‹ OEuvres de Malherbe, poésie et prose;Chapitre 116 sur 124 · CHANT D'UN PHILANTHROPE, PENDANT LES HORREURS DE L^AMARCHIE · texte numérisé non relu

CHANT D'UN PHILANTHROPE, PENDANT LES HORREURS DE L^AMARCHIE

Prends les ailes de la colombe , Prends, disais-je à mon âme, et fuis dans les déserts ; Ou que Fasiie de la tombe Nous sépare enfin des pervers !

Une rose , vierge de Flore , Un lis, beau d'innocence et brillant de candeur. Des vents du sud qui les dévore Aiment-ils l'insolente ardeur?

Eh ! que ferait l'agneau paisible Parmi des loups cruels, des tigres dévorants? Quel bras , quelle égide invisible Peut nous défendre des tyrans?

De ces cœurs soupçonneux , avares , Redoutons les fureurs et même les bienfaits. S'ils voulaient nous rendre barbares , Nous associer aux forfaits;

Si de la noble indépendance , Au lieu de la venger, ils outrageaient les droits ; Si la bassesse et l'impudence Succédaient à l'orgueil des rois ;

S'ils ensanglantaient notre histoire

De meurtres clandestins, sans périls , sanseonabats, Et qui font rougff la victoire , Amante de nos fiers soldats ;

Si de la liste de leurs crimes Ils effrayaient nos murs et souillaient nos regards ; S'ils traînaient farmi leurs victimes La vertu , l'honneur, et les arts ;

S'ils mettaient un lâche courage A détruire en nos cœurs la sainte humanité ; S'ils joignaient dans leur folle rage I^ mort et la fraternité ;

Si leur cupidité féroce S'enrichissait de pleurs , changeait le sang en or, Et souriait d'un œil atroce A cet exécrable trésor;

Si, d'un Dieu niant l'existence , Leur délire élevait un temple à la Raison; S'ils forçaient même l'innocence A boire leur affreux poison ;

Douce pitié , si tes alarmes Te rendaient criminelle à leurs coupables yeux ; S'ils venaient épier tes larmes , Tes regards tournés vers les cieux ;

Prends les ailes de la colombe , O mon âme ! fuyons , fuyons dans les déserts , Ou que l'asile de la tombe...

Quoi ! nous céderions aux pervers !

Non , non ; c'est trahir la patrie !

Fuyez-la pour jamais , jours de sang et de pleurs ! Que sa gloire longtemps flétrie Appelle et trouve des vengeurs !

ODE

MES CONSOLàTlONS.

Anacréon sut plaire aux belles , Malgré ses quatre-vingts hivers ; Et les Grâces, toujours fidèles , Le couronnaient de myrtes verts.

Pindare, en cygne d'Aonie D'un siècle traversant le cours, Plus cher encore à Polymnie , Chantait la gloire et les amours.

Sophocle, à son vingtième lustre.

De Melpomène eut les faveurs.

J'aime à voir leur vieillesse illustre Cueillir des lauriers et des fleurs.

Ma lyre aussi n'est point muette :

Le Pinde a répété mes vers.

Liberté, je fus ton poète ; Amour , je célébrai tes fers.

Mes jeunes pas suivaient les traces Des dieux de Gnide et de Claros.

Je puis encor chanter les Grâces ; Et je chante encor les héros.

Là , je soupire avec Tibulle ; Là , Tyrtée enflamme ma voix :

Ici , je lance avec Catulle Les traits malins de son carquois.

Si dans mes yeux moins diaphanes Le jour ne brille qu'à moitié, Heureux , je vois moins de profanes J'en suis plus cher à l'amitié.

Les Grâces , d'une main charmante,

Daignent souvent guider mes pas :

Je crois retrouver une amante , Quand leur bras s^enlace à mon bras.

Eh I puis-je encor la méconnaître?

Mon cœur palpite à ses accents.

Nouveau Tithon , je vais renaître ; Une autre Aurore a mon encens.

ODE

SUR HOMÈRE ET SUR OSSIAlf .

La riante mythologie Que celle du chantre d'Hector!

Qu'il a de grâce et d'énergie !

Tout ce qu'il touche devient or.

De quels feux divers il compose L'arc d'Iris au vol diligent!

Son Aurore a les doigts de rose; Sa Thétis a les pieds d'argent.

Toujours neuf sans être bizarre , Gréant ses héros et ses dieux , Que loin des gouffres du Tartare Son vaste Olympe est radieux !

De Neptune frappant la terre, Le trident s'ouvre les enfers :

Tes noirs sourcils, dieu du tonnerre , D'un signe ébranlent l'univers !

Le dieu qui foudroyait soupire , Et l'Ida se couvre de fleurs ; Je pleure à ce tendre sourire Qu'Andromaque a mouillé de pleurs l

Homère et la nature même Ont su , variant leur pinceau,

M'offrir Fantre de Polyphème £t la grotte deCalypso.

Du vrai , du simple heureux modèle .

Qu'il est encore intéressant , Quand d'Ulysse le chien fidèle Expire en le reconnaissant!

Que le doux soleil de la Grèce L'échauffé bien de ses rayons!

Mais Ossian n'a point d'ivresse :

La lune glace ses crayons.

Sa sublimité monotone Plane sur de tristes climats :

Cest un long orage qui tonne Dans la saison des noirs frimafi.

Parmi les guerrières alarmes Fatiguant sa lyre et sa voix, U parle d'armes , toujours d'armes, Il entasse exploits sur exploits.

De mânes , de fantômes sombres Il charge les ailes des vents; Et le souffle des pâles ombres Se mêle au souffle des vivants.

Ses fleuves ont perdu leurs urnes; Ses lacs sont la prison des morts ; Et leurs naïades taciturnes Sont les spectres des sombres bords.

Il n'a point d'Hébé , d'ambroisie, Ni dans le ciel ni dans ses vers :

Sa nébuleuse poésie Est fille des rocs et des mers.

Son génie errant et sauvage Est cet ange noir que Milton Nous peint , de nuage en nuage ,

Roulant jusqaes au Phlégéton.

Vive Homère et son Elysée, Et son Olympe et ses héros.

Et sa muse, éivorisée Des regatds du dieu de Claros !

Mes amis, qu'Apollon nous garde Et des Fingals et des Oscars, Et du sublime ennui d'un barde Qui chante au milieu des brouillards !

Exegi numamentam.

Grâce à la muse qui m'inspire ^ Il est fini ce monument Que jamais ne pourront détruire Le fer, ni le flot écumant.

Is ciel même , armé de la foudre , Ne saurait le réduire en poudre î Les siècles l'essayeraient en vain.

Il brave ces tyrans avides.

Plus hardis que les Pyramides , Et plus durable que l'airain.

Qu'atteste leur masse insensée.'

Rien qu'un néant ambitieux ;

Mais l'ouvrage de la pensée

Est immortel comme les dieux.

Le temps a soufflé sur la cendre

Des murs qu^aux rives du Scamandre

Cherchait l'ami d'Éphestion ;

Mais quand tout meurt, peuples, monarques ^

Homère triomphe des Parques

Qui triomphèrent d'Ilion.

Sur les ruines de Palmyre Saturne a promené sa faux; Mais l'univers encore admire Les Pindares et les Saphos.

Frappé de cette gloire immense, IjC fameux vainqueur de Numance, Par tant de palmes ennobli , Voulut qu'en sa tombe honorée D'Ennius l'image sacrée Le prot^eât contre Foubli.

Cet hymne même que j'achève Ne périra point comme vous, ' Vains palais que le faste élève £t que détruit le temps jaloux.

Vous tomberez , marbres , portiques , Vous dont les sculptures antiques Décorent nos vastes remparts; Et de ces tours au front superbe La Seine un jour verra sous Therbe Ramp«r tous les débris épars.

Mais tant que son onde charmée Baignera l'empire des Us , De ma tardive renommée Ses fastes seront embellis.

Elle entendra ma lyre encore D'un roi généreux qui l'honore Chanter les augustes bienfaits ; Ma lyre, qui dans sa colère A d'une Thémis adultère Consacré les lâches forfaits.

Élève du second Racine , Ami de l'immortel Buffon , J'osai , sur la double colline , Allier Lucrèce à Newton.

Des hadinages de Catulle Aux pleurs du sensible Tibulle On m'a vu passer tour à tour , Et sur les ailes de Pindare , Sans craindre le destin d'Icare , Voler jusqu'à l'astre du jour.

Comme l'encens qui s'évapore Et des dieux parfume l'autel , Le feu sacré qui me dévore Brûle ce que j'ai de mortel.

Mon âme jamais ne sommeille :

Elle est cette flamme qui veille Au sanctuaire de Vesta; Et mon génie est comme Alcide, Qui se livre au bûcher avide , Pour renaître au sommet d'OEta.

Non , non , je ne dois point descendre Au noir empire de la Mort :

Amis , épargnez à ma cendre Des pleurs indignes de mon sort !

Tiaissez un deuil pusillanime :

Croyez-en le dieu qui m'anime ; Je ne mourrai point tout entier. ' Eh ! ne voyez-vous (^as la gloire Qui , jusqu'au temple de Mémoire, Me fraye un lumineux sentier ?

J'échappe à ce globe de fange :

Quel triomphe plus soleno^ !

C'est la mort même qui me venge :

Je commence un jour étemel.

Comme un cèdre aux vastes ombrages , Mon nom , croissant avec les âges , Règne sur la postérité.

Siècles , vous êtes m^ conquête ; Et la palme qui ceint ma tête Rayonne d'immortalité.

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