A M. DRISSE
Esprit né pour servir d'exemple Aux cœurs de la vertu frappés , Qui sans guide as pu de son temple Franchir les chemins escarpés , Cher d'Ussé, quelle inquiétude Te fût une triste habitude Des ennuis et de la douleur ?
Et, ministre de ton supplice , Pourquoi , par un sombre caprice , Veux-tu seconder ton malheur ?
Chasse cet ennui volontaire Qui tient ton esprit dans les fers, Et que dans une âme vulgaire Jette répreuve des revers ; Fais tête au malheur qui t'opprime :
Qu'une espérance légitime Te munisse contre le sort.
L'air siffle , une horrible tempête Aujourd'hui gronde sur ta tête ; Demain tu seras dans le port.
Toujours la mer n'est pas en butte Aux ravages des aquilons; Toujours les torrents par leur chute Ne désolent pas nos vallons.
Les disgrâces désespérées , Et de nul espoir tempérées , Sont affreuses à soutenir ;
Mais leur charge est moins importune Lorsqu'on gémit d*une infortune Qu'on espère de voir finir.
Un jour, le souci qui te ronge , En un doux repos transformé, Ne sera plus pour toi qu'un songe Que le réveil aura calmé.
Espère doi^c avec courage.
Si le pilote craint Forage Quand Neptune enchaîne les flots ^ L'espoir du calme le rassure Quand les vents et la nue obscure Glacent le cœur des matelots.
Je sais qu'il est permis au sage ,
Par les disgrâces combattu ,
De souhaiter pour apanage
La fortune après la vertu.
Mais , dans un bonheur sans mélange ,
Souvent cette vertu se change
En une honteuse langueur :
Autour de l'aveugle richesse
Marchent l'orgueil et la rudesse.
Que suit la dureté du cœur.
Non quêta sagesse, endormie Au temps de tes prospérités , Eût besoin d'être raffermie • Par de dures fatalités ; Ni que ta vertu peu fidèle Eût jamais choisi pour modèle Ce fou superbe et ténébreux Qui , gonflé d'une fierté basse , N'a jamais eu d'autre disgrâce Que de n'être point malheureux.
Mais si les maux et la tristesse
l>fous sont des secours superflus Quand des bornes de la sagesse Les biens ne nous ont point exclus , !]s nous font trouver plus charmante Notre félicité présente , Comparée au malheur passé ; Et leur influence tragique Réveille un bonheur léthargique Que rien n'a jamais traversé.
Ainsi que le cours des années Se forme des jours et des nuits.
Le cercle de nos destinées Est marqué de joie et d'ennuis.
Le ciel , par un ordre équitable , Rend Tun à l'autre profitable ; Et, dans ces inégalités, Souvent sa sagesse suprême Sait tirer notre bonheur même Du sein de nos calamités.
Pourquoi d'une plainte importune Fatiguer vainement les airs ?
Aux jeux cruels de la fortune Tout est soumis dans Tunivers.
Jupiter fit l'homme semblable A ces deux jumeaux que la fable Plaça jadis au rang des dieux ; .
Couple de déités bizarre, Tantôt habitants du Ténare , Et tantôt citoyens des cieux.
Ainsi de douceurs en supplices Elle nous promène à son gré.
Le seul remède à ses caprices Cest de s'y tenir préparé , De la voir du même visage Qu'une courtisane volage ,
Indigne de nos moindres soins, Qui nous trahit par imprudence , Et qui revient , par inconstance i Lorsque nous y pensons le moins.
ODE V
A M. DUCHS, Dans le temps qa*U traTaillait à sa tragédie de Débora.
Tandis que, dans la solitude Où le destin m'a confiné, rendors , par la douce habitude D'une oisive et facile étude, L'ennui dont je suis lutine ,
Un sublime essor te ramène A la cour des sœurs d'Apollon ; Et bientôt avec Melpomène Tu vas d'un nouveau phénomène Éclairer le sacré vallon.
O que ne puis-je, sur les ailes Dont Dédale fut possesseur.
Voler aux lieux où tu m'appelles , Et de tes chansons immortelles Partager l'aimable douceur !
Mais uneinvinciMe contrainte , Malgré moi , fixe ici mes pas :
Tu sais quel est ce labyrinthe , Et que , pour aller à Corlnthe , Le désir seul ne suffit pas.
Toutefois les froides soirées Commencent d'abréger le jour:
Vertumne a changé ses livrées ; Et nos campagnes labourées Me flattent d'un prochain retour.
Déjà le départ des Pléiades A fait retirer les nochers ; Et déjà les tristes Hyades Forcent les frileuses Dryades De chercher l'abri des rochers.
Le volage amant de Gytie Ne caresse plus nos climats ; Et bientôt des monts de Scjrthie Le fougueux époux d'Orithye Va nous ramener les frimas.
Ainsi, dès que le Sagittaire Viendra rendre nos champs déserts , Tirai, secret dépositaire , Près de ton foyer solitaire , Jouir de tes savants concerts.
En attendant, puissent leurs charmes , Apaisant le mal qui t'aigrit , Dissiper tes vaines alarmes , Et tarir la source des larmes D'une épouse qui te chérit 1
ODE VI
k lA FORTUNE.
Fortune , dont la main couronne Les forfaits les plus inouïs , Du faux édat qui t'environne Serons-nous toujours éblouis?
Jusques à quand , trompeuse idole, D'un culte honteux et frivole Honorerons-nous tes autels?
Verra-t-on toujours tes caprices Consacrés par les sacrifices Et par l'hommage des mortels ?
Le peuple, dans ton moindre ouvrage
Adorant la prospérité.
Te nomme grandeur de courage , Valeur , prudence , fermeté :
Du titre de vertu suprême Il dépouille la vertu même Pour le vice que tu chéris ; Et toujours ses fausses maximes Érigent en héros sublimes Tes plus coupables favoris.
Mais, de quelque superbe titre Dont ces héros soient revêtus , Prenons la raison pour arbitre , Et cherchons en eux leurs vertus ; Je n'y trouve qu'extravagance, Faiblesse , injustice , arrogance , Trahisons, fureurs, cruautés :
Étrange vertu qui se forme Souvent de l'assemblage énorme Des vices les plus détestésj
Apprends que la seule sagesse Peut faire les héros parfaits , Qu'elle voit toute la bassesse De ceux que ta faveur a faits -, Qu'elle n'adopte point la gloire Qui naît d'une injuste victoire Que le sort remporte pour eux ; Et que , devant ses yeux stoïques , Leurs vertus les plus héroïques Ne sont que des crimes heureux.
Quoi ! Rome et l'Italie en cendre Me feront honorer Sylla ?
Tadmirerai dans Alexandre.
Ce que j'abhorre en Attila ?
rappellerai vertu guerrière
Une vaillance meurtrière
Qui dans mon sang trempe ses mains?
Et je pourrai forcer ma bouche
A louer un héros farouche ,
rïé pour le malheur des humains ?é
Quels traits me présentent vos fastes , Impitoyables conquérants ?
Des vœux outrés, des projets vastes , Des rois vaincus par des tyrans, Des murs que la flamme ravage , Des vainqueurs fumants de carnage, Un peuple au fer pbandonné , Des mères pâles et sanglantes Arrachant leurs filles tremblantes Des bras d'un soldat effréné.
Juges insensés que nous sommes, Nous admirons de tels exploits!
Est-ce donc le malheur des hommes Qui fait la vertu des grands rois ?
Leur gloire, féconde en ruines , Sans le meurtre et sans les rapines Ne saurait-elle subsister ?
Images des dieux sur la terre , Est-ce par des coups de tonnerre Que leur grandeur doit éclater?
Mais je veux que dans les alarmes
Réside le solide honneur :
Quel vainqueur ne doit qu'à ses armes
Ses triomphes et son bonheur ?
Tel qu'on nous vante dans l'histoire
Doit peut-être toute sa gloire
A la honte de son rival :
L'inexpérience indocile
Du compagnon de Paul Emile
Fit tout le succès d' Annibal.
Quel est donc le héros solide Dont la gloire ne soit qu'à lui ?
Cest un roi que l'équité guide , Et dont les vertus sont l'appui ; Qui , prenant Titus pour modèle.
Du bonheur d'un peuple fidèle Fait le plus cher de ses souhaits ; Qui fuit la basse flatterie , Et qui , père de sa patrie, Ck>mpte ses jours par ses bienfaits.
Vous chez qui la guerrière audace Tient lieu de tontes les vertus , Concevez Socrate à la place Du fier meurtrier de Glitus ; Vous verrez un roi respectable , Humain , généreux , équitable , Un roi digne de vos autels :
Mais , à la place de Socrate , Le fameux vainqueur de l'Euphrate Sera le dernier des mortels.
Héros cruels et sanguinaires , Cessez de vous enorgueillir De ces lauriers imaginaires QueBellone vous fit cueillir.
En vain le destructeur rapide De Marc- Antoine et de liépide Remplissait l'univers d'horreurs :
Il n'eût point eu le nom d'Auguste Sans cet empire heureux et juste Qui fit oublier ses fureurs.
Montrez-nous , guerriers magnanimes , Votre vertu dans tout son jour :
Voyons comment vos cœurs subliiçes Du sort soutiendront le retour.
Tant que sa faveur vous seconde , Vous êtes les maîtres du monde, Votre gloire nous éblouit :
Mais, au moindre revers funeste , Le masque tombe; Thomme reste ; Et le héros s'évanouit.
L'effort d'une vertu commune Suffit pour faire un conquérant :
Celui qui dompte la fortune Mérite seul le nom de grand.
11 perd sa volage assistance Sans rien perdre de la constance Dont il vit ses honneurs accrus ; Et sa grande âme ne s'altère Kl des triomphes de Tibère , Ni des disgrâces de Varus.
La joie imprudente et légère Chez lui ne trouve point d'accès , Et sa crainte active modère L'ivresse des heureux succès.
Si la fortune le traverse , Sa constante vertu s'exerce Dans ces obstacles passagers.
Le bonheur peut avoir son terme ; Mais la sagesse est toujours ferme , Et les destins toujours légers.
En vain une fière déesse D'Énée a résolu la mort ; Ton secours , puissante sagesse , Triomphe des dieux et du sort.
Par toi Rome, après son naufrage , Jusque dans les murs de Carthage Vengea le sang de ses guerriers Et , suivant tes divines traces ,
Vit, au plus fort de ses disgrâces , Changer ses cyprès en lauriers.
ODE VII
A UHE VEUVE.
Quel respect imaginaire Pour les cendres d'un époux Vous rend vous-même contraire A vos destins les plus doux ?
Quand sa ^x>urse fiit bornée Par la fatale journée Qui le mit dans le tombeau , Pensez-vous que Thyménée r^'ait pas éteint son flambeau ?
Pourquoi ces sombres ténèbres Dans ce lugubre réduit?
Pourquoi ces clartés funèbres , Plus affreuses que la nuit?
De ces noirs objets troublée , Triste , et sans cesse immolée A de frivoles égards, Ferez-vous d'un mausolée Le plaisir de vos regards ?
Voyez les Grâces fidèles Mdgré vous suivre vos pas , Et voltiger autour d'elles L'Amour qui vous tend les bras Voyez ce dieu plein de charmes , Qui vous dit , les yeux en larmes :
Pourquoi ces pleurs superflus ?
Pourquoi ces cris, ces alarmes?
Ton époux ne t'entend plus.
A sa triste destinée
C"est trop donner de regrets ; Par les larmes d'une année Ses mânes sont satisfaits.
De la célèbre matrone Que Tantiquité nous prône r^'imitez point le d^oût; Ou, pour rhonneur de Pétrone, Imitez-la jusqu'au bout.
Les chroniques les plus amples Des veuves du premier temps Nous fournissent peu d'exemples D'Artémises de vingt ans. Plus leur douleur est illustre , Et plus elle sert de lustre A leur amoureux essor:
Andromaque , en moins d'un lustre, Remplaça deux fois Hector.
De la veuve de Sichée L'histoire vous a fait peur :
Didon mourut attachée Au char d'un amant trompeur.
Mais l'imprudente mortelle N'eut à se plaindre que d'elle ; Ce fiit sa faute , en un mot :
A quoi songeait cette belle , De prendre un amant dévot f
Pouvait-elle mieux attendre De ce pieux voyageur.
Qui , fuyant sa ville en cendre Et le fer du Grec vengeur.
Chargé des dieux de Pergame , Ravit son père à la flamme , Tenant son fils parla main ; Sans prendre garde à sa femme, Qui se perdit en chemin ?
Sous un plus heureux auspioe La déesse des amours Veut qu'un nouveau sacrifice Lui consacre vos beaux jours :
Déjà le bûcher s'allume , L'autel brille, l'encens fume , La victime s'embellit , L'amour même la owisume , Le mystère s'accomplit.
Tout conspire à l'allégresse De cet instant sdennol:
Une riante jeunesse Folâtre autour de l'autel ; Les Grâces à demi-nues A ces danses ingénues Mêlent de tendres accents , Et sur un trône de nues Vénus re^it votre encens.
ODE VIII
A M. UâBBË de GHAUmU.
Tant qu'a duré l'influence D'un astre propice et doux , Malgré moi de ton absence J'ai supporté les dégoûts.
Je disais : Je lui pardonne De préférer les beautés De Paies et de Pomone Au tumulte des cités :
Ainsi l'amant de Glycère , Épris d'un repos obscur , Cherchait l'ombre solitaire Des rivages de Tibur*
Mais aujourd'hui qu'en nos plaines Le chien brûlant de Procris < De Flore aux douces haleines Dessèche les dons chéris ,
Veux-tu d'un astre perfide Risquer les âpres chaleurs , Et , dans ton jardin aride , Sécher ainsi que tes fleurs ?
Crois-moi , suis plutôt l'exemple De tes amis casaniers , £t reviens goûter, au Temple , L'ombre de tes marronniers.
Dans ce salon pacifique , Où président les neuf Sœurs, Un loisir philosophique T'offre encor d'autres douceurs :
Là , nous trouverons sans peine , Avec toi , le verre en main , L'homme après qui Diogène Courut si longtemps en vain;
Et , dans la douce allégresse Dont tu sais nous abreuver, Nous puiserons la sagesse , Qu'il chercha sans la trouver.
ODE IX