur la postérité.
Siècles , vous êtes m^ conquête ; Et la palme qui ceint ma tête Rayonne d'immortalité.