scène. Lors donc qu'on lui a reproché d'avoir été alternativement
Pétrone à U ville, El David à la cour,
ou a fait la satire du temps plus encore que la critique du poète. Il n'en est pas moins inexcusable de s'être ainsi joué de son propre talent. Au reste; il en fut assez puni par les sarcasmes des uns quand il s'éloigna d'eux , et par le mépris des autres lorsqu'il sembla revenir de bonne foi aux principes religieux. 11 était trop tard; et l'on ne voulut point croire à la couvorsion du poète accusé d'avoir fait la Moïsade.
Lorsque Rousseau oonomençaà se distinguer par sou talent, le grand siècle de Louis XIV finissait : Molière, la Fontaine, Racine n'étaient plus, et Bofleau , chargé d'ans et d'infirmités, ne pouvait plus guère qu'animer de la voix et des yeux les jeunes athlètes qui entraient dans la carrière. Mais déjà ses hautes- leçons commençaient à perdre de leur autorité sur les esprits; de nouvelles mœurs s'introduisaient, et, à leur suite , des idées nouvelles en littérature comme dans tout le reste.
Pour défendre les vieilles traditions , combattre les doctrines noavelles , et poser, en quelque sorte , la borne qui devait marquer dans l'avenu* le passage du 17® au 18* siècle, Rousseau se présenta, et mérita l'honneur d'être immédiatement cité à la suite des écrivains qui ont porté au plus haut degré la gloire des lettres françaises. Nourri d'excellentes études, et formé à l'école de nos grands maîtres, ses premiers essais furent et devaient être la satire du goiU de son siècle , et des écrivons de son temps ; et ce sont eux qu'il serait peut-être juste d'accuser, en partie, de cet irrésistible penchant à la satire, qui causa les premiers malheurs de Rousseau , et le poussa à des imprudences qui fou mirent de nombreux prétextes à la calomnie.
Ses premiers essais au théâtre n'eurent point de succès : le Café, Jason ou la Toison d'or, Vénus et Adonis, le Flatteur , et enfin le Capricieux, durent convaincre Rousseau lui-même que la carrière du * théâtre n'était point ceUe où l'appelait sou génie. Toutefois ce n'est pas ainsi que raisonne l'amour-propre; et il suffit de lire la préface du Capricieux pour voir que Rousseau était bien persuadé qu'il avait fait une bonne pièce , et que tout le tort était du côté de ceux qui l'avaient trouvée mauvaise. Son ressentiment se tourna d'abord contre les habitués du café Laurent^; et ces habitués étalent la Motte, Crébillon, Saurin, etc., c'est-à-dire tout ce que la littérature ,
* MCaé rue Dauphine. C'est un des premiers de ce genre ouverts h Paris.
les sciences et les arts offraient aloradeplus recommandable. Rousseau y était plus craint que désiré , et il le savait II crut y voir le foyer de complots dirigés contre ses ouvrages : le succès éclatant de l'opéra d*Héêione vint encore aigrir la douleur de tant de chutes réitérées. Telle fut Torigine des torts et de tous les malheurs de Rousseau.
Aprèsdiverses parodies qu'il fit contre Topera d'Bésione deDancliet et rx>otre la Motte, dont l'une contenait des vers tels que ceux-ci :
Qae le boarreau et son valet Fasse an Jonr serrer le sifflet De Bérin et de sa séquelle ; Que Pécoort , qui fit le ballet.
AU le fouet au pied de réchelle,
auxquels Boindiu répondit sur un pareil ton , le café Laurent se vit inondé de nouveaux couplets dans lesquels Saurln, la Motte, Boindin et <(uelques autres étaient personnellement outragés. Un cri général s'éleva, et ce cri accusa Rousseau , qui ne s'en défendit que par sa subite disparntion du café, et par quelques désaveux partiels. Mais si ou oe |)etti démontrer que les premiers couplets ne fussent pas de lui , il eût été difficile de ne pas le reconnaître à la tournure vive et piquante, à la verve éuergiquement satirique du plus grand nombre. Les choses en restèrent là cette fois; mais la vengeance sommeillait.
Dix années s'étaient écoulées, lorsque la Motte et J.-B. Rousseau briguèrent à l'Académie la place vacante par la mort de Thomas Corneille. Malgré les titres littéraires plus solides que présentait J.-B. Rousseau , il vit son rival préféré , surtout par l'aménité de sou caractère, et la crainte de voir à l'Académie, avec J.-B. Rousseau, entrer le trouble,et la discorde. Après l'avoir exclu de l'Académie, il s'agissait de le priver de la pension que la mort prochaine de Boileau allait bientôt laisser à la disposition de la cour ; car il était à peu près arrangé d'avance que la Motte et Saurin partageraient entre eux cette pension. /
Le plus sûr moyen de faire réussir un plan aussi bien concerté n'était pas seulement de réveiller le souvenir et l'impression des premiers coupleiây mais d'en fabriquer de nouveaux , et de les charger d'in-^ famies et d'imputations telles, que la Grève ou le fatal poteau devaient seuls faire justice de leur abominable auteur. C'est ce qui arriva. Mais par qui fut conçu cet infernal projet, par qui fut ourdie cette trame ténébreuse , c'est ce que le temps n'a pu jusqu'ici dévoiler entièrement.
Peu de jours avant l'élection définitive de la Motte , les nouveauju couplets furent colportés par des inconnus, tant au café Laurent que
ehez les particuliers les plus indignement outragés par le nouvel Ârétio. C'étaient, en général, les mêmes personnes qui figuraient déjà dans les précédents , mais signalées ici par des traits plus cyniques encore que les premiers. On eut soin , pour susciter à Rousseau des ennemis plus puissants et plus dangereux que ne le sont conmiunément le» gens de lettres , d'attaquer dans leur honneur, et dans leurs relations domestiques y des hommes d'un nom et d'un rang distingués. PersonneUenoent maltraité par les gens de Fun d'entre eux , au sortir de rOpéra, Rousseau porta plainte, et fut attaqué lui-même en calomnie. 11 en résulta une première procédure, à la suite de laquelle l'accusé obtint de la grand'chambre un arrêt de décharge , rendu sur les conclusions de M. de Lamoignon. Ce n'était point assez : publiquement dilîamé , Rousseau voulait une réparation solennelle et juridique. Il fit tant , qu'il parvint à découvrir le colporteur des couplets, et à tirer de lui l'aveu de la personne qui lui avait remis le fatal paquet : c'était Saurin. Fort de cette découverte, et se croyant suflSsamment éclairé par ce premier trait de lumière, il se porta l'accusateur de Saurin , qui eût infailliblement succombé dans l'attaque , si Rousseau , emporté trop loin par le ressentiment, et mal dirigé par son avocat, n'eût persisté à poursuivre comme auteer des couplets celui qu'il venait à peu près de convamcre seulement de les avoir distribués. C'est ainsi que son imprudence rendit à son adversaire son audace et ses forces, et qu'accablé par le défaut de preuves, il succomba à son tour sous le poids de l'accusation trop légèrement intentée contre un autre. Un arrêt du parlement, rendu par contumace le 7 avril 1712, déclara J.-^B. Rousseau « atteint et convaincu d'avoir composé et distribué des vers impurs, satiriques et diffamatoires , et fait de mauvaises pratiques pour faire réussir l'accusation calomnieuse intentée contré Joseph Saurin , etc.; pour réparation de quoi ledit Rousseau est banni à perpétuité du royaume, etc. Ce jugement fut attaclié , le 7 mai suivant, à un poteau en place de Grève, par Fexécuteur des sentences crimindies.
Telle fut l'issue de cette déplorable et ténébreuse affaire ; jamais on n'expliquera ce problème historique. Si on ne connaît le véritable auteur de ces infamies, il est consolant, au -moins, de pouvoir en absoudre la mémoire d'un poète célèbre, et d'un savant qui a fait honneur à la France , pour en rejeter le mépris et l'horreur sur quelque méchant obscur, dit M. Auger, quelque ami du scandale et du trouble, qui se sera fait un affreux plaisir iUi lancer furtivement ce brandon de discorde au milieu d'hommes
déjà désunis, et aigris les uns contre les autres; et qui , eaclié dans l'ombre, les aura tus, avec une joie infernale, s'accuser tour à tour du crime commis par son bras. ' »
Rousseau, qui avait prévenu son arrêt dès 1711 , en s'exilant volontairement de son pays , se retira d'abord en Suisse , où ii reçut de Fambassadeur français , le comte du Luc , l'accueil le plus distingué ; et l'honorable intimité qui s'établit dès lors entre l'illustre banni et son noble protecteur n'eut de terme que la mort du comte, en 1740. Le premier soin de Rousseau, en arrivant à Soleure, fut d'opposer une édition de ses ouvrages avoués aux recueils scandaleux que la malignité publiait sons son nom , et dans lesquds les convenances du goût n'étaient pas ^ius ménagées que le respect pour la religion et les mœurs. Cette édition a cela de précieux , qu'on la peut considérer comme la limite posée par Rousseau lui-même entre sa vie passée et la carrière nouvelle que lui traçait la leçon du malheur ; entre les égarements de sa jeunesse et le retour sincère aux principes de l'ordre moral. L^ comte du Luc ayant p^ssé qnelques années après (en 1715) de l'ambassade de Suisse à celle d'Autriche, Rousseau le suivit à Vienne. Il y trouva, dans le prince Eugène, le plus zélé comme le plus illustre des protecteurs; et ce prince, justement mécontent de la France, à laquelle il avait été si fatal, mit peut-être quelque orgueil à honorer celui qu'elle flétrissait , à recueillir avec distinction le proscrit qu'elle rejetait de son sein.
La fatalité qui poursuivait Rousseau lui fit rencontrer à Vienne, dans le comte de Bonueval, un de ces génies inquiets et turbulents qui attirent et entraînent bientôt de gré ou de force tout ce qui les approche, dans le tourbillon qui les emporte eux-mêmes. Une malheureuse querelle s^étant élevée entre le comte aventurier et un favori du prince, Rousseau prit, avec une chaleur au mohis mdiscrète, le parti de son ami contre son auguste bienfaiteur , et fut accusé , non sans quelque vraisemblance , de couplets injurieux contre une femme , alors aimée du
* Un mémoire manuscrit, cité dans r£loge historique de la Motte {mis en télé de CEsprit de la Mottes 1 vol. in-i2; Paris, 1767), rapporte raneodo(e suivante :
£o I74tf ou 1747, mourut, dans le voisinage de Boindin, un homme dont le nom , dit l'auteur, m*cst absolument échappé. Il avait été trèsrépandu dans le grand monde, et faisait agréablement des chansons et des vers de société. Feu M. le curé de Saiiit-Sulpice (Languet) l'assista lui-même à la mort ; et ce fut par le conseil de ce curé que , lorsqu'il fut administré, cet homme, en présence de personnes d'honneur, s'avoua Fauteur des couplets en question, et témoigna son repentir de les aro& composés.
primé Eugène. La disgrâce de Bonneyal devait eotralner celle de Rousseau : mais toujours grand, toujours généreux, le prince se borna à éloigner de lui le poète imprudeut ; et il l'envoya à Bruxelles, avec PespcHr d'un emploi considérable, espoir qui néanmoins ne 8*e8t jamais réalisé.
Cependant Rousseau avait conservé en France des amis chauds et puissaats, à la tête desquels on distinguait le baron de Breteuil. Us agirent si efficacement en sa faveur , que des lettres de rappel lui furent expédiées en février 1716.
Mais ce n'était point une grftce , c'était une justice solennellement rendue, que demandait Rousseau : « J'aime bien la France (écrivait- « y au baron de Breteuil ) ; mais j'aime encore mieux mon honneur et « la vérité. Quelque destinée que l'avenir me prépare , je dirai comme « Philippe de Comines : Dieu m'afOige , il a ses raisons; mais je pré- « férerai toujours la condition d'être malheureux avec courage, à «( celle d'être heureux avec infamie. — Je vous conjure instam- « ment..« de supprimer les lettres que vous avez obtenues, dont je « rends mille respectueuses grâces à ceux qui me les ont accordées, « mais dont Je ne suis pets homme à me servir. » Tel est le langage ferme et noble à la fois de Rousseau avec des protecteurs puissants. Voici celui qu'il tenait, dans les mêmes circonstances , au plus dévoué , au plus généreux des amis. — « U ne s'agit point pour moi « de retourner en France, mais de confondre l'imposture qui m'a « nourd, et de me mettre en étot de paraître devant les hommes, « comme je paraîtrai un jour devant Dieu. Tout autre plan serait me « déshonorer, et-je souffrirai plutôt la mort que d'y acquiescer. « C'est ainsi que j'ai toujours parlé et pensé ; et c'est ainsi que je « penserai et parlerai toute ma vie *< » Ne semble-t-ilpas qu'il faut être lûeu fort de son innocence et de l'estime de ceux qui la connaissent, pour parler avec cette assurance; et quand on songe que ce langage a été celui de Rousseau pendant plus de trente ans; que dans ces moments même où , prêt à comparaître devant celui pour qui rien n'est caché, l'homme n'a plus rien à dissimuler, Rousseau a proteste de son innocence dans son testament , et en présence des saints mystères de la religion, il ne faut plus voir en lui qu'un monstre d'hypocrisie et de scélératesse , ou l'une des plus grandes victimes de l'injustice des hommes. U n'y a pas de milieu , ou plutêt il ne reste aucun doute; et celui qui emporta dans la tombe l'amitié, l'estime'et les regrets des PP. Bougeant, Brumoi , Tournemine , de Louis Rachic, du sage
' Lettre à M. Boutet, .10 mars 1716.
NOTICE SUR ROUSSEAU. 2%i
RoIUd , et de Lefranc de Pompignan , ne fut ni un fourbe ni un hypocrite , ne fut point enfin l'auteur des derniers couplets.
Mais s^l est glorieux pour Rousseau cfue les honorables noms qu'on vient de tire figurent dans la liste de ses défenseurs , il est extrômement f&cbeux, pour l'honneur des lettres irançaises» de trouver, pendant soixante ans, Voltaire à la tête de ses esnenus; et que le suffrage authentique , mais plus obscur, des Racine et des RoUin ne balance que faiblement les trop nombreux témoignages de la haine active, infatigable , que Tauteor de la Uenriade avait vouée à celui des Odes et des Cantates. N'oublions pas cependant que, se trouvant à Bruxelles peu de temps après la mort de notre grand lyrique, et lorsque Séguy ouvrait une souscription pour ses Œuvres , Voltaire s'empressa de souscrire pour deux exemplaires , et écrivit à réditeiir une lettre très-remarquable sous plus d'un rapport. U y regarde conune nn malheur d'avoir été au rang des ennemis de Rousseau ; il avoue même que cette inimitié a beattcoup pesé à son cœur ; mais ce qu'il a appris de lui à Bruxelles a banni de ce cœur Umt ressen- . i liment, et n'a laissé ses yeux mmrts qu'àson mérite S etc. 1|
Quinze ans après , et lorsqu'il pukia le Siècle de louis XI V, ayant élevé quelques doutes sur le Véritable auteur des couplets , sans toutefois en accuser Saurin , le fils de ce dernier s'en plaignit dans une lettre à Voltaire, qui loi répondit, entre autres^ ces paroles rema*^ quables -t « Vous devez sentir de quel poids est le testament de « mort du malheureux Rousseau l II faut vous ouvrir mon cœur . K je ne voudrais pas, moi, à ma mort , avoir à me reprocher d'avoir a accusé un innocent,,,* Je mourrais avec bien de l'amertume , si « je m'étais joint, malgré ma conscience, aux. en» de la calom-
H nie *, etc. »
Pressé par ses amis , fatigué d'un séjour de phis de vingt ans sous un del étranger, et dans un climat contraire à sa santé, Rousseau sollicita, enl738, ces mômes lettres de rappel qu'il avait d'abord si noblemenCTeS^. Ses ennemis prévalurent, et les lettres ne furent point accordées. Mais le désir , toujours si impérieux dans un cœur français, de revoir sa patrie , l'emporta sur toute autre considération ; et il fit , à la fin de cette même année , le voyage de Paris incognito. . j Autorité , qui s^était montrée sourde à ses réclamations , ferma les- i yeux sur cett^e violation de l'arrêt qui le bannissait à perp^/wi/^ :
' ' Lettre à M. Séguy ; Bruxelles, 29 septembre 1741.
a Celte lettre a élé publiée , pour la première fois , en 1820 , dans le recueil de Pièces inédites de Voltaire; Paris , P. Didot 1 auie.
elle ne rechercha point Rousseau ; mai» il repartit peu de temps après , avec la certitude désespérante qu'il avait revu la France et ses amis pour la dernière fois. De retour à Ri-uxelles , ii ne fit plus que langoir pendant les deux années qui suivirent ce malheureux voyage , et il succomba enfin à ses infirmités et à ses chagrins , le 1 7 mars 1741 , à "jf l'âge de soixante-onze ans. Lef ranc de Pompigaan a consacré à sa mémoire l'une des plus belles odes dont s'honore la poésie française; et Piron , cette épitaphe si connue :
Ci-gft ruiustre et malbcureux Rousseau.
Le Brabant fut sa tombe et Paris son becceau. Voici l'abrégé de sa vie , Qui fut trop longue de moitié :
Il fat trente ans digne d'envie.
Et trente ans digne de pitié.
Un de nos plus ingénieux eritiques' a, dans ces derniers temps, rabaissé beaucoup trop le mériteéminentde J.^B. Rousseau; et ce qui fait réloge de ce critique consciencieu x, c'est que lui-même a reconnu et a publiquement déclaré qu'il désavouait entièrement l'amertume qu'il avait miscdansses premières critiques, qm étaient cependant] ustes généralement quant au fond, mais outrées^ns doute on a toujours reprochi avec raison à Jh-B. Rousseau la stérilité de son imagination, mais qui trouve compensée par le choix judicieux de celle des anciens^ soit crés, soitprofanes> qu'il a revêtus d*un éclat de style qui a souvent élei noire langue au niveau des langues grecque et latine. Sans dq^teRi seau , préoccupé toujours de la forme, néglige quelquefois le fond; et à < égard nous ne saurions mieux faire que de reproduire ce qu'il écrivait ' Brosselle , qui lui avait signalé, dans l*ode à la Fortune , un passaç qui semblait imité de Lucrèce : « Il est vrai, monsieur, et vous l'i « vez bien remarqué , que j'ai en vue le passage de Lucrèce quà A gis in duMis, etc., dans la strophe que vous me citez ; et je v( « avoue , puisque vous approuvez la manière dont je me suis apprc (( prié la pensée de cet ancien , que je m'en sais meilleur gré que « j'en étais l'auteur, par la raison que c'est l'expression seule qui Ca « le poète, et non la pensée, qui appartient au philosophe et à Tora^ « teur comme à lui, »
Ses Odes et ses Cantates resteront toujours au rang des chefs-d'œii vre qui ont fondé notre langue et qui la maintiendront ; on ne sa» rait trop les étudier. Aucun poëte, si l'on excepte Racine, n'a tourné l'épigramme avec plus de finesse et d'esprit , et n'en a mieux tait
> M, Sainie-'Beuve^
sortir le trait satirique : celles même que la décence est en droit de liri reprocher sont irréprochables aux yeux du goût.
Il n'en est pas de même des Épttres et des Allégories , quoiqu'il ne soit pas impossible de retrouTer de temps en temps les inspirations dn poète, et le talent même de Técrivain : mais ce ne sont plus que les pMes étincelles d un feu qui s'éteint , et qui perce difficilement une épaisse fumée.
Au lieu de supprimer entièrement les Épttres ' et les Allégories ?, comme on le fait ordinairement dans la plupart des éditions, nous avons cru devoir conserver ce qui est regardé comme digne d*étre sauvé de cet éternel. oubli où la marche du temps , et la multitude des écrits parmi lesquels on peut chaque année glaner quelque chef-d'œuvre, doit replonger tout ce qui n'offre plus qu'un mérite de curiosité , et n'obtient de la postérité qu'une indifférence respectueuse.
* Voici le jugement delà Harpe sur ses Épîtres :« On doit conveuir « qu'elles sont aussi mal pensées que mal écrites. Ce n'est pas qu'il y ait « quelques endroits qui nous rappellent le talent du versificateur; « mais qu'est-ce qu'un petit nombre de vers bien frappés , qui se mon- « trent de loin en loin dans <les pièces du plus mauvais goût et du « plus mauvais esprit; dans des pièces surchargées de déclamations insi- « pides ou absurdes , de vers chevillés , durs , incorrects ; dans des pièces « composées d'un mélange d'injures triviales, de verbiage obscur et de a figures forcées ? Telles sont en général les Épîtres de Rousseau. Si l'on « était obligé de le prouver par une lecture suivie et détaillée , la preuve « irait Jusqu'à l'évidence; mais l'évidence irait jusqu'à l'ennui. » H faut ajouter, pour excuser Rousseau , que ces Épîtres furent écrites dans la durée de son long exil.
' Ses Allégories sont baroques , métaphysiquées, sophistiques, sèches, inextricables : nul défaut n'y manque. Nous renvoyons à Torticolis, à la Grotte de Merlin, au Masque de Laverne, à Morosophie; lise et comprenne qui pourra !^Le style est d'un langage marotique hérissé de grec, et qu'on croirait forgé à l'enclume de Chapelain, dit avec raison M. Sainte-Beuve. La Harpe ne se montre guère moins sévère.