‹ OEuvres de Malherbe, poésie et prose;Chapitre 119 sur 124 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

Sur quelques plates critiques que la Harpe m'avait décochées dans son

Mercure.

Courage , ami Bébé , courage!

Encore un petit coup de dent ; Verse , épuise sur mon ouvrage Tout ce que vomit dans sa rage Le Zoîle le plus mordant.

Tu peux rendre , à force d'outrage , Mon triomphe plus évident :

Je ne craignais que ton suffrage.

JeFavouerai, mon âme était crédule Au nom d'ami; je croyais comme un sot Avoir la chose, et n'avais que le mot : Mes doux amis me trompaient sans scrupule , Et d'aimer seul j'avais le ridicule.

Enfin le temps sut m'éclairer trop bien * Il a détruit ces rêves d'un cœur tendre ; Mais au bonheur je ne dois plus prétendre.

* C'est Lemierre que Lebrun désigné ici. Ce poète se vantait d'avoir fait le plus beau vers du siècle :

. « Le trtdcnt de Neptune est le sceptre du monde. ••

Aimer, c'est nvre : hélas ! et n'aimer rien , C'est , tout vivant, dans la tombe descendre.

Douce amitié , sans doute je fbonore ;

Mais d'un beau masque on te couvre si bien ,

Mais on m'a tant abusé sous le tien ,

Qu'à ton nom même , hélas ! je tremble encore.

Et cependant qui peut vivre sans toi ?

Qui peut jouir de son âme déserte?

Douce amitié , ce ne sera pas moi !

D'un lâche ami viens réparer la perte :

Il est cruel d'aimer des cœurs ingrats ,

Mais plus cruel encor de n'aimer pas !

Un jeune prince avait pour passe-temps Une volière où blanches colombelles , Dès que Zéphyr ramenait le printemps , Échauffaient l'air de leurs soupirs fidèles. Pour mieux jouir de leurs tendres ébats , A son Mentor il dérobe ses pas.

Un jour qu'il voit ses colombes pâmées, Et son Argus , ennemi du bonheur.

L'enfant leur dit : Vite , mes bien-aimées , Dépéchez-vous ; voici mon gouverneur !

Lvir.

J'aime parfois l'épigramme en distique , Bon mot rapide en deux vers échappé ; . J*aime encor plus le dizain marotique , Son coup plus sûr et son dard mieux trempé. Léger distique à peine vous effleure ; D'un bon dizain le trait profond demeure. L'un , de l'esprit est le brillant stylet ; L'autre, au génie offre une arme virile.

562 EPIGRAMMëS.

D*un bon dizain Rousseau vous enfilait; Un bon dizain est la lance d'Achille.

A. Florian, auteur d*uoe fade pastorale.

Dans ton beau roman pastoral , Avec tes moutons pêle-méle , Sur un ton bien doux , bien moral , Bei^er , bergère , auteur, tout bêle.

Puis bergers , auteur, lecteur, chien , S'endorment de moutonnerie.

Pour réveiller ta bergerie , * Oh! qu'un petitloup viendrait bien!

Sur une beauté dans son hiver.

Quoi! belle Iris , vous auriez soixante ans ! N'en croyez rien ; ne soyez pas si sotte : Les àlmanachs sont des impertinents, Et le Temps même un vieux fou qui radote.

Oh , le maudit bavard ! oh , le sot érudit! 11 dit tout ce qu'il sait , et ne sait ce qu'il dit.

SUR A.AGUTUS, A qui J'avais lu mon ode sur les dangers de la patrie.

Ce grand métaphysicien Dont l'esprit toujours s'alambique.

Et qui définit tout si bien , Que lui-même n'entend plus rien Aux belles choses qu'il explique ; Argutus , aux yeux secs et froids , Htar ne donna point sa voix

ÉPIGRAMMËS. 3^3

A mon ode patriotique :

Pour lui plaire il faudra , je crois ,

Faire une ode métaphysique.

Aa médecin Boavard.

Puisqu'il faut qu'on m'expédie , J'aime autant , docte assassin , Mourir de la maladie , Que mourir du médecin.

Lxni.

Çur Je ne sais qael Gaston, dicectear de Je ne sais quel lycée.

De cet homme que j'ignore En vain me suis-je informé ; Depuis qu'on me l'a nommé , Je le connais moins encore '.

Dans son boudoir un vieux seigneur caduc Mine faisait de beaucoup, entreprendre; n pressait Lise : Arréte^z , mon cher duc , Lui dit l'espiègle ; et si j'allais me rendre !

Sur la Harpe, excellent professear de poésie au Lycée.

Oh ! la Harpe est vraiment un professeur unique! 11 vous parle si bien de vers , de poétique , Qu'instruit par ses leçons , on ne peut désormais Lire un seul des vers qu'il a faits.

Sur un ouvrage de femme.

Produire est vraiment votre fait ; Mais un peu d'aide est nécessaire.

» Gaston, proviseur du lycée de Limoges, a fait une IraducUon en vers de l'Enéide. Celle de Delille avait paru.

504 ÉP16RAMMES.

Cet ouvrage est vôtre et parfsut, Gomme ceux dout vous Âltes mère :

Or il faut , pour que Fayez fait Que rayez aussi laissé étire.

Sar oe que cette dame soateDait qu'on ne Pavait point aidée ' .

Mère vous crois de cet ouvrage-d , Mais laissez croire aussi qu'il eut un père ; Car gens malins , comme il en est m , Diraient partout qu'U n*a père ni mère.

De mon carquois les flèches sont colères;

Gardez-vous bien d'en provoquer les coups.

Il n'est volcans , il n'est triples chimères

Plus dangereux dans leur brûlant courroux.

On brave en paix , sous de laides verrous ,

Les noirs brigands ; la foudre en vain murmure :

L'art rompt ses feux. Mais quel art, quelle armure ,

Contre des vers dont le trait courroucé

Vous perce encor chez la race future ,

Et par le temps ne peut être émoussé?

L*églogue désencliantée.

L'homme se paît d'iUusions légères; Même éveilla , hélas I nous rêvons tous : Témoins en sont églogues mensongères.

Qui ne croirait que vos destins sont doux , Petits moutons , chantés par nos bergères? Vous paissez Fherbe ; on vous défend des loups ; Sous la houlette une Phylis vous range ; Le beau Myrtil en est presque jaloux.

> royez l'épigramme précédente.

EPI6RAMMES. 565

Oui; mais un soir, las ! tombant sous leurs coups, Avec Phylis le beau Myrtil vous mange.

Sur Desorgue.

Mes amis, que Dieu vous garde Du rimailleur Ragotin !

Il est pis qu'un diablotin, Quand son Phébus le poignarde.

On dirait que Tberbe sarde Tord la bouche à ce lutin.

Des Francs il se croit le barde ; Mais il y perd son latin.

Sa rimaille est du fretin , Et sa lyre une guimbarde.

Mes amis, que Dieu vous garde Du rimailleur Ragotin !

A. un sot en place , qui me parlait d*un prétendu bruit que Je faisais.

Écho de la sottise et de la populace , Ministre à longue oreille , ignare et lourd Midds , Tu me parles de bruit ! je n'en tais qu'au Parnasse ; Et ce bruit , tu ne l'entends pas.

Ce qui donne à la femme une idée de Dieu et du diable.

Sans redierche , sans document, Sans lire ni Bible ni fable, Instruite parle sentiment , La femme très-naïvement Se fait Dieu , d'après son amant ; Et , d'après son mari, le diable.

. Sur les traductions en vers-

Gardez- vous bien du mot à mot,

Horace et le goût le renie.

Tout pédant traduit comme un sot.

(Test la grâce, c'est l'harmonie,

Les images , la passion ,

Non le mot , mais l'expression ,

Que doit rendre un libre génie.

Le plus fidèle traducteur

Est celui qui semble moins Fétre.

Qui suit pas à pas son auteur

IN'est qu'un valet qui suit son maître.

Conseils à an Uttératear.

Brise ta plume , avilis ta pensée ; Ne f arme plus d'un bonniot innocent; Ménage un £Bit , srce fat est puissant ; Prône surtout la Harpe et le Lycée ; Tu charmeras nos pédantes catins.

Mais veux-tu plaire à nos jeunes Cotins, SifQe le goût , dénigre le génie ; De Boileau même ose briser l'autel ; Va sans pudeur encenser monsieur Tel , Tu seras sot, et de l'Académie.

Lxxv;

Sut ane critique de laHarpe*

Bébé m'attaque : il faut , pour me défendre , Lire Bébé ; mais qui peut l'entreprendre? Oh ! j'aime mieux n'être point défendu. Si je l'ennuie, fl sait bien me le rendre. Bébé se plaint de ne me pas entendre ; Moi , de l'avoir, hélas ! trop entendu !

Taime liCmierre et son orgueil naïf :

Bien franchement le bonhomme s'estime.

ÉPIGRÂMMmS. 567

Plus dur parfois que Ronsard et Baïf , Du moins il pense, et fit un vers sublime. One cet orgueil ne fut déconcerté :

Un jour, donnant tragique nouveauté.

Notre homme voit que le public n*abonde. Il sort, revient; et d*un ton rassuré : J'ai vu , dit-il , entrer beaucoup de monde ; Je ne sais pas où diable il s'est fourré.

A Urbain Domergue, sur ses innovattons grammaUcales , et sur sa Traduction de quelques églogues de Virgile.

Grand puriste , vous qui donnâtes ,

De votre pleine autorité ,

Lettres de naturalité '

A des mots que vous étonnâtes !

Je voudrais que vous donnassiez

Les églogues que vous rimâtes ,

Et que rien ne retranchassiez

Des beaux vers que vous déclamâtes.

Faites voir sur votre bureau

Le pubis hurlant dans vos rimes s

Et Fembrassement du taureau ^

A Famatrioe dont nous rîmes.

Sur une rêveuse.

J'aimai trois mois l'indolente Lucile; Je l'enivrai de l'encens le plus doux.

> tt n est des mots, disait un Jour Domergue à llnstitut , qui ont reçu du ciei des lettres de naturalité. Je voudrais quel*on cessât de dire une femme amateur^ et que l'on dit, xoktamatrice. Plût au ciel, messieurs, que vous vous enthousiatmassiez comme moi de ces temps du subjonctif en a«M/ etc. »

' Domergue avait fait ce vers, en parlant de Scylla :

Dont le pubis est ceiat de oionstres aboyants. 3 U avait fait cet autre vers :

D'un robuste taureau les flers embrassements.

ÔGS ÉPIGRAMMES.

A mes soupirs sa vanité docile

Reçut ma prose et mes vers sans courroux :

Elle oublia ma muse à ses genoux.

J'interrogeais en vain son âme absente.

Or, qui m'avait pris dans ce &ux lien?

Sa rêverie : elle rêvait si bien !

Mais je vis trop que la belle innocente ,

Rêvant toujours, las ! ne rêvait à rien.

A raateur anonyme de quelques vers publiée contre moi dans an

Journal.

Quand on est lâche ou qu'on est sot , On est à Taise sous le masque.

Le brave ose lever son casque ; Le vrai talent signe un bon mot.

Mais toi , faquin pusillanime , Jugeant , rimant comme Pradon , Tu pourrais bien signer ton nom , Et rester encore anonyme.

Sur les poètes de l'Académie.

Malgré deux succès dramatiques , La Harpe n'est qu'un rimailleur.

Chamfort polit des vers étiques , Lemierre en forge d'helvétiques ; Saint-Lambert les fait narcotiques ; Marmontel ne platt qu'au railleur.

L'adroit et gentil émailleur Qui brillanta les Géorgiques\ Des poètes académiques Delille est encor le meilleur.

A madame de ***, quand Je commençais à perdre la vue. Las ! j'y vois peu : l'Amour , qui n'y voit guère ,

ÉPK6RAMMES. • 569

Veut me guider ; en ce péril commun Secourez-nous, bel ange de lumière :

Vous conduirez deux aveugles pour un.

Les deux géographes.

Un gros magister du Vexin , Qui ne sut onc prose ni mètres, Vit sur la carte , en grandes lettres , Bien Imprimé , le Pont Euxin.

Un pont sur mer ! c'est du mécompte ; Onn*y doit pas monter souvent.

Peut-on nous bercer d*un tel conte \ Quoi ! dit Biaise d'un ton savant , Ne sais-tu pas que Ton y monte Par les Échelles du Levant?

Jamais Géon , rimeur sec et pincé.

Par de beaux vers n'eut l'oreille ravie. Il vous écoute avec un front glacé.

N'admirer rien est un art de l'envie.

Sur les Brames,

Quand ce la Harpe si disert Vit, de ses Brames au désert , Périr les beautés méconnues ; A ses complaintes ingénues Un de ses plus chauds zélateurs Mêla ces mots consolateurs :

Ami , ton drame allait aux nues , S'il avait eu des spectateurs.

Défendez-vous , laides ; soyez bien prudes ;

ÉPIGRAMMËS.

De dents, de griffe , armez bien votre honneur. Mais gardez-TOUs de manières si rudes , Belles qu'Amour fit pour notre bonheur!

Aux blonds épis il £aut un moissonneur ; La grappe veut qu'un vendangeur la goûte. Oyez Gaussin : à des prudes sans doute Gaussin disait , leur préchant le baiser : Plaishrsi doux, et qui si peu me coûte. Las ! au prochain comment le refuser ?

LXXXVÏ.

Réconciliation avec la Harpe.

Hélas! oui, je sifïlai tes Brames :

J'ai mes torts ; n'as-tu pas les tiens ? Passons-nous-les , en bons chrétiens; Oublions tout , jusqu'à tes drames.

La Harpe , avec bénignité Je te pardonne , en vérité, Tes plats vers , tes jalouses trames , Et ta lourde malignité , Et mes petites épigrammes.

Le grand hiver du Parnasse.

Grande alarme au sacré vallon !

Le Permesse est gelé, dit-on.

La docte neuvaine éplorée , Prise de rhume et de frisson , En cherchait la cause ignorée.

Mais hier j'ai su d'Apollon Qu'une fausse muse, inspirée Par le plus glaçant aquilon , Avait soufflé sur l'Hélicon Un dithyrambe hyperborée*.

' Ce dithyrambe glacial est de la Harpe.

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