R LA BONNE ET LA MAUVAISE PLAISANTERIE
Aiui , dont le goût pur, Fesprit solide et fin , Rougirait de confondre Horace et Tabarin, Et, toujours plus épris des bons mots de Catulle, ' Distingue un bon plaisant d'un railleur ridicule. Tandis qu'un sot titré, qu'enivre son faux goût , Ne se connaît à rien , et veut juger de tout , Ne ris-tu pas de voir, par sa folle grimace , Un singe de Momus charmer la populace ? La Fontaine a dit vrai : le ciel fit pour les sots Tous les méchants diseurs d'insipides bons mots.
O le fâcheux plaisant qui , dans son froid délire, L'ennui peint sur le front, prend le masque du rire , Et, pesamment folâtre en sa légèreté, Tourmente son prochain de sa triste gaieté !
Le véritable esprit jamais ne se déguise :* 'pareil à la beauté, la nature est son art. Les Grâces et d'Egmont n'ont pas besoin de fard. Hébé fuit l'art de plaire; elle en plaît davantage. Pour l'aimable^eandeur tout voile est un outrage : La feinte avilit l'âme; et , dans les moindres jeux , Le vrai de nos plaisirs est le principe heureux.
Voyez près de Bacchus la feinte disparaître ; Des flots de son nectar la vérité va naître :
> Cette épitre, dont le sujet est neaf, fut faite, il y a longtemps, à ToccasioD d'un misérable bouffon de société qui, .à la honte du bon sens, était accueilli alors par les gens du bon ton.
538 ËPITRCS.
L'aimable vérité rit dans les coupes d*or ; Tout le cœur se dévoile , et prend un doux essor.
Une gaieté piquante est l'Ame de la table : L'usage en est charmant; l'abus seul est blâmable. Tels la Fare et Chaulieu, ces convives divins, Exhalaient en bons mots la vapeur des bons vins : La raison s'éclairait du feu de leurs saillies ; Minerve applaudit même à leurs sages folies ; Et les Grâces , toujours compagnes de leurs jeux , Leur versaient l'ambroisie, et soupaient avec eux.
11 est un art charmant d'amuser et de rire ; Il faut de sel attique égayer la satire. L'adresse est de choisir le trait qu'on doit lano^ : Qu'il effleure en volast , et pique sans blesser.
Fille de l'à-propos , la* saillie est plus vive :
Un bon mot répété perd sa grâce naïve.
Ingénu , mais discret , yif sans être mordant ,
Qu*il soit d'un homme aimable , et non pas d'un pédant :
Son rire vous attriste; il décoche avec flegme,
Au défaut de saillie , un antique apophth^me ;
Et , de cent bons mots grecs doctement hérissé ,
Sous un pesant adage il vous croit terrassé.
Cent fois plus ridicule est ce pédant ignare Qui , sans grec ni latin , dans son français barbare , N'oppose aux meilleurs traits qu'un insoient ennui , Et pense voir partout le sot qu'on trouve en lui. Jamais de l'ironie il n'a su les mystères. Momus prête ses traits à des mains plus légères. Ainsi , contre Dacier, les Grâces et les Ris , Charmante Sévigné , combattaient pour ton fils ■ .
Le Français, né malin, pardonne à qui l'amuse :
* On ooDoaU le peUt duel littéraire du marquis de Sévigoé et de Da< cier. Ce fut le coinbat ie la grâce et du pédantisme.
ÉPITRËS. 539
Beaumarchais a fait rire , et le public l'excuse. Dorcas rend le mensonge aimable et séduisant; Chloé médit pour nuire , et plaît en médisant.
D'une gaieté sans frein réprimez la licence , Et respectez les dieux , la pudeur, et Fabsenoe. Qu'un ami par vos traits ne soit point immolé. En vain le repentir^ honteux et désolé , Court après le bon mot aux ailes trop légères : Il perd ses pas tardifs et ses larmes amères. Fuyez donc le sarcasme et ses ris indiscrets : L'amour-propre offensé ne pardonne jamais. Ménagez-lui toujours une heureuse retraite ; Que l'objet du bon mot lui-même le répète. On sourit quand du ieu d'un mot qui semble éteint La maligne étincelle éclate et vous atteint ; Mais on est indigné du Gyclope difforme Qui sur l'aimable Acis jette sa roche énorme : Galatée en pleurant s'enfuit sous les roseaux.
Marot sut parmi nous, rieur vif et malin, Décocher Tépigramme avec un art badin.
Par cet art autrefois l'ingénieux Catulle Sur César, en jouant, lança le ridicule. De ce railleur exquis retenons bien ce mot : Gardez-vous d'un sot rire ; il n'est rien de pfaHEsot.
Le sexe fait valoir les traits du badinage , Et sa vive saillie emporte un doux suffrage. Qui dit belle dit tout : quelle belle , en effet , Ne semble pas avoir tout l'esprit qu'on lui fait.'
La nymphe qui déjà touche au neuvième lustre , A.U défaut d'être beUe , alors veut être illustre : On prodigue l'esprit; les bons mots font un npm ; Et l'on se croit au moins Aspasie ou Ninon.
Souvent la jeuae Églé, pétulante convive, Mêle au geste indiscret la facile invective , Et croit impunément , dans ses jeux étourdis. Vous percer de bons mots qu'elle pense avoir dits. L'Amour avec dédain s'envole, et fuit ses traoeâ : L'invective jamais ne fut le ton des Grâces. La politesse aimable, et sage en sa gaieté, Est le plus doux lien de la société.
£h ! pourquoi des égards briser l'heureuse chaîne ? Sexe né pour l'amour , pourquoi chercher la haine? Vous qu'attaque une belle y ah ! n'oubliez jamais Les égards indulgents qu^on doit à ses attraits.
Fuyez l'aigre dispute ; une morgue insensée Affecte en vain lé droit d'asservir la pensée. N'ambitionuez point te triomphe imprudent ; C'est un art de savoir triompher en cédant. Amant de la raison , défenseur du génie» De contester sans cesse évitez la manie : Une aimable indulgence est souvent de saison ; Cest avoir déjà tort que d'avoir trop raison.
Railleur novice encor , si tu veux qu'il me frappe , Ne m'avertis jamais du bon mot qui f échappe : Sor ma lèvre à l'instant le sourire est glacé ; Et le plaisir languit àh& qu'il est annoncé.
Tel lance un trait plaisant qui n'eût pas su l'écrire ; Tel écrit un bon mot qu'il n'eût jamais su dire. L'auteur vif et brillant > qui fit parler Usbeck , Dès qu'il parlait lui-même, était pesant çt sec. Ce Boileau , si'funeste à l'auteur de Pyrame * , Si fin dans la satire, est froid dans l'épigramme. Rousseau , qui de ce genre eût mérité le prix , Souvent d'un sel trop acre a semé ses écrits.
* Montesquieu, dam ses Lettres persanes.
• Pradon.
ÊPITRES. 641
Nid n'a tous les talents ; tout homme a ses limites; Même aux dieux d'Hélicon des bornes sont prescrites : Voltaire , qui , du Pinde avide conquérant, Voulut tout embrasser , fut plus vaste que grand. Je vois parmi ses fleurs plus d'une ronce éclose. J'aime son Pompignan ' qui se croit quelque chose ; Mais ja ne puis aimer son malheureux Fréron Qu'il appelle un faussaire, un escroc, un giton : C'est noyer le bon mot dans un torrent de bile. N'était-ce pas assez que Fréron fût Zoïle.î* Ou que Stupidité , qui fait tout de travers , Lui mit si plaisamment des ailes à l'envers ?
Le dépit raille mal : ses jeux sont des querelles : Se fâcher d'un bon mot , c'est lui prêter des ailes. D'une vaine colère adoucissez l'éclat , Et que des jeux d'esprit ne soient point un combat.
De la Harpe , a-t-on dit , l'impertinent visage Appelle le soufflet * ; ce mot n'est qu'un outrage. Je veux qu'un trait plus doux , léger, inattendu , Frappe l'orgueil d'un fat plaisamment confondu. Dites : Ce froid rimeur se caresse lui-même ; Au défaut du public il est juste qu'il s'aime ; 11 s'est signé grand homme', et se dit immortel Au Mercure! Ces mots n'ont rien qui soit cruel. .Jadis il me louait dans sa prose enfantine : Mais , dix fois repoussé du trône de Racine , Il boude ; et son dépit m'a , dit-on , harcelé. L.'ingrat! j'étais le seul qui ne l'eût pas sifflé.
Un jour certain prélat , d'ignorante mémoire , Fier d'un beau mandement dont il payait la gloire , Aborda ce railleur si connu parmi nous :
< Qui ne sait le vers :
Et l'ami Pompijçnan croit être quelque cbose? '^ Ce mot conna est de Piron.
L*avez VOUS lu, Piron ? — Oui , monseigneur; et vous ? Ainsi d*un trait plaisant la saillie étincelle. Dans cet art périlleux plus d'un Français excelle.
Quelquefois dans ses vers le héros de Berlin
Se permit d'aiguiser le sarcasme malin ,
Et , des rois empesés raillant la confrérie ' ,
Soumit le trône même à ;a plaisanterie.
Mais la Prusse sanglante expia ses bons mots :
Le poète railleur coûta cher au héros :
Il sifHa de Bemis la stérile abondance ,
Et Bemis * sut armer Pompadour et la France.
Dans la bouche des rois le rire est trop amer :
Le rôle de Momus sied mal à Jupiter.
Le plus grand des Louis , toujours discret et sage ,
Jamais d'un trait moqueur ne se permit l'usage.
D'un bon mot toutefois l'heureuse liberté
Peut même aux souverains offrir la vérité.
Entouré d'ennemis que fuyait sa faiblesse ,
Vaincu par les Anglais moins que par sa mollesse ,
Gharle ^ en ses derniers murs, dans l'ivresse des jeux ,
Sur les débris du trône ouvrait un bal pompeux :
Que te semble? dit-il au généreux la Hire.
— Qu'on ne perdit jamais plus gaiement un empire.
Ce mot sauva la France. Ainsi , mieux que nos lois ,
Souvent le ridicule a corrigé les rois.
» Voici le vers da roi de Prusse :
Et des rois empesés la lourde confrérie. ' On oonnalt œ vers d'une épitre du même roi : ÉTltez de Bemis la stérile abondance :
et comment ce pofite , devenu ministre , s'en vengea par le traité dB Vienne , qui mit la Prusse à deux doigts de sa perte. ' Charles VII dans Orléans.
EFITRES. 543