‹ OEuvres de Malherbe, poésie et prose;Chapitre 12 sur 124 · LIVRE · texte numérisé non relu

LIVRE

Celle de qui les passions Firent voir à la mer Egée Le premier nid des alcyons ' .

Vous n'êtes seule en ce tourment Qui témoignez du sentiment , '0 trop fidèle Caritée!

£n toutes âmes l'amitié, De mêmes ennuis agitée , Fait les mêmes traits de pitié.

De combien de jeunes maris , £n la querelle de Paris , Tomba la vie entre les armes, Qui fussent retournés un jour, Si la mort se payait de larmes, A Mycènes foiré Famonr !

Mais le destin , qui fait nos lois , Est jaloux qu'on passe deux fols Au deçà du rivage blême ; £t les dieux ont gardé ce don, Si rare que Jupiter même Ne le sut faire à Sarpédon.

Pourquoi donc , si peu sagement Démentant votre jugement, Passez- vous en cette amertume Le meilleur de votre saison , Aimant mieux plaindre par coutume.

Que vous consoler par raison?

Nature fait bien quelque effort Qu'on ne peut condamner qu'à tort :

Mais que direz-vous pour défendre Ce prodige de cruauté

^^^ Alcyone, et Ceyx son époux, furent changés en alcyons, oiseaux ma*

Par qui vous semblez entreprendre De ruiner votre beauté ?

Que vous ont fait ces beaux cheveux

Dignes objets de tant de vœux ,

Pour endurer vôtre colère,

Et , devenus vos ennemis ,

Recevoir l'injuste salaire

D'un crime qu'ils n'ont point commis?

Quelles aimables qualités En celui que vous regrettez Ont pu mériter qu'à vos roses Vous 6tiez leur vive couleur, Et b'vriez de si belles choses A la merci de la douleur?

Remettez-vous Tâme en repos , Quittez ces funestes propos ; Et , par la fin de vos tempêtes Obligeant tous les beaux esprits , Conservez au siècle où vous êtes Ce que vous lui donnez de prix.

Amour, autrefois en vos yeux Plein d'appas si délicieux, Devient mélancolique et sombre, Quand il voit qu'un si long ennui Vous fait consumer pour une ombre Ce que vous n'avez que pour lui.

S'il vous ressouvient du pouvoir Que ses traits vous ont fait avoir Quand vos lumières étaient calmes , Permettez-lui de vous guérir.

Et ne diftérez point les palmes ' Qu'il brûle de vous acquérir.

Le temps , d'un insensible cours , Nous porte à la fin de nos jours ;

C'est à notre sage condaite , Sans murmurer de ce défaut , De nous consoler de sa fuite , En le ménageant comme il faut.

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