‹ OEuvres de Malherbe, poésie et prose;Chapitre 55 sur 124 · LIVRE SECOND · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND

ODE PREMIÈRE

Sar la naissance de monseignear le duc de Bretagne.

Descends de la double colline , Nymphe dont le fils amoureux »

Du sombre époux de Proserpine Sut fléchir le cœur rigoureux :

Viens servir l'ardeur qui m'inspire; Déesse, prête-moi ta lyre, Ou celle de ce Grec vanté »

Dont l'impitoyable Alexandre, Au milieu deThèbes en cendre, Respecta la postérité!

Quel dieu propice nous ramène L'espoir que nous avions perdu ?

Un fils de Thétis ou d'Alcmène Par le ciel nous est-il rendu ?

N'en doutons point, le ciel sensible Veut réparer le coup terrible Qui nous fit verser taùit de pleurs.

Hâtez- vous , ô chaste I^ucine ; Jamais plus illustre origine Ne fut digne de vos faveurs.

» Orphée , fils d'ogre et de CaUiope.

a Pindare.

Peuples , voici le premier gage Des biens qui vous sont préparés :

Cet enfant est l'heureux présage Du repos que vous désirez.

Les premiers instants de sa vie De la discorde et de l'envie Verront éteindre le flambeau :

Il renversera leurs trophées ; £t leurs couleuvres étouffées Seront les jeux de son berceau.

Ainsi , durant la nuit obscure , De Vénus l'étoile nous luit , Favorable et brillant augure De l'édat du jour qui la suit :

Ainsi , dans le fort des tempêtes , Nous voyons briller sur nos têtes Ces feux amis des matelots , Présage de la paix profonde Que le dieu qui règne sur l'onde Va rendre à l'empire des flots.

Quel monstre de carnage avide

S'est emparé de l'univers ?

Quelle impitoyable Euménide

De ses feux infecte les airs ?

Quel dieu souffle en tous lieux la guerre ,

Et semble à dépeupler la terre

Exciter nos sanglantes mains ?

Mégère, des enfers bannie ,

Est-elle aujourd'hui le génie

Qui préside au sort des humains ?

Arrête, Furie implacable ; Le ciel veut calmer ses rigueurs :

Les feux d'une haine coupable rTont que trop embrasé nos cœurs.

Aimable Paix , vierge sacrée,

UVRE n. 263

Descends de la voûte azurée ; Viens voir tes temples relevés ; Et ramène au sein de nos viUes Ces dieux bienfBdsants et tranquilles Que nos crimes ont soulevés.

Mais quel souffle divin m'enflamme ?

D'où naît cette soudaine horreur?

Un dieu vient échauffer mon ftme D'une prophétique fureur.

Loin d'ici , profane vulgaire !

Apollon m'inspire et m'éclaire; C'est lui , je le vois , je le sens ; Mon cœur cède à sa violence :

Mortels , respectez sa présence , Prêtez l'oreille à mes accents.

Les temps prédits par la Sibylle A leur terme sont parvenus :

Nous touchons au règne tranquille Du vieux Saturne et de Janus :

Voici la saison désirée Où Thémis et sa sœur Astrée , Rétablissant leurs saints autels, Vont ramener ces jours insignes Où nos vertus nous rendaient dignes Du commerce des immortels.

Où suis-je? quel nouveau miracle lient encor mes sens enchantés?

Quel vaste , quel pompeux spectacle Frappe mes yeux épouvantés ?

Un nouveau monde vient d'éclore :

L'univers se reforme encore Dans les abîmes du chaos; Et , pour réparer ses ruines , Je vois des demeures divines Descendre un peuple de héros.

Ijes éléments cessent leur guerre ; Les deux ont repris leur azur; Un feu sacré purge la terre De tout ce qu'elle avait d'impur :

On ne craint plus l'herbe mortelle ; Et le crocodile infidèle Du Nil ne trouble plus les eaux :

Les lions dépouillent leur rage , Et dans le même pâturage Bondissent avec les troupeaux.

Cest ainsi que la main des Parques Va nous filer ce siècle heureux Qui du plus sage des monarques Doit couronner les justes vœux.

Espérons des jours plus paisibles :

Les dieux ne sont point inflexibles , Puisqu'ils punissent nos forfaits.

Dans leurs rigueurs les plus austères , Souvent leurs fléaux salutaires Sont un gage de leurs bienfaits.

Le ciel dans une nuit profonde Se plaît à nous cacher ses lois :

Les rois sont les maîtres du monde; Les dieux sont les maîtres des rois. Valeur , activité , prudence , Des décrets de leur providence Rien ne change l'ordre arrêté; Et leur règle constante et sûre Fait seule ici bas la mesure Des biens et de l'adversité.

Mais que fais-tu , Muse insensée ?

Où tend ce vol ambitieux ?

Oses-tu porter ta pensée Jusque dans le conseil des dieux ?

Réprime une ardeur périlleuse :

Ne va point, d'une aile orgueilleuse, Chercher ta perte dans les airs ; £t, par des routes inconnues Suivant Icare au haut des nues , Crains de tomber au fond des mers.

Si pourtant quelque esprit timide , Du Pinde ignorant les détours , Opposait les règles d'Ëudide Au désordre de mes discours; Qu'il sache qu'autrefois Virgile Fit, même aux Muses de Sicile , Approuver de pareils transports ; Et qu'enfin cet heureux délire Peut seul des maîtres de la lyre Immortaliser les accords.

ODE II

A M. L'ÂBBË œUKTIN.

Abbé chéri des neuf Sœurs , Qui dans ta philosophie Sais faire entrer les douceurs Du commerce de la vie , Tandis qu'en nombres impairs Je te trace ici les vers Que m'a dictés mon caprice , Que fais-tu dans ces déserts Qu'enferme ton bénéfice ?

Vas-tu , dès l'aube du jour, Secondé d'un plomb rapide.

Ensanglanter le retour De quelque lièvre timide ?

Ou chez tes moines tondus , A f ennuyer assidus ,

Cherches-tu quelques vieux titres , Qui , dans ton Trésor perdus * , Se retrouvent sur leurs vitres ?

Biais non , je te connais mieux :

Tu sais trop bien que le sage De son loisir studieux Doit faire un plus noble usage , Et, justement enchanté De la belle antiquité , Chercher dans son sein fertile La solide volupté , Le vrai, Thonnéte, et Futile.

Toutefois de ton esprit Bannis Terreur générale Qui jadis en maint écrit Plaça la saine morale :

On abuse de son nom.

Le chantre d'Agamenmon Sut nous tracer dans son livre , Mieux que Chrysippe et Zenon , Quel chemin nous devons suivre.

Homère adoucit mes mœurs Par ses riantes images :

Sénèque aigrit mes humeurs Par ses préceptes sauvages.

£n vain , d'un ton de rhéteur, Épictète à son lecteur Prêche le bonheur suprême ; Ty trouve un consolateur Plus afiligé que moi-même*.

> Le Trésor est Pendroit où, dans les établinements reUgleax, on conservait les titres , les chartes, et les objets précieux.

* Non , Ëpictëte n'est pas ajftigi; et Ton sait que sa conduite fut aussi ferme que sa doctrine. Mais il défend à l'Iiomme de s'affliger Jamais « et c'est à peu près comme s'il lui défendait d*étre malade. (La Hari'l)

Dans son flegme simulé Je découvre sa eolère ; Ty vois un homme accablé Sous le poids de sa misère :

Et , dans tous ces beaux discours Fabriqués durant le cours De sa fortune maudite , Vous reconnaissez toujours L'esdaved'Épaphrodite '•

Mais je vois déjà d'ici Frémir tout le zénonisme , D'entendre traiter ainsi Un des saints du paganisme.

Pardon : mais , en vérité , Mon Apollon révolté Lui devait ce témoignage Pour l'ennui que m'a coûté Son insupportable ouvrage.

De tout semblable pédant Le commerce communique Je ne sais quoi de mordant, De farouche , et de cynique.

O le plaisant avertin> D'un fou du pays latin , Qui se travaille et se gène , Pour devenir à la fin Sage comme Diogèoe!

Je ne prends point pour vertu Les noirs accès de tristesse

* Epa|>hrodlte, homme grossier, stapide, et de mauvaises mœurs, ^tail affranchi de Néron, et l'an de ses gardes iMirUcaliers. Il s'amusait un Jour à tordre la Jambe d'Ëpictète, son esclave : « Vous me la casserez, » dit celui-ci; et l'événement Justifia la prédiction. « Je vous Pavais bien dit, » i^outa tranquillement le philosophe.

^ Vieux mot que le Dictionnaire de l'Académie définit maladie d'esprit, qui rend opiniâtre, emporté, forieux. En français trivial, veriigo.

D'un loup-garou revêtu Des habits de la sagesse :

Plus légère que le vent , Elle fuit d'un faux savant La sombre mélancolie , Et se sauve bien souvent Dans les bras de la Folie.

La vertu du vieux Caton , Chez les Romains tant prônée , Était souvent , nous di^on , De faleme enluminée.

Toujours ces sages hagards , ' Maigres , hideux et blafards , Sont souillés de quelque opprobre' :

Et du premier des Césars L'assassin fut homme sobre.

Dieu bénisse nos dévots!

Leur âme est vraiment loyale.

Mais jadis les grands pivots De la ligue anti-royale , Les Lincestres , les Aubris ' , Qui contre les deux Henris Prêchaient tant la populace , S'occupaient peu des écrits D*Anacréon et d'Horace.

Croîs-moi , fais de leurs chansons Ta plus importante étude;

* Cest abuser da mot de César, qui était fort Juste. U ne craignait, disait-il, que les gens d'un aspect sombre, et d*un visage austère; II avait raison. Cet extérieur est la marque d'un caractère capable de résolutions fortes et inébranlables , tel qu*était celui de Brutus. (L.\

H4RPE)

* Ce rapprochement n'est pas totérabte. Que peut-U y avoir de commun entre Brutus et les curés de St. -Barthélémy, et de Sl.-André (les Arcs, prédicateurs de la Ligue? Il y a une logique secrète, dont il ne faut jamais s'écarter, dans quelque sujet que ce soit , à plus forte raison dans les stances morales. (La Harpe.)

A leurs aimables leçons Consacre ta solitude; Et, par Sonning rappelé' Sur ce rivage émaillé Où Neuilly borde la Seine, Reviens au vin d'AuvUé Mêler les eaux d'Hippocrène.

ODE III

A M. DECADMARTINS Conseiller d*£tat, et intendant des finances.

Digne et noble héritier des premières vertus Qu'on adora jadis sous Fempire de Rhée; Vous qui dans le palais de l'aveugle Plutus Osâtes introduire Astrée;

Fils d*un père femeux qui , même à nos frondeurs , Par sa dextérité fit respecter son zèle , Et, nouvel Atticus , sut captiver leurs cœurs £n*demeurant sujet fidèle ;

Renoncez pour un temps aux travaux de Thémis : Venez voir ces coteaux enrichis de verdure , Et ces bois paternels, où l'art, humble et soumis. Laisse encor r^er la nature.

Les Hyades, Vertumne, et l'humide Orion ,

I C'est le même auquel l'abbé Coartin disait en ven, si Ton en croit Tôt taire, Épltre & la Harpe :

.*.. Adieu.

Faites mes compliments à Tabbé de Ghaaliea.

Mais Voltaire i^oatait, en prose :

Enfant de4'barmooie.

Présente mes liommagcs à Vénus-Uranie ;

e*est>à-dire & madame la duchesse de Choiseul.

* C'est en entendant parler avec un vif enthousiasme de Henri lY et de ses exploits par M. de Caumartin , que Voltaire conçut le poëme de la Henriade, dont il commença Texécution dans le château même de M. de Caumartin.

Sur la terre embrasée ont versé leurs largesses ; Et Baochus , échappé des fureurs du Lion , Songe à vous tenir ses promesses.

O rivages chéris, vallons aimés des deux, D'où jamais n'approcha la tristesse importune, Et dont le possesseur, tranquille et glorieux . Ne rougit point de sa fortune!

Trop heureux qui du champ par ses pères laissé Peut parcourir au loin les limites antiques , Sans redouter les cris de Torphelm chassé Du sein de ses dieux domestiques !

Sous des lambris dorés Pinjuste ravisseur Entretient le vautour dont il est la victime. Combien peu de mortels connaissent la douceur D'un bonheur pur et légitime!

Jouissez en repos de ce lieu fortuné :

Le calme et l'innocence y tiennent leur empire ;

Et des soucis affreux le souffle empoisonné

N'y corrompt point l'air qu'on respire- Pan , Diane , Apollon , les Faunes, les Sylvains, Peuplent ici vos bois , vos vergers, vos montagnes. La ville est le séjour des profanes humains;

Les dieux régnent dans les campagnes.

C'est là que l'homme apprend leurs mystères secrets, Kt que , contre le sort munissant sa faiblesse, 11 jouit de lui-même , et s'abreuve à longs traits . Dans les sourdes de la sagesse.

C'est là que ce Romain , dont l'éloquente voix D'un joug presque certain sauva sa république s Fortifiait son cœur dans l'étude des lois Et du Lycée et du Portique.

I La coDsplratioD de CaUlina, décoaverte et abattae par Téoergie de CioéroQ.

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