‹ OEuvres de Malherbe, poésie et prose;Chapitre 40 sur 124 · EN DUEL · texte numérisé non relu

EN DUEL

Sire,

Les vers que Votre Majesté vient de lire ' passeront , s'il lui plait , pour un très-humble rcmerciment de la promesse qu'elle m'a faite de ne donner jamais d'abolition à ceux qui ont assassiné mon fils. Une bonté médiocre se fût contentée de me l'avoir dit une fois. La vôtre , qui , en l'amour de la justice et en la hain3 des crimes, n'est semblable qu'à soi-même , après me l'avoir réitéré , y voulut encore ajouter ce favorable commandement , que je travaillasse à faire prendre les meurtriers , et que je ne me souciasse point du demeurant. Il me semble bien, sire, que des paroles prononcées de la bouche d'un roi , le plus grand et le meilleur qui soit au monde , me doivent être en telle révérence , que , sans être criminel moi-même , je ne puisse faire doute de leur vérité : mais , sire , sur quelle sûreté peut se reposer un esprit de qui le trouble est si grand et si déplorable comme le mien? Cauvet, conseiller d'Aix , beau-père de de Piles, et père de Bonnes , qui sont les deux abominables assassins de mon pauvre fils , prêche partout la vertu de ses pistoles , parle de la poursuite que j'en fais , non avec l'humilité d'un qui a besoin de misé-

' Cette lettre était apparemment précédée de Tode IX : Donc un nouveau labeur à tes armes s'apprête.

ricorde , mais avec la présomption d'un qui se tient assuré de triompher. C'est cela» siro, qui m'amène une seconde fois à vos pieds y pour yous faire souvenir de votre promesse » et vous en demander la confirmation. Pour ce qui est des faveurs dont Cauvet se promet d'être appuyé, je ne m'en mets point en peine ; il en sera ce qu'il pourra ; mais je sais bien qu'un homme d'honneur y pensera deux fois, devant que de se ranger de son parti. Protéger une méchanceté , et la commettre, sont actions qui partent presque d'une même source ; et qui fait l'un * sire , ferait l'autre, s'il en espérait la même impunité. Puis, quand il se troayerait des âmes assez perdues pour l'assister, sur quelles apparences, s'ils ont quelque lumière de bon sens, sauraient-ils fonder leur intercession? Si par les qualités mes parties se pensent rendre considérables à mon préjudice, qui est-ce qui ne sait point qu'un nombre infini de personnes vivent encore à Marseille, qui ont vu arriver le père et l'oncle de Cauvet, et là, petits marchandots, avec des balles de cannelle, poivre, gingembre , raisins et autres denrées , commencer leur trafic , qui de deux ou trois mille livres qu'ils pouvaient avoir alors, est abouti à près de deux millions , que tout le monde croit quMIs aient aujourd'hui? Je n'ai parlé que du père et de l'oncle ; mais Cauvet, tout hardi qu'il est, oserait-il nier qu'il n'ait fait le métier lui-même , et qu'assez de fois son nom n'ait été écrit au livre de l'écrivain de vaisseau ? Quant à de Piles , si un secrétaire d'État , appuyé d'une personne qui pouvait tout auprès du feu roi votre père, ne lui eût fait donner la chétive capitainerie du château d'If, vacante par la mort d'un valet de chambre de Henri UI, ensuite de laquelle il a fait depuis quelques autres petites grivelées , ne serait-il pas à cette heure ou à Carpentras ou en Avignon , caché parmi ses parents dans les ordures de la honteuse condition où il est né ? Pour ce qui est de moi , sire , il est bien vrai que la maison des Malherbe Saint- Aignan dont je suis, et dont je porte le nom , est depuis deux cents ans en si mauvais termes qu'elle ne saurait être pis , si elle n'était ruinée entièrement ; et quand je dis cela , je ne pense laisser rien à dire à mes ennemis ; mais il est vrai aussi que non-seulement dans l'histoire de Normandie, mais en la voix commune de tout le pays , elle est tenue pour l'une de celles qui suivirent il y a six

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cents ans le duc Guillaume à la conquête d'Angleterre , et que , pour le justifier, Técusson de leurs armes est encore aujourd'hui , parmi trente ou quarante des principales du temps , en Tabbaye de Saint-Étienne de Gaen, dans une sallet que la fortune plulôt qu'autre diose exempta du ravage que: fit la fureur des premiers troubles en tout le reste de cette linaison. Si mes parties 8*en veulent éclairer, qu'ils aillent sur le lieu : leur propre vue leur apprendra ce qui en est. Mais peut-être s'imaginent-ils qu'ils donneront à ce crime une couleur/qui en diminuera l'abomination; c'est chose qu'ils ont d^à tentée inutilement : s'ils y retournent, je ne crois pas que ce soit £wcc plus de succès. Cette maudite affaire ne fut pas sitôt arrivée , que Cauvet , qui voudrait avoir des juges à sa fantaisie , ou plutôt qui n'en voudrait point avoir du tout, dépécha par deçà un des siens pour avoir une interdiction du parlement de Provence , et en chemin faisant le chargea de contée la nouvelle de la façon qu'il lui était expédient qu'elle fût crue. Son homme s'acquitta de sa commission le mieux qu'il put; mais ce furent des ténèbres qui ne durèrent guère, n arriva dans cinq ou six jours une infinité de lettres de Provence, qui, par des narrations véritables et non suspectes, démentirent ce que ridiculement ce messager avait publié. M. de Guise même , qui avait été prévenu de cette imposture , me fit l'honneur de me venir voir, et m'avoua que du premier abord il avait cru ce que l'homme de Cauvet avait dit; mais que , depuis, ceux qui font ses affaires en Provence lui avaient écrit au vrai comme la chose s'était passée , que l'action était très-vilaine, et que de bon cœur il m'assisterait en ce qui dépendrait de lui. Voilà comme réussit à Cauvet le premier essai qu'en cette occasion il fit d'abuser le monde. A cette heure que la chose est décriée comme elle est , et que , sur les informations faites par trois juges différents, et les dépositions de plus de quarante témoins, les assassins ont été condamnés à mort, je ne vois pas avec quelle apparence il pourrait reprendre le même chemin. Aussi crois-je bien que ce n'est pas là que lui et les siens jettent les plus assurés fondements de leur espérance. Ils me voient en un âge où il est malaisé que ma vie soit plus guère longue; ils font ce qu'ils peuvent pour en attendre la fin. Il ne se passe guère de semaine que sur des vétilles ils ne m'assignent au conseil.

Contre tous leurs artifices» M. le garde des sceaux est mon refuge. Les bonnes causes sous lui ne doivent rien craindre, ni ies mauvaises rien espérer. Son intégrité est une muraille d'airain ; il n'y a moyen d*y faire brèche. Tout le monde bénit l'élection que Votre Majesté en a faite : je crois qu'il ne sera pas marri que j'en fasse de même, et qu'avec les autres je publie sa vertu , pource que véritablement elle est une des plus fortes et des plus nécessaires pièces dont Votre Majesté puisse composer la félicité de l'État. L'ordonnance veut que toute audience soit déniée aux criminels , que premièrement ils ne soient remis en prison. Je sais bien que c'est ce que mes parties ne feront pas, et par conséquent je me dois rire d'eux si, quoi qu'ils fassent dire en leur absence , ils s'imaginent d'être écoutés dans le conseil. Je suis trop long, sire; j'abuse de votre loisir : mais si les plus faibles passions sont rebelles à la raison , il ne faut pas penser que les fortes demeurent dans l'obéissance. Je m'en vais finir, après que j'aurai dit à Votre Majesté une chose que peut-être elle n'entendra pas sans étonnement. Mon pauvre fils, ayant été tué à quatre lieues d'Aix , y fut apporté , pour, selon son désir, être inhumé en l'église des Minimes, qui est au bout de l'un des faubourgs. Le peuple ne sut pas sitôt que le corps était arrivé, qu'il y courut eu telle abondance, qu'il ne demeura au logiâ que les malades. Gomme il fut que&llon de le mettre en terre , ils dirent tous résolument qu'ils le voulaient voir encore une fois. Les religieux eu firent quelque difficulté , mais il fallut qu'ils cédassent. La bière fut ouverte , le drap décousu , et le peuple satisfait de ce qu'il avait désiré. Quelles bénédictions furent alors données au pauvre défunt , et quelles imprécations faites contre les meurtriers ! C'est chose vue et attestée de trop de gens pour m'y arrêter. Il suffit, sire , que je supplie très-humblement Votre Majesté de considérer quelles étaient les mœurs d'un homme que toute une ville a regretté de cette façon. Ce n'est rien de nouveau de plaire à cinq ou six personnes ; mais de plaire à tout un peuple , et lui plaire jusques à si haut point , il est malaisé que ce soit que par le moyen d'une vertu bien reconnue , et dont les témoignages aient une bien claire et bien générale approbation. Aussi ne douté-je point, sire, que Votre Majesté, qui a une aversion de toutes sortes de crimes , ne trouve , en cette circonstance extraordinaire ,

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de quoi faire sentir à mes parties uo extraordinaire courroux . Tuer qui que ce soit est toujours un mauvais acte ; mais tuer un homme de bien , et le tuer poltronnement et traîtreusement, c'est mettre le crime si haut qu'il ne puisse aller plus avant. J*ai certes de la peine à croû*e qu'il y ait honune qui osât parler pour ceux qui ont commis celui-ci. Toutefois, pouroe qu'il y a des esprits bossus M boiteux aussi bien que des corps , s'il avenait à quelque effronté d'en prendre la hardiesse » souvenez-vous , sire , que ceux qui vous prient d'une injustice vous tiennent capable de la faire; et là-dessus jugez quelle opinion vous devez avoir des personnes qui l'ont si mauvaise de Votre Majesté. Pour moi, qui ai accoutumé de nommer les choses par leur nom , je ne saurais dire sinon que je les tiens pour gens sans conscience , et à qui le succès de vos affaires bon ou mauvais est indifférent. Qu'on examine vos prospérités comme on voudra, il ne s'en trouvera point d'autre cause que la sainteté de votre vie. Je n'ôte rien à la gloire de votre épée. Vos mains avaient bien à peine la force de la mettre hors du fourreau , que Votre Majesté en fit des choses qui lurent admirées de toute l'Europe. Je n'ôte rien non plus aux soins incomparables qu'apporte M. le cardinal de Richelieu à la direction do vos affaires , aux profusions excessives qu'il fait de son bien pour votre service » ni aux assiduités infatigables qu'il y rend •ivec un péril extrême de sa santé. Au contraire, j'estime ce trèsgrand prélat jusque-là que je ne le vois jamais tant soit peu indisposé , que je ne soupçonne quelque grande indignation de Dieu contre l'État. Mais, sire, qu'en cette occasion de l'ile de Ré la mer se soft humiliée devant vous ; que, de si revéche qu'elle est, elle soit devenue si complaisante; c'est, pour en parler comme il faut, une affaire où il y a quelque chose de plus que de l'homme. Je sais bien les dévotions qu'a faites pour vous la reme votre mère, reine aussi grande qu'elle est bonne mère, aussi bonne qu'elle est grande reine , et telle , en toutes ses qualités , que c'est ne savoir que c'est de perfection , que de croire qu'il y ait rien à désirer. Je n'ignore pas aussi celles que la reine y a contribuées : reine si belle et si vertueuse , que , hors l'honneur qu'elle a eu d'épouser Votre Majesté, le monde ne lui pouvait donner de mari qui la méritât. Mais quelque ardeur de prière qu'elles y eussent apportée l'une et l'autre , eussent-elles obtenu pour un prince de

piété commune ce qu'elles ont obtenu pour tous ? Non , non , sire ; il n'y a personne qui raisonnablement se puisse plaindre , quand je dirai que Votre Majesté n'a mis ses affaires au bon état où elles sont , que par le soin de plaire à Dieu , et la crainte de l'offenser. Continuez , sire , de marcher dans un chemin si assuré. Haïssez toujours le mal : Dieu vous fera toujours du bien. Je ne crois pas qu'il y ait chose au monde que vous désiriez et qui vous soit si désirable comme d'être père. Vous le serez , «ire » par beaucoup de raisons; mais ce n'en sera pas une des moindres que la compassion que vous aurez eue d'un père affligé comme je le suis ; et , dans peu de jours , Votre Majesté remettra tellement les rebelles dans leur devoir, que ce que j'ai dit sera véritable :

Enfin mon roi les a mis bas,

Ces murs qui de tant de combats

Furent les tragiques matières.

La Rochelle est en poudre , et ses champs désertés

N*ODt face que de cimetières, Où gisent les Titans qui les ont habités.

C'est là, Sire , que tendent les vœux de tous les gens de bien , et , autant que de nul autre , ceux de votre très-humble , trèsobéissant et très-affectionné serviteur,

F. DE Malherbe.

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