‹ OEuvres de Malherbe, poésie et prose;Chapitre 118 sur 124 · DISCOURS · texte numérisé non relu

DISCOURS

EN VERS A l'occasion de l'assemblée DBS nOTABLBS.

Quoi ! toujours d'un frondeur la maligne tristesse Viendra mêler son fiel à mes pleiirâ d'allégresse , Quand mon cœur s'applaudit de voir un jeune roi Descendre vers son peuple , et l'^ever à soi !

« Mais pourquoi ces conseils, ces. ressources suprêmes « Qu'on. ne devrait tenter que dans lés maux extrêmes ? « A-t-on à réparer les pertes d'un combat? a L'ennemi f rappe-t-il aux portes de l'État ? »

Non ; et, grâce à Louis , une paix triomphante Nous lait goûter les biens que la victoire en&nte : Neptune et l'Amérique ont vu briser leurs fers ; Et le monde lui doit la liberté des mers.

A l'ombre de nos lis, tranquille et fortunée, D'olives par ses mains l'Europe est couronnée. Source de nos destins, deux astres. radieux. Gages toujours présents de la faveur des dieux. Loin du vaisseau public repoussent les tempêtes; Us régnent sur nos cœurs et brillent sur nos têtes. Vergennes , apaisant l'orageuse Albion Et des trônes rivaux l'ardente ambition , Tient au char de la Paix la Discorde attachée.

Mais sais-tu de l'État la blessure cachée ? La France est Un colosse , assemblage confus De principes discords et d'antiques abus : L'erreur suivant l'erreur comblerait la mesure. Pesant de toutes parts sur sa grandeur future , Treize siècles chargés d'une foule de rois Ont £siit pour son bonheur d'insuffisantes lois. Il faut que la sagesse , il faut que le génie ,•

Dans ce ehaos immense enfantent Tharmonie.

]\e cesseras-tu point, frondeur injurieux,

De me nier un mal invisible à tes yeux ?

Le hibou peut-il voir de son regard timide

Ce que Taigle et Galonné ont vu d'un œil rapide?

Souvent Toeil d'Ësculape, au sein de la beauté.

Voit un germe de mort où riait la santé.

Un État peut languir au milieu de sa gloire :

C'est un vainqueur mourant sur son char de victoire ;

Cest un chêne pompeux qui sèche au bord des eaux ,

Quand un suc nourrissant n'atteint plus ses rameaux.

Les faiblesses d'un roi , les erreurs d'un ministre , Du roi qui leur succède héritage sinistre , Du trône le plus beau sapait le fondement ; Et l'empire ébranlé s'éeroule lentement.

Des subsides cruels le systèoM varie ; Le fleuve coule encor, mais la source est tarie. Ouvre du moins les yeux , homme injuste et jaloux : Il faut voir tous les maux , pour les réparer tous.

Cest alors qu'un esprit sagement téméraire , Immolant au public le pouvoir arbitraire , Ose à la nation confier ses projets , £t joint d'un nœud sacré le prince et les sujets. O spectacle enchanteur, digne de notre hommage! D'une immense famille intéressante image , Où d'un chef paternel la tendresse et les soins Consultent ses enfants sur leurs propres besoins ! Bon peuple , il ne veut pas s'enrichir de tes larmes !

Vous ne reviendrez plus , jours d'horreurs et d'alarmes ,

Où l'État présentait à nos yeux éperdus

Le luxe et la misère ensemble confondus !

Quand des fils de Plutus la barbare industrie

Osait boire dans l'or les pleurs de la patrie ,

On vit des malheureux , pâles et décharnés ,

Paître et disputer l'herbe aux troupeaux oonstemés. Souvent de nos sénats la plaintive éloquence A voulu réparer les malheurs de la France.

Citoyens assemblés par un roi citoyen , Conseil de la patrie , et son noble soutien, Vous ne trahirez point Fattente généreuse D'un roi qui veut par vous rendre la France heureuse. D'un si noble devoir soyez fiers et jaloux : Laissez de vils serpents sifQer autour de vous ; Et tous ces ennemis de l'État et d'eux-méme Lancer le ridicule , ou vomir le blasphème. Fuyez surtout, fuyez de stériles débats; Que le bonheur public naisse de vos combats. Ainsi des éléments les discordes fécondes Font , sous l'œil étemel, l'équilibre des monde$.

L'ignorance , obstinée à ses vieilles erreurs , Vous oppose l'usage et de vaines terreurs : Louis a de leur joug brisé la tyraïmie ; Sa prudence s'éclaire au flambeau du génie.

Un roi sage ressemble au sage agriculteur Qui , de ses champs divers fidèle observateur, Enfin consultant mieux et l'art et la nature , Corrige les abus d'une aveugle culture ; Et le sol , ranimé par des efforts puissants , Prodigue des trésors sans cesse renaissants. La richesse n'est point aux mmes de Golconde ; Elle est aux champs heureux que le travail féconde. L'Espagne a trop connu l'indigence de l'or. Le sol de la patrie est son premier trésor. L'or s'épuise; et jamais la terre inépuisable N'a refusé ses dons à l'homme infatigable. Louis, tout jeune encore , a tracé de ses mains *

* Oq sait que Loais XVI , dans sa première jeunesse , traça lui-même quelques sUloiis dans le parc de Versailles. Cet hommage qu'il a rendu à

Ces fertiles leçons aux champêtres humains.

G quel riche avenir à mes yeux se révèle ! La France va briller d'une splendeur nouvelle. Je vois dans tous nos ports là fortune accourir, L'abondance, les arts , le commerce fleurir, Le crédit refermer ses antiques blessures , L'or couler désormais par ctes routes plus sûres , La cabane échapper aux £wdeaux rigoureux , L'indocile frondeur s'étonner d'être heureux ; Et , pour couronner tout , un vœu naïf et tendre ' Que le vers ne dit point , que l'âme doit entendre , Ce vœu qu'un bon monarque avait jadis formé, S'accomplir sous le toit du laboureur charmé.

Digne sang de Henri , puis-je te méconnaître ? Que dis-je ? il vit encore , et Sully va renaître.

Sur l'épigramme.

Le seul bon mot ne fait une épigramme ;

Il faut encor savoir la façonner,

Avec adresse en nuancer la trame ,

Et le bon mot avec grâce amener.

Un trait piquant d'abord plaît , frappe , étonne ;

Mais il s'émousse et devient monotone ;

l'agriculture rappelle celui que le souverain du grand empire de TAsie rend tous les ans à ce premier des arts. (Note de l'auteur, )

> Personne nlgnore oes divines paroles de Henri lY : Si Dieu me donne encore de la vie, je ferai qu'il n'y aura point de laboureur en mon royaume qui n'ait moyen d^avoir une poule dam ton pot. On avait reproché à notre poésie de n'avoir pas consacré encore un vœu si touchant. ( Note de l'auteur,)

Et si le goût ne le place avec choix , Si d*un sel pur grâce ne Tassaisonne , Si répigramme , à la mgtième fois , Ne vous plaît mieux , elle n'est assez bonne.

L'opéra chainpétra.

Qu'ils me sont doux ces champêtres concerts , Où rossignols , pinsons , merles , fauvettes , Sur leur théâtre , entre des rameaux verts, Viennent gratis m'offrir leurs chansonnettes ! Quels opéras me seraient aussi chers?

Là n'est point d'art , d'ennui scientifique ; Gluck , Piccini , n'ont point noté les airs ; Nature seule'en a fait la musique , Et Marmontcln'en a point fait les vers.

Sur une dame- po£te.

Chloé, belle et poète , a deux petits travers : Elle fait son visage, et ne fait pas ses vers '.

A **'^, qui exaltait mes fipigrammes pour déprécier mes Odes.

Dans répigramme au moins j'ai su te plaire ; Là je suis bon ; tu le dis , je le croi. Je n'ai pourtant jamais parlé de toi : O mon ami ! la meilleure est à faire.

Qu'en son faux zèle une prude est amère! Damner le monde est un plaisir d'élus ; Mais le Sauveur, à la femme adultère , Dit sans courroux : Allez , ne péchez plus ! Telle est du ciel la sublime indulgence ;

' Tout le monde sait que cette dame était la comtesse Fanny de Beaiibamais.

Il plaint Terreur; il pardonne à Toffense ; Il n^arme point ni le fer ni le feu.

Lq pécheresse eut sa grâce accordée ; Mais qu'on suppose à la place de Dieu Prude ou docteur , elle était lapidée !

Dialogae entre an pauvre poeie et l'auteur.

On vient de me voler : — Que je plains ton malheur ! Tous mes vers manuscrits. — Que je plains te voleur!

Sur Dorât.

Dorât , qui veut tout essayer , tout feindre. Trompe à la fois et la gloire et l'amour : It est si bien le poète du jour , Qu'au lendemain il ne saurait atteindre.

Vlïl.

En prose, en vers, Lubin oom|)ose; Et je ne sais par quel travers Il met trop de vers dans sa prose , Et trop de prose dans ses vers.

Maîtresse , amis , faisaient mon bien suprême; Je l'avouerai ; je croyais comme un sot Avoir la chose, et n'avais que le mot; Car à Paris ^ous savez comme on aime.

On me trompait; je me trompais moi-même^ La vérité , le temps m'éclaira bien !

Et désormais, libre de tout lien , Maîtresse , amis , n'ont plus rien qui m'occupe. Mais est-ce vivre, hélas! que n'aimer rien ? Dieux! rendez-moi le bonheur d'être dupe.

£t>I6RAMMKS. 649

Sur notre Dictionnaire académique.

On fait, défait, refait ce beau dictionnaire, Qui , toujours très-bien fait , sera toujours à faire.

Les Catacombes.

Robert , jadis sous Rome errant , perdu , Contait ce fait en prose bien naïve :

Fait que Delille en beaux vers a rendu. Aux deux récits une Grâce attentive, Rien finement sut peindre leur effet.

Quelqu'un lui dit ; De cette double scène Que pensez-vous ? — Que Delille m'a fait Plus de plaisir , et Robert plus de peine.

Sar Boileaa, qa*on osait accuser de méchanceté et de noirceur.

Qui n'aimerait le fameux satirique , Quand il nous dit que , malgré sa vigueur, « L'esprit se sent des bassesses du cœur.' » D'une main pure il lançait la critique. Son vers rougit d'une honnête pudeur; Son courroux même atteste sa candeur.

Cest la vertu , c'est le goût qui l'enflamme. Mais loin de nous tout poète pervers Qui , d'un fiel noir empoisonnant ses vers , N'a de l'esprit qu'aux dépens de son âme !

Sur la Harpe, qui venait de parler du grand Corneille avec irrévérence.

Ce petit homme à son petit compas Veut sans pudeur asservir le génie ; Au bas du Pinde il trotte à petits pas , £t croit franchir les sommets d'Aonie.

550 ÉPlGRAMiMES.

Au grand Corneille il a fait avanie ; Mais , à vrai dire , on riait aux édats , De voir ce nain mesurer un Atlas ; Et, redoublant ses efforts de Pygmée, Burlesquement roidir ses, petits bras Pour étouffer si haute renommée !

Le Bfieax et le Bien.

Le mieux , dit-on , est Tennemi du bien : Jamais le goût n'admit ce faux proverbe. C'était le mieux qu'osa tenter Malherbe ; Maynard fit bien , et Maynard ne fit rien. Gloire à ce mieux , noble but du génie ! Il enflammait l'auteur d'iphigénie , Boileau , Poussin , Phidias , Raphaël. Le bien, timide, est le mieux du vulgaire. A feu la Harpe il ne profita guère ; Il en est mort : le mieux est immortel.

A UD imperUneoten place, qui me demandait quels étalent mes Ul ras et

mes protecteurs.

Quelques vers inspirés sont nos titres suprêmes;

Ce n'est point aux fils des neuf Sœurs

A chercher d'autres défenseurs :

Les enfants d'Apollon se protègent eux-mêmes.

^Défense de la Harpe.

Non, la Harpe au serpent n'a jamais ressemblé ; Le serpent siffle , et la Harpe est sifflé.

Sur une demoiselle poète et mère.

Cette muse , assez profane , A fait deux œuvres , dit-on :

L'une , en dépit d*Apollon ;

L'autre , en dépit de Diane.

Propos de Joaeaaes, sur le fomeax voyage autour du monde par M. de

la Peyrouse.

J'étais hier près d'une table ronde , Où , se lassant de gronder Quinola , De la Peyrouse un moment on parla.

Il va, dit-on , faire le tour du monde : Le tour du monde! Eh! quefera-t-il là?

S'écrie Églé ; sottise que cela :

Le temps est cher. Mais il faut que j'écarte. . . L'indigne jeu ! Puis , d'un air affairé , Orphise ajoute, en regardant sa carte : Ce la Peyrouse est donc bien désœuvré ?

Dialogue.

Pourquoi , sans l'écouter, applaudis- tu Clitandre?

— Cest que j'aime bien mieux l'applaudir que l'entendre.

Combien de fois , dupe de son oreille , A de sots vers n'a-t-on point fait accueil ? De beaux écrits , de vers lus à merveille , Duchesne et Prault sont le fatal écueil. Ainsi Mondor (Dieu pardonne à son livre!) Dans les boudoirs lisait à vous charmer ; Prélats d'ouïr, caillettes de pâmer :

Charmant! divin ! oh ! cela nous enivre ! Eh! mon ami, faites-vous imprimer, Et que bientôt la presse nous délivre.

552 ÉPIGBÂMME&

Sur la mort de Yoltaire.

O Parnasse , firémis de douleur etd*efi&oi! Pleurez , Muses ! brisez ?os lyres immortelles ! Toi, dont il &tigua les cent voix et les ailes, Dis que Voltaire est mort , pleure , et repose-toi.

xxn.

Si tu prétends avoir un jour ta niche Dans ce beau temple où sont quarante élus . Et d'un portrait guindé vers la corniche Charmer les sots quand tu ne seras plus , Jà n^est besoin de chef-d'œuvre bien ample. Mais de flatter le sacristain du temple : Puis ce monsieur t'ouvrira le guichet ; Puis de lauriers tu feras grande chère; Puis immortel seras, comme Porchère , Boyer, Cotin , et la Harpe , et Danchet.

Le besoin d*étre aimé .

Un malheureux au monde n'avait rien , Hors un barbet , compagnon de misère , Et qui mangeait le rien du pauvre hère. Quelqu'un lui dit : Que fais-tu de ce chien , Toi qui n'as pas même le nécessaire ?

Plus à propos serait de t'en défaire.

Le malheureux à ce mot soupira :

Si ne l'ai plus, dit-il, qui m'aimera?

Moralité.

Chaque nuit a ses vains mensonges Chaque jour a son faux réveil :

La mort est un dernier sommeil Qui n'est plus troublé par des songes.

Qu'il est nécessaire d'unir les grâces au génie.

Vous qui du Pinde abordez les coteaux ,

Et dont la gloire est la douce manie ,

Portez d'abord votre encens au génie :

De la nature il tient seul les pinceaux .

Mais que toujours dans vos riches tableaux

Sa beauté fière aux grâces soit unie 1

Aimez leur culte , encensez leur autel :

De qui les fuit vous savez les disgrâces. '

Bardus est mort : Chaulieu vit par les grâces;

Et Tart de plaire est Fart d'être immortel.

L'Aspic.

Au beau drame de Cléopâtre ', Où fut Faspic de Vaucanson , Tant fut sifflé, qu'à l'unisson Sifflaient et parterre et tliéâtre ; Et le souffleur, oyant cela , Croyant encor souffler, siffla.

Sur Dyonis du Séjour, de^la Grand'Cliambre et de l'Académie des sciences , qui avait trahi la cause de l'auteur, mais qui Jouait très-bien les rôles de Crispin sur les théâtres de société.

Savez-vous bien que Crispin Théonis

Est un grandjuge ? et qu'en faveur des dames

De sa Thémis il ourdit bien les trames ?

Savez- vous bien que Crispin Théonis

Est astronome , et que , sans aucuns voiles ,

En plein midi son œil voit les étoiles.'

Savez-vous bien que Crispin Théonis

Est d'un sénat et d'une académie ?

■ Tragédie de Marmootel. ^

Savez-vous bien qu'avec sa prad'homie fl n'est qu'un sot , ce Grispin Théonis ?

MeDftoe de Lfimierre à la Harpe.

Tremble , mol et fade la Harpe ; Grains Tavenk où je f attends :

Mon âpre luth vaincra ta harpe ; Bles vers durs dureront longtemps.

Sur le docteor B***.

Il sait Pindare, il sait Homère , Il sait Aristote et Platon , Moïse et Sanchoniaton ; Il sait même encore , dit«on , Parler grec , chinois, bas-breton :

Que ne sait-il plutôt... se taire?

Sar ane femme laide et sotie.

Gléis , bien laide, avec peine se mire ; . Gar des miroirs sa laideur elle apprit : Géis , bien sotte , en babillant s'admire. Oh ! que n'est-il des miroirs pour l'esprit!

Des Saphos la race est commune :

Leur nombre va toujours croissant; Paris seul en a plus de cent ; Mais au Parnasse il n'en est qu'une.

sur Lemierre, qui se vantait d'une traductioa italienoe qa^on venait de faire de sa tragédie de Guillaume Tell.

Un Pradon suisse, enflé d'un faux succès ,

ÉPiGRÂMMES. 555

Dit qu*on l'avait traduit «n langile étrusque. Certain railleur repartit d'un ton brusque : On devrait bien vous traduire en français.

Mot célèbre de mademoiselle Arnould.

Qui le croirait? pucelle d'Opéra Du sentiment connatt aussi les charmes : Elle connaît la volupté des larmes.

Qui voit Sophie aisément le saura.

Voici le fait. De sa vie amoureuse L'espiègle un soir nous rappelait le cours , Et riait fort de ses derniers bons tours ; Quand tout à coup ^ d'une voix douloureuse , Elle s'écrie : O mes premiers amours ! O le bon temps ! j'étais bien malheureuse !

Le bonheor des imuvrcs d'esprit

Les pauvres d*esprit vraiment sont Heureux dans l'une et l'autre vie ; Car droit au paradis ils vont , Comme ils vont à l'Académie.

Sur le Coriolan de la Harpe, donné pour les {Miuvres.

Pour les pauvres la Comédie Donne une pauvre tragédie :

Il est bien juste , en vérité , De l'applaudir par charité.

Contre le Régalas de Dorât.

Le vieux Pradon , rimeur que chacun berne , Gisait couvert d'un étemel mépris :

Le jeune auteur du Régulus moderne

55A ÉPI6RAMMES.

A l'anden veat disputer le prix.

Oh ! de Pradon qui fa rendu Témule , Mon cher'Dorat? Ton drame est ridicule, Ute convient d*en demander pardon.

Amende-toi : rends ta dé&ite utile.

Las ! tu Yois trop combien est difficile , Même à Dorât, de remplacer Pradon,

La gloire condamne à l'envie ; Un grand homme jamais ne goûte un heureux sort :

L'art serait de cacher sa vie , Et de n'être immortel qu'à l'instant de sa mort.

Celui que du scabreux Lemierre Le vers dur ne peut écorcher , Peut ouïr une page entière Du roide et rocailleux Roucher.

A Êlisa.

Si vous n'aviez que ces traits pleins de charmes , Et cette taille aux flexibles contours , Auprès de vous je serais sans alarmes , Car la beauté n'enchaîne pas toujours ; Mais vous avez une âme fière et tendre , Un cœur si noble , un langage si doux ! Qui vous entend veut toujours vous entendre; Qui vous connaît ne peut aimer que vous.

La gloire de Baculard.

O Baculard , quels lieux ta gloire embrasse ! Que de climats remplit ton Apollon!

Berlin se pâme au sein de ta Manon ;

ÉPIGRâMMES. 557

Le Hottentot s'extasie à ton nom;

Tes madrigaux charment le froid Lapon ;

Ton Jérémie est lu même au Japon ;

Ton Euphémie est chère au Patagon :

Ton Goïigni fisdt pleurer le Huron.

O Baculard! quels lieux ta gloire embrasse!

Hélas ! tu n'es inconnu qu'au Parnasse.

Le DOUTeaa Job.

D'Arnaud , toujours mourant de misère et d'ennui , Est un mortel bien déplorable !

Plus que Job il est misérable , Et ses vers le sont plus que lui.

Sur les petits poêles et les petites poétesses.

De nos poètes perroquets Je fuis la babillarde race ; Mais je fuis surtout les caquets De nos perruches du Parnasse.

XLin.

Image naïve d'un pédant.

Si tu n'as vu parfois dans la-prairie Maître baudet s'ébattre pesamment, Et de ses pieds fouler insolemment Le frais émail d'une rive fleurie , Puis tout à coup, à braire s'animant, De Philomèle assourdir le ramage , Et des ruisseaux le doux gazouillement.

D'un pédant lourd tu ne connais l'image , Tu n'as ouï ni vu maître Clément.

En se traînant, la pesante tortue

558 ËPIGRâMMES.

Accuse en vain l'aigle qui fend les airs : £n vain encor la Harpe s'évertue , Et, se donnant pour règle à l'univers , Rampe avec art dans ses timides vers.

Apollon rit de tous ces nains rebelles , Qui , du Parnasse ignorant les hauteurs , Pensent mener par des routes nouvelles Au petit pas le coursier des neuf Sœurs : C'est pour voler que Pégase a des ailes.

SurFliiu.

Des léthargiques rimeurs Flins est bien le coryphée ; Lui seul vaut mille endormeurs ; Cest le vrai fils de Morphée :

Ce dieu coule dans ses sens.

Sa lourde muse est coiffée De pavots assoupissants.

Qui pourrait troubler sa vie ?

Il n'est pas jusqu'à l'envie Qui ne dorme à ses accents.

Sar Caton.

En faveur de César les dieux ont combattu ; I^s dieux servaient le crime , et Caton la vertu '.

A uDjiouTelacadémideD.

Ta muse enfin s'est donc glissée Dans l'académique dortoir !

Tu vas dormir comme au Lycée :

Mais déjà tu ronfles I Bonsoir.

» VictrU causa diis plaçait, sed vicia Caloni.

LUCÂIN.

ÉPIGRÂMMËS. 559

xLvm.

Gasconnade:

Nous avons de si riches plaines Et de si fertiles coteaux , Disait un Gascon de Bordeaux , Que si Ton y plantait des gaînes , Il y pousserait des couteaux.

Roucher, grand poëte allemand * ,

A le prix d'encouragement

Pour les beaux vers qu'il fait paraître :

J'en félicite cet auteur ;

Mais je pense que son lecteur

L'aurait mieux mérité peut-être.

InoonvéDieats de rimprimerie.

Maudit soit le premier dont le mobile airain Sut au papier muet attacher la parole !

Son art qu'on vante me désole :

Il vient d'estropier trois vers dans mon quatrain.

A l^auteur d'one tragédie de Jocaste, qa*U n'avait pas, disait-il, donnée da vivant de Voltaire , pour ne pas faire tomber son OEdipe >.

Oui , je te crois , pour l'honneur de Voltaire : Tant qu'il vécut , en rival complaisant Cachais Jocaste, et d'un succès cuisant Point ne voulais blesser l'octogénaire.

Mais puisque enfin le grand homme est gisant ,

* Auteur du poème des Mois. Fontanes disait que la cliute de ce poème était un des plus grands naufrages qu'on eût faits en poésie.

« Le comte de Lauraguais, depuis duc de Brancas, mort en 1824. Le comte de Ségur, après avoir entendu sa tragédie, lui dit qu'il n'y trouvait rien de clair que l'énigme du Sphinx.

560 ÉPIGRâMMES.

Si tu me crois , en adroit adversaire ,

Pour ton honneur, mon cher comte, à présent

Cacher Jocaste est bien plus nécessaire.

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