DE LA CORRESPONDANCE
AVEC M. DE PEÏRESC^
3 octobre 1608/ Si vous revenez à Paris d*ici à deux ans , vous ne le connaîtrez plus : le pavillon du bout de la galerie est presque achevé ; la galerie du pavillon au bâtiment des Tuileries est fort avancée; les fenêtres de Tétage de bas sont faites ; l'eau de la pompe du Pont-Neuf est aux Tuileries ; mais le plus grand changement est en nie du Palais , où Ton fait un quai qui va du Pont-Neuf au pont aux Meuniers » comme Tautre va du Pont-Neuf au bout du pont Saint-Michel. On fait en cette même île une place que l'on appellera, à ce que Ton dit, la place Dauphine, qui sera très-, belle, et bien plus fréquentée que la Royale. On refait le pont SaintCloud , dont il y avait plusieurs arches rompues. On ym faire un pont de bois à Surène , pour aller à Saint-Germain sans passer plus de bac ; le bois en est presque tout amassé. M. de Sully a été à Rouen pour y faire un pont neuf, pour ce que nul n'a voulu entreprendre de rebâtir le vieil. Il y aà cette heure un grand ordre à Paris pour les boues , pource que les maisons sont taxées à deux fois plus qu'elles ne l'étaient; mais j'ai peur que cette grande furie ne durera pas , et qu'insensiblement nous retournerons au premier désordre , et qu'U y fera crotté comme devant.
' Nicolas-Claude Fabri, seigneur de Peiresc, conseiller du roi au parlement de Provence , appartenait à une famille illustre et originaire de Plse, établie en France depuis le treizième siècle. Il entretenait une correspondance suivie avec tout ce qu'il y avait d'hommes instruits en Europe ,et ses relations intimes avec le garde des sceaux du Yair le mirent à même d'être uUle à Malherbe. Il mourut en 1637 , à cinquantesept ans.
Il Janvier lOio.
Vendredi dernier, M. le Dauphin jouant aux échecs avec la Luzerne, qui est un de ses enfants d'honneur, la Luzerne lui donna échec et mat ; M. le Dauphin en fut si fort piqué , qu'il lui jeta les échecs à la tète. La reine le sut, qui le fit fouetter par M. de Sommeray , et lui commanda de le nourrir à être plus gracieux : elle Ta jugé nécessaire pour ce que ce prince» extrêmement généreux , ne veut rien souffrir qui ne lui cède. Il fut à l'Arsenac ii y a trois ou quatre jours ; j'ai ouï dire à un gentilhomme qui y était présent que M. de Sully lui fit un grand accueil ; mais que , quoi qu'il lui fit , jamais il ne s'arrêta à lui et ne le regarda presque point. Il y a , depuis huit ou dix jours, au grand cabinet de la reine , un tableau où l'infante d'Espagne est peinte de son long, avec cette inscription : Dona Anna Mauricia d'Austria ; l'autre soir, M. le Dauphin la montrait à quelques-uns de ces petits qui sont nourris auprès de lui, et leur disait : Voilà ma femme. M. de Sommeray lui dit que peut-être les Espagnols ne la lui voudraient pas bailler ; et il répondit tout aussitôt : Eh ! il la faudra aller prendre. Ce prince est pour donner de la besogne à la jeunesse qui sera de son siècle : il est d'un naturel extrêmement bon; mais il veut être respecté , comme il est raisonnable.
19 mai I6I0.
Jeudi au soir, au retour du couronnement de la reine , un nommé la Brosse , qui a été médecin de M. de Soissons , dit à M. de Vendôme qu'il avertit le roi que le lendemain il courrait une grande fortune ; que s'il en échappait , il irait encore jusques à vingt-cinq ans. Cet avis fut donné ^au roi par M* de Vendôme; mais il n'eu fit que rire, et pensa qu'il en serait comme d'une infinité d'autres qu*il avait reçus sur le même sujet. La réponse fut : C'est un fou , et vous en êtes un autre, Le lendemain au matin, soit que le roi pensât à cet avis ou autrement , il pria Dieu extraordinairement , et même se fit apporter ses heures dans le lit; de là il s'en alla aux Tuileries selon sa soutume, et ouït messe aux Feuillants. Après diner, il fut quelque temps au cabinet de la
aïO LETTRES Â M. DE PEIRESC.
reine , où il lit et dit mille bouffonneries avec madame de Guise et madame de la Châtre. Madame de Guise sortit pour s'en aller solliciter un procès, et lui un peu après pour s*en aller à l'Arsenac. D délibéra longtemps s'il sortirait , et plusieurs fois dit à la reine : M'amie, irai-je ? n'irai-je pas ? U sortit même deux ou trois fois , et puis tout d'un coup retourna , et disait à la reine : M'amie , irai« je encore ? et faisait de nouvelles doutes d'aller ou de demeurer. Enfin il se résolut d'y aller, et ayant plusieurs fois baisé la reine , lui dit adieu : et enti^e autres choses que Ton a remarquées , il lui dit : Je ne ferai qu'aller et venir, et serai ici tout à cette heure même. Gomme il fut en bas de la montée où sa carrosse ' lattendait, M. dePraslin , son capitaine des gardes, le voulut suivre. D lui dit : Allez- VOUS' en , je ne veux personne; allez faire vos affaires. Ainsi , n'ayant autour de lui que quelques gentilshommes et des valets de pied , il monta en carrosse, se mit au fond à la main gauche , et fit mettre M. d*Épemon à la main droite ; auprès de lui , à la portière , étaient M. de Montbazon , M. de la Force ; à la portière du côté de M. d'Épemon étaient M. le maréchal de Lavardin, M. deCréqui ; au-devant , M. le marquis de Mirabeau et monsieur le premier écuyer. Gomme il fut à laGroix-du-Tiroir, on lui demanda où il voulait aller ; il commanda qu'on allât vers Saint-Innocent. Étant arrivé à la rue de la Ferronnerie , qui est la fin de celle de Saint-Honoré , pour aller à celle de Saint-Denis , devant la Salamandre , il se rencontra une charrette qui obligea la carrosse du roi à s'approcher plus près des boutiques de quiiiquaiUeux' qui sont du côté de Saint-Innocent, et même d'aller un peu plus bellement , sans s'arrêter toutefois , combien qu'un qui s'est hâté d'en faire imprimer le discours l'ail écrit de cette façon. Ge fut là qu'un abominable assassin, qui s'était rangé contre la prochaine boutique, qui est celle du Coeur couronné percé d'une flèche» se jeta sur le roi , et lui donna , coup sur coup , deux coups de couteau dans le côté gauche .-l'un prenant entre Taisselle et le tétin, va en montant sans faire autre chose que glisser; l'autre prend contre la cinq et sixième côte , et , en descendant en bas , coupe une grosse artère , de celles qu'ils appellent veineuses. Le
> Le genre de ce mot n'était pas encore fixé, et on lai donnait indifféremment le masculin ou le féminin ' Quincailliers.
roi , par malheur, et comme pour tenter davantage ce monstre , avait la main gauche sur Tépaule de M. Montbazon , et de Tautre s'appuyait surM. d'Épemon, auquel il parlait. Il jeta quelque petit cri, et lit quelques mouvements. M. de Montbazon lui ayant demandé: Qu'est-ce, sire? il lui répondit : Ce n'est rien, ce n'est rien, par deux fois; mais la dernière, il le dit si bas qu'on ne le put entendre. Voilà les seules paroles qu'il dit depuis qu'il fut blessé. Tout aussitôt la carrosse tourna vers le Louvre. Comme il fut au pied de la montée où il était monté en carrosse , qui est celle de la chambre de la reine, on lui donna du vin. Pensez que quelqu'un était déjà couru devant, porter cette nouvelle. Le sieur de Gérizy, lieutenant de la compagnie de M. de Prasiin , lui ayant soulevé la tête , il fit quelque mouvement des yeux , puis les referma aussitôt sans les plus ouvrir. Il fut porté en haut par M. de Montbazon , le comte de Gurson en Quercy, et mis sur le lit de son cabinet , et, sur les deux heures , porté sur le lit de sa chambre , où il fut tout le lendemain et le dimanche : un chacun allait lui donner de l'eau bénite. Je ne vous dis rien des pleurs de la reine , cela se doit imaginer. Pour le peuple de Paris , je crois qu'il ne pleura jamais tant qu'à cette occasion. Tout le monde monta à cheval , les uns allant aux portes, les autres aux places , les autres aux ponts ; avec une affection extrême de témoigner sa fidélité. L'on envoya quant et quant deux compagnies des gardes à M. de Sully, pour conserver l'Arsenac et la Bastille s'il en était besoin; mais. tout cela fut inutile , car jamais il n'y eut autre trouble que celui de la douleur générale qu'apporta ce pitoyable inconvénient. On donna des gardes aux ambassadeurs , et nommément à celui d'Espagne, que le peuple voulait tuer à l'heure même; et l'eût fait sans M. de Gorbozon , qui l'en empêcha ; les gardes lui furent levées devant-hier. Le lendemain , le roi et la reine allèrent au parlement, accompagnés de tout ce qu'il y avait de princes et de grands en cette cour, hormis de M. de Vendôme ; madame sa femme y fut , qui contesta le rang avec madame de Longuevilie , qui lui demeura. Il s'y passa quelques autres particularités ; mais ce ne serait jamais fait : il suffit de dire que , d'un consentement universel , le roi fut couronné , et la reine déclarée régente. Le jour même , il en fut fait de même à Rouen et à Orléans , et partout généralement il ne se parle que de concorde et d'obéissance. Ce coquin est d'Angouléme, nommé François de Ravaillac, grand
et puissant homme, âgé d'environ trente-cinq ans, ia barbe rouge et les cheveax noirs ; il est extrêmement résola, et jusques ici n'avait rien dit , sinon que ce matin : on ne dit point ce qu'il a dit. On parle si diversement de lui , que je ne sais quasi qu'en écrire. M. d'Aix le fut voir, auquel il répondit de sorte que Fon dit qu'il ne jugeait pas qu'il fut à propos de le faire trop parier. Il dit qu'il était résolu à tout ce qu'on lui voudrait ou qu'on lui votidra faire endurer : toutefois on lui a dit qu'on allait écorcher devant lui son père et sa mère , et de fait on les est allé quérir ; cela lui a un peu attendri le cœur. Il fut trouvé saisi de qudques billets pleins de croix et caractères inconnus. M. de Vitry, qui le garda au commencement, dit qu'il en avait un où au-dessus était écrit : Stances pour empêcher de sentir les douleurs des suppHces. U dit que de tout autre jour il ne pouvait courir fortune qu'au vendredi ; mais qu'il avait vu l'occasion trop belle pour la laisser perdre. Son couteau était une espèce de baïonnette qu'il dit avoir prise en un cabaret ; le manche en est blanc , il n'a qu'environ deux doigts de dos ; le reste est tranchant des deux côtés. Il dit qu'il y a fort longtemps qu'il a cette résolution , et que plusieurs fois il l'a quittée; toutefois qu'elle lui est toujours revenue. Il s'est confessé, à ce qu'il dit, plusieurs fois d'un homicide volontaire; toutefois qu'il n'a jamais désigné à ses confesseurs que ce fût le roi , d'autant qu'il sait bien qu'en matière de crime de lèse-majesté les confessions se révèlent : il a nommé entre ses confesseurs un jésuite nommé le père d'Aubigny. Il a été trois ans feuillant; mais ayant eu quelque vision qu'il révéla aux religieux , ils le chassèrent de leur couvent. Enquis d'où lui était arrivée premièrement cette méchante pensée, il dit que comme il fut en la conciergerie de cette ville , où il a été longtemps prisonnier (les uns disent a cause d'un vol dont il se purgea; il dit qu'il y était pour six mille francs, auxquels il était condamné), étant un soir dans sa chambre , seul , il vit voler pi*ès de sa chandelle un papillon qu'il jugea plus grand que les autres; que plusieurs fois Il le voulut prendre , mais toujours il disparaissait : cela lui fil croire que c'était autre chose qu'un papillon. Après avoir rêvé quelque temps , il se coucha sur la paille ; et s'étant endormi, il lui fut avis qu'il voyait soixante hommes armés de toutes pièces, qui se battaient auprès de lui ; et qu'ayant discouru quelque temps là-dessus en lui-même, il jugea que c'était un préjugé de guerre.
LETTRES A M. DE PEIRESG. 313
et que le moyen de contiDuer la paix était de tuer le roi. Gomme on lui remontra que c'était au contraire le moyen d'allumer la guerre » il dit qu'il le reconnaissait bien à cette heure, mais que lors il ne le jugeait pas comme cela. Lorsque le bruit de la mort do roi fut porté chez M. de Beaulieu , il y avait un nommé Bouchât y qui a longtemps demeuré en Flandre, qui dit tout aussitôt qu'il se doutait bien qui avait fait le coup, et conta que , depuis environ un an , il y a en ce pays-là dix-huit ou vingt qui font pénitence publique , et tous les mercredis et samedis se battent emmy les rues , le plus méchant d'entre eux s'appelle le roi , et est couronné d'épines. Ce sont tous gens qui, à en juger par leur pénitence, doivent avoir fait des méchancetés 'exécrables, et qui sont aisés à induire en leur proposant quoi que ce soit pour acoourcir leur pénitence , et se soumettent de faire tout ce qui leur est commandé par un confesseur ; il avait opinion que cela pouvait venir de quelqu'un de cette manière de gens , pource qu'il avait vu depuis quatre jours leur roi en cette ville. Ces gens s'appellent battus , et lui le roi des battus. Ce Bouchet fut tout aussitôt même reconnaître ce criminel ; mais il trouva que ce n'était pas lui. Les uns disent qu'il a été maître d'école à Tours ; les autres, à Montpellier ; les autres, qu'il a été des gardes de l'archiduc ; les autres , son laquais ; aucuns disent qu'il est marié à Bruxelles , et qu'il a trois enfants ; la plupart ne croient pas qu'il soit marié , bien tient-on pour certain qu'il a été maître d'école, il a été pris trois ou quatre autres coquins , l'un pour avoir dit que le fils ne survivrait guère après l'autre; qu'il y avait beaucoup de gens qui priaient Dieu pour ce maraud, et qu'il en était un , et que quant à lui il avait eu autrefois la même imagination. B a été pris aussi un gentilhomme qui , voyant passer le roi , dit : Voilà un beau roi ! On ne parle que de telle peste , et cela , grâce à Dieu , est le plus grand trouble que nous ayons ; car tout est aussi tranquille ici, et partons les quartiers de deçà, que s'il n'était point arrivé de changement. On prépare les funérailles du roi ; je «a-ois que vendredi prochain l'effigie sera mise en public : cette cérémonie se fera aux Tuileries , pour empêcherjque tout le monde ne vienne au Louvre , et aussi qn'il est plus à propos que cela se fasse hors du lieu où est le nouveau roi. Pour cette heuffe le corps du roi est dans une bière de plomb , en la chambre qui va des cabinets à la galerie , sur un lit couvert de drap d'or frisé
au LETTRES A M. DE REIRËSC.
avec une croix de satin blanc : deax archers du tioqueton blanc ^ Tun d'un côté, l'autre de l'autre y sont au chevet du lit; et au pied deux hérauts d'armes avec leurs cottes , qui sont celles mêmes qu'ils portaient au couronnement. A la main droite du lit est un autel où Ton dit messe tous les jours , et des deux côtés du lit il y a toujours des religieux qui prient; le lit est entre les deux croisées qui regardent sur la Seine , les pieds viennent vers la cheminée. Le roi Henri troisième sera enterré quatre ou cinq jours auparavant : il y en avait qui proposaient de les enterrer l'un quand l'autre; mais la reine ne fa pas voulu. Je crois que, cela fait, le roi fera son entrée. Tous les arcs que l'on avait dressés demeurent , et en a-t*on seulement ôté les tableaux. Je suis las d'écrire , mais si vous dirai-je encore que M. de Guise a proteste à la reine qu'il ne permettrait plus que M. de Vendôme le précédât, et que ce qu'il en a fait autrefois , c'a été pour le respect du roi. Ceci me fait ressouvenir d'un des points de la harangue que fit monsieur le premier président quand la reine fut déclarée régente , qui est que l'âge et l'expérience du feu roi , le bien qu'il avait fait à la France de l'avoir tirée de tant de misères, avait été cause qu'ils ont passé au parlement beaucçup de choses contraires au bien du peuple ; mais à l'avenir si on leur en proposait de semblables, ils suppliaient le roi et la reine de les excuser s'ils en usaient d'autre façon.
26 septembre 1610.
Je vous écrivis par M. Bejul, il n'y a que trois jours; depuis , le sieur Goncini a été fait marquis d'Ancre, lieutenant général de Péronne, Montdidier et Roye , premier gentilhomme de la chambre f par la résignation que lui en a faite M. le maréchal de Bouillon. Hier il bouffonnait avec M. de Guise de son marquisat d'Ancre y et disait que cela s'était rencontré fort à propos , à cause qu'en Italie il est descendu des comtes de la Plume. M. de Guise lui répondit qu'avec une comté de Plume et un marquisat d'Ancre, il ne lui fallait plus qu'une devise de papier pour assortir tout l'équipage.