LXXXVIII
Ëloge d'Urbain Domergue.
Ce pauvre Urbain , que l'on taxe D'un pédantisme assommant , Joint l'esprit du rudiment Aux grâces de sa Syntaxe.
Autre sur le même sqjet.
Pour mettre en pièce mon quatrain, Urbain rimaille et s'évertue :
J'avais blessé «ce pauvre Urbain ; Mais son épigramme le tue.
A UBBAIN DOMERGUE, Qui voulait soumettre Racine et le génie à la règle de i et i font 2.
Un et puis un font deux , j'en atteste Barème ,
Nous dit ce pédant importun.
£t moi je lui soutiens , en l'attestant lui-même ,
Que Domergue et sot ne font qu'un.
Encore sur Gin, qui postulait pour rAcadémie.
Sur notre Pinde académique , Qui du vrai Pinde est peu voisin, Notre Euripide limousin , Marmontel , hurle du tragique; Sedaine gâche du comique ; Ghabanon racle du lyrique ; Lemierre , en rime didactique , Nous trace l'art du Pérugin ; La Harpe', dans la poétique , Est , seul , Aristote et Longin ; Guibert est Végèce en tactique :
Eh ! que sera donc monsieur Gin ?
572 !EPI6RAHBIES.
Oui , la Harpe est dans la nature :
Il n*a rien du sud orageux ; Mais du nord glaçant et neigeux Qu'il est bien la vive peinture !
Pareil à la blanche toison, Sous qui la verdure frissonne , Son vers , qui nous pleut à foison , Est mou , froid , pâle , et monotone.
Les dons de la Nature. Imité d'Aoacréon.
Nature avait donné , pour leur défense , Au fier taureau le front à double dard, Le pied vengeur au coursier qu'on offense , La course au lièvre, et la ruse au renard. Peuple de Fair eut ses ailes rapides ; Peuple de Tonde eut ses rames humides.
Lion eut force et courage indompté.
L'homme , pkis doux , eut sagesse en partage. Restait la femme : elle eut , quoi? la beauté . Victorieuse et du fort et du sage.
Sur la facilité de Dorât.
Dorât fsdt en une minute Un ouvrage toujours fêté Par l'ingrate frivolité , Qui, l'instant d'après , le rebute.
Dorât s'étonne de sa chute !
Il vit le temps i|u'il a coûté.
« Sans feu , sans verve, et sans fécondité, « Boileau copie ' ! » Et c'est au Louvre même
^ Expressions d*aDe épitre de MarmoDtel , coarooQée par TAcadémie.
ÉPI6RAMMES. 573
Que la médaille est Je prix du blasphème Par tant de sots tant de fois répété ! Et Marmontel, Pradon ressuscité , Critique ainsi le critique suprême !
Qui ne croirait voir quarante Midas , Profanateurs du dieu de l'harmonie, A la sottise immoler le génie , Et couronner un nouveau Marsyas ?
Qu*en vers pompeux on chante des guerriers Les grands exploits , les prises qu'ils ont faites , Je ne prétends à l'édat des lauriers : Je n'ai plaisir qu'à chanter mes défaites. Mes ennemis sont terribles et doux ; Mes ennemis me blessent sans courroux ; Tous leurs traits sont dans leurs vives prunelles. Il n'est cuirasse à l'abri de leurs coups ; Tyroliens visent moins juste qu'elles ; Plus on en meurt, plus le trépas est doux.
xevii.
Quoi ! dans un puits la Vérité!
Quel gîte pour une immortelle !
Eh bien! que ne voyage-t-elle?
Dira le vulgaire hébété.
Voyager ! où? vers la Bastille ?
En Russie un knout vous l'étrille ; Même à Londre elle est sans appuis ; On la grille en terre papale ; Le Grand Turc l'écorche ou l'empale :
Mieux vaut encor le fond du puits.
Les deux aaditean à fuir.
Moi 9 lire à Damis , à Glitandre , Les vers que ma plume a tracés !
574 ËPIGRAMMES.
L'un a trop d'esprit pour m'entendre .
Kt Tautre n'en a pas assez.
Le hibou et Taigle.
A son manoir las de borner sa vue.
Certain hibou supplia Taigle un jour De lui montrer l'olympique séjour.
L'aigle , en jouant , le porta sur la nue Jusqu'au soleil : Ami , le vois-tu bien ? Je vois. . . je vois force brouillard , et rien , Dit le hibou. L'aigle moqueur et leste Vous rejeta mon aveugle ici-bas.
Pour admirer un spectacle céleste Il faut des yeux , les hibous n'en ont pas.
Aux deux Grâces chez lesquelles J'oubliai uq soir quelques élégies manuscrites , qui me furent renvoyées, le lendemain, enlacées de rubans.
Aimables sœurs , l'une au charmant sourire ,
L'autre aux grands yeux bien rêveurs et Bien doux ,
Ces tendres vers qu'Amour me fit écrire
Ont donc passé la nuit auprès de vous !
Puis , dès l'aurore , un message fidèle
Vient me les rendre avec faveur nouvelle ,
Si qu'on dirait que je n'ai rien perdu.
Mais quand Tibulle , hélas ! quitte Délie ,
Gç ne sont pas ses vers seuls qu'il oublie :
Pensez-y bien ; tout ne m'est pas rendu.
Sur la fraternité, ou la mort.
Bon Dieu! Faimable siècle où l'homme dit à l'homme : Soyons frères... ou je t'assomme !
ÇII.
Naïveté , imitée da provençal.
Ce cœur, gentille Myrte, Qu'un jour me donnas en gage , Ne Tai vendu ni prêté :
Ten ai fait un autre usage.
Je Tai pris ; avec le mien Je l'ai confondu si bien , . Que plus ne sais, mon bel ange , lequel des deux est le tien.
CÏIT.
Sur une jolie petite femme.
Lise est petite : Amour, qui Fa fait naître , N'est pas géant. Tout en elle est mignon. Extrait de Grâce a composé son être; Dans un grand cercle à peine la voit-on ! Mais qui la voit en garde la mémoire; Fragilité fait son charme et sa gloire. Ce joli rien se glisse dans le cœur ; Petit se fait au point qu'on ne s'en doute ; Puis il grandit, puis il règne en vainqueur. O jolis riens ! c'est vous que je redoute.
Pourquoi Dorât fait tant de vers.
En petits vers Dorât abonde ; De petits vers il vous inonde :
C'est un fâcheux débordement !
Et , comme il a fait le serment De ne penser aucunement , Sa muse en est plus décidée A rimer éternellement.
Il fait des vers , faute d'idée.
676 ÉPIORAMMES.
Le faux iDoendie.
De mes hymnes brûlants j'enflamme FHélicon , Criait Desorgae. Erreur grossière!
Phébus crut entendre un Lapon Crier au feu dans sa glacière.
Sur rabfiorde manie qu^avait Fréron, et qa*avait aussi M. de Voltaire, de réduire en prose les vers quMls prétendaient fuger.
Pour les juger, mettre des vers en prose!
Ce beau travail est digne d'un Fréron ;
Mais que Voltaire ainsi les décompose !
Voir le doux cygne écho d'Aliboron,
£t Taigle altier complice du ciron !
Ah! goûtons mieux et Malherbe et Radne :
N'altérons point ies beaux vers qu'ils ont Êiits.
Sans le détruire , admirons un palaisi ;
Et , pour juger une beauté divine ,
Scalpel en main, ne creusons point ses traits.
Mon petit homme.
Gonflé d'orgueil, bouffi d'impertinence, Mon petit homme au ton rogue et tranchant Juge les vers, la peinture , le chant; Contrôle tout, arts , lois, traités , finance. Si l'en croyez , Montesquieu n'est qu'un sot ; Bufifon n'est rien ; c'est là son dernier mot. Mon petit homme est seul tout 5 ou croit l'être. Teu ris parfois , et parfois j'en suis las. O mes amis , gardez-vous de connaître Le sot mortel qui ne se connaît pas !
Le mot de sainte Thérèse.
Ah ! ce mortel est seul vraiment heureux, Qu'amour consume! Est-il un bien suprême Sans ce doux mal? Le ciel est où Ton aime : Dieu n*est qu'amour : nous vivons de ses feux . Quand il voulut punir l'auge du crime, La haine seule eut le droit d'allumer Ses noirs tisons dans l'infernal abîme : Un diable aimant n'aurait pu blasphémer. Bonne Thérèse , ah ! ton mot est sublime : Le malheureux! il ne saurait aimer!
Sur l'incroyable rapidité des victoires de Tempereur.
reni, vidii vici.
France , de ton héros le triomphe est certain : Venir, voir, vaincre , est son destin.
ex.
Après deux campagnes d*Italie.
Héros cher à la pahc , aux arts , à la victoire , 11 conquit en deux ans mille siècles de gloire.
Dépit du poète.
Napoléon triomphe , et ma lyre est muette ! La gloire du héros a vaincu le poète.
Souhait pour la nouvelle année.
A Bonaparte l'Italique
Quel souhait faire au nouvel an ?
Un seul , qui pour tout autre aurait l'air d'un roman : C'est d'avoir dans six mois le nom de Britannique.
LEBRCN. i9
67S EPIGRâMMES.
A TAutear de Pénélope, qui venait de publier un Discours où il regrel> tait beaucoup de vieux mots, tels que dévaler, exaspérer, etc.
Oh I que de vers ton lourd génie entasse ! Rime et bon sens te disent : C'est assez. Tes drames froids dévalent du Parnasse, Comme glaçons Fun par l'autre poussés.
De ta Didon la musique prospère ; Mais contre Ulysse on crie , on s'exaspère. Puisque ta muse , au lyrique séjour > Nous rend si mal le vainqueur du Cyclope , Imite au moins ta sage Pénélope :
Défais la nuit ce que tu fais le jour.
Réponse de Bouvard à un prélat.
Longtemps n'y a qu'un vieux coquin titré, Au lit gisant pour mainte œuvre non pie, Qu'expiait lors notre goutteux mitre , Car bien faut-il que tout méfait s'expie; Jurait, sacrait , blasphémait en impie , Si que Bouvard , médecin ricaneur.
Dans cette crise advenant par bonheur , Crut aborder Lucifer dans son gouf&e :
Mort-Dieu , Bouvard, dit le prélat, je souffre Comme un damné ! — Quoi! déjà , monseigneur !
A Voltaire , sur ses éternelles accusations contre J.-B. Rousseau.
Malheur à l'envieux qu'importune la gloire ! Te verrai-je toujours , par la haine inspiré. De notre vieux lyrique outrager la mémoire ? Ah ! le malheur du moins doit le rendre sacré !
Moyen sûr de parvenir.
Un chêne était , sur la cime hautaine Du mont Ida , roiiles monts d'alentour : Un aigle était sur la cime du chêne : Près de TOlympe il y tenait sa cour.
A rimproviste apparaît, un beau jour, Maître escargot , fier d'être au miUeu d'elle* Des courtisans Ttsil ne se croit fidèle. L'un deux lui dit : Me serais-je trompé ? Insecte vil , toi qui jamais n'eus d'aile , Comment vins-tu jusqu'ici? — J'ai rampé.
Sur TEncycIopédié.
Pour l'honneur du siède où nous sommes ^
Il est donc enfin décidé
Qu'on aura vu trente grands hommes
Faire un sublime A B G D.
O miracle! ô gloire infinie I
Diderot et vingt-neuf consorts
Auront fait , presque sans efforts^
Seize in-folio de génie.
Impcompta fait à un petit Jeu, où Ton demanda quatre vers sur laFleuc
et le PapiUon.
Le papillon, chose frivole.
Près de la fleur coquette est assez bien placé : Le papillon est une fleur qui vole, La fleur un papillon fixé.
Églé, par vos froideurs ma flamme est combattue : Votre bouche est muette et vos yeux sont distraits. Tai cru de Vénus même adorer les attraits : Ne seriez-vous que sa statue ?
&80 ÉPJGRAMMES.
A lliN ÊPLUCHEUR DE PENSÉES ET DE MOTS.
FaciuDt Qx intelligendo at Dihil iatelligant.
Ter.
Ami , Térence a dû f apprendre Que les gens subtils font si bien , Qu'à force de vouloir entendre , Souvent ils n'entendent plus rien.
Sur ane beaaté dans son automne.
Belle un peu mûre , Églé dans son automne Lorgne , folâtre , et se croit au printemps. Heureuse encor, cette adroite friponne Trompe l'Amour, et croit tromper le Temps.
Dernière question sur Desorgue.
Desorgue, qui prend sa rosse Pour le coursier d'Hélicon, Prendrait-il aussi sa bosse Pour le carquois d'Apollon ?