‹ OEuvres de Malherbe, poésie et prose;Chapitre 61 sur 124 · A M. LE COMTE DU LUC · texte numérisé non relu

A M. LE COMTE DU LUC

alors ambauadeur de France en Suisse , et plénipotentiaire à la paix

de Bade.

Tel que le vieux pasteur des troupeaux de Neptune ', Protée , à qui le del , père, de la Fortune

Ne cache aucuns secrets , Sous diverse figure, arbre, flamme , fontaine , S'efforce d'échapper à la vue incertaine

Des mortels indiscrets ;

' C'est Pindare qoi a fourni à Rousseau l'idée première et le dessetn général de cette ode {Pytk, III. ) Le poète français s'est montré digne de son modèle et de plus il a eu le mérite de créer une langue digne de Pindare. On trouve dans cette ode les Imitations les plus heureuses des plus belles inspirations de Virgile et d'Horace.

Ou tel que d'Apollon le ministre terrible, Impatient du dieu dont le soufOe invincible

Agite tous ses sens , Le regard furieux, la tête échevelée , Du temple fait mugir la demeure ébranlée

Par ses cris impuissants :

Tel, aux premiers accès d'une sainte manie, Mon esprit alarmé redoute du génie

L'assaut victorieux ; Il s'étonne , il combat, l'ardeur qui le possède , Et voudrait secouer du démon qui l'obsède

Le joug impérieux.

Mais sitôt que , cédant à la fureur divine , n reconnaît enfin du dieu qui le domine

Les souveraines lois ; Alors , tout pénétré de sa vertu suprême , Ce n'est plus un mortel, c'est Apollon lui-même

Qui parle par ma voix.

Je n'ai point l'heureux don de ces esprits faciles Pour qui les doctes Sœurs , caressantes , dociles ,

Ouvrent tous leurs trésors ; Et qui , dans la douceur d'un tranquille délire , N'éprouvèrent jamais, en maniant la lyre,

Kl fureurs ni transports.

Des veilles , des travaux , un faible cœur s'étonne : Apprenons toutefois que le fils de Latone,

Dont nous suivons la cour , Ne nous vend qu'à ce prix ces traits de vive flamme , Et ces ailes de feu qui ravissent une âme

Au céleste séjour.

Cest par là qu'autrefois d'un prophète' fidèle L'esprit, s'affranchlssant de sa chaîne mortelle Par un puissant effort,

' Le vates, le ptàvriç des anciens.

S^élançait dans les airs comme uu aigle intrépide , Et jusque chez les dieux allait d'un vol rapide Interroger le sort.

C'est par là qu'un mortel , forçant les rives sombres , Au superbe tyran qui règne sur les ombres

Fit respecter sa voix :

Heureux si , trop épris d'une beauté rendue , Par un excès d'amour il ne Teût point perdue

Une seconde fois !

Telle était de Phébus la vertu souveraine Tandis qu'il fréquentait les bords de l'Hippocrène

Et les sacrés vallons :

Mais ce n'est plus le temps , depuis que l'avarice , Le mensonge flatteur, l'orgueil et le caprice ,

Sont nos seuls ApoUons.

Ah ! si ce dieu sublime , échauffant mon génie , Ressuscitait pour moi de l'antique harmonie

Les magiques accords; Si je pouvais du ciel franchir les vastes routes , Ou percer par mes chants les infernales voûtes

De l'empire des morts ;

Je n'irais point , des dieux profanant la retraite, Dérober aux destins , téméraire interprète.

Leurs augustes secrets ; Je n'irais point chercher une amante ravie , Et , la lyre à la main , redemander sa vie

Au gendre de Gérés.

Enflammé d'une ardeur plus noble et moins stérile, rirais , j'irais pour vous , ô mon illustre asile ,

O mon fidèle espoir, Implorer aux enfers ces trois fières déesses Que jamais jusqu'ici nos vœux ni nos promesses

N*ont su l'art d'émouvoir.

Puissantes déîtés qui peuplez cette rive ' , Préparez , leur dirais-je, une oreille attentive

Au bruit de mes concerts :

PuissenMls amollir vos superbes courages En faveur d'un héros digne des premiers âges

Du naissant univers !

Non , jamais sous les yeux de l'auguste Gybèle La terre ne fit naître un plus parfait modèle .

Entre les dieux mortels ; Et jamais la vertu n'a , dans un siècle avare, D'un plus riche parfum ni d'un encens plus rare

Vu fumer ses autels.

C'est lui , c'est le pouvoir de cet heureux génie , Qui soutient l'équité contre la tyrannie

D'un astre injurieux:

L'aimable vérité , fugitive <, importune , N'a trouvé qu'en lui seul sa gloire , sa fortune ,

Sa patrie , et ses dieux.

Corrigez donc pour lui vos rigoureux usages. Prenez tous les fuseaux qui , pour les plus longs âges ,

Tournent entre vos mains.

Cest à vous que du Styx les dieux inexorables Ont confié les jours , hélas ! trop peu durables ,

Des fragiles humains.

Si ces dieux , dont un jour tout doit être la proie , Se montrent trop jaloux de la fatale soie

Que vous leur redevez , Ne délibérez plus ; tranchez mes destinées , Et renouez leur fil à celui des années

Que vous lui réservez.

Ainsi daigne le ciel , toujours pur et tranquille,

I La prière du poâte est si toachante, le chant de ses vers est si mélodieux, qu'il paraît être véritablement ce même Orphée qu'il veut imiter. (La Harpe. )

Verser sur tous les jours que votre luaio nous file

Un regard amoureux !

Et puissent les mortels , amis de l'innocence , Mériter tous les soins que votre vigilance

Daigne prendre pour eux !

C'est ainsi qu'au delà de la fatale barque

Mes chants adouciraient de rx>rgueilleuse Païque

L'impitoyable loi ; Lachésis apprendrait à devenir sensible ; Et le double ciseau de sa soeur inflexible

Tomberait devant moi.

Une santé dès lors florissante , étemelle , Vous ferait recueillir d'une automne nouvelle

Les nombreuses moissons ; Le del ne serait plus fatigué de nos larmes , Et je verrais enfin de mes froides alarmes

Fondre tous les glaçons.

Mais une dure loi, des dieux même suivie , Ordonne que le cours de la plus belle vie

Soit mêlé de travaux :

Un partage inégal ne leur fut jamais libre ; Et leur main tient toujours dans un juste équilibre

Tous nos biens et nos maux.

Us ont sur vous^ ces dieux , épuisé leur largesse : Cest d'eux que vous tenez la raison, la sagesse.

Les sublimes talents ; Vous tenez d'eux enfin cette magnificence Qui seule sait donner à la haute naissance De solides brillants.

Cen était trop , hélas! et leur tendresse avare , Vous refusant un bien dont la douceur répare

Toul les maux amassés, Prit sur votre santé, par un décret funeste ,

Le salaire des dons qu'à votre âme céleste Elle avait dispensés.

Le del nous vend toujours les biens qu'il nous prodigue ; Vainement un mortel se plaint, et le fatigue

De ses cris superflus; L'âme d'un vrai héros, tranquille, courageuse, Sait comme il faut souf&ir d'une vie orageuse

Le flux et le reflux.

Il sait , et c'est par là qu'un grand cœur se console , Que son nom ne craint rien ni des fureurs d'Éole,

IVi des flots inconstants ; Et que , s'il est mortel , son immortelle gloire Bravera dans le sein des filles de mémoire

Et la mort et le temps.

Tandis qu'entre des mains à sa gloire attentives La France confiera de ses saintes archives

Le dépôt solennel , L'avenir y verra le fruit de vos journées , Et vos heureux destins unis aux destinées

D'un empire étemel.

Il saura par quels soins , tandis qu'à force ouverte L'Europe conjurée armait pour notre perte

Mille peuples fougueux « Sur des bords étrangers votre illustre assistance Sut ménager pour nous les cœurs et la constance

D'un peuple belliqueux.

Il saura quel génie , au fort de nos tempêtes , Arrêta malgré nous, dans leurs vastes conquêtes ,

Nos ennemis hautains; Et que vos seuls conseils , déconcertant leurs princes , Guidèrent au secours de deux riches provinces Nos guerriers incertains.

Mais quel peintre fameux , par de savantes veilles , Consacrant aux humains de tant d'autres merveilles

L*immortel souvenir, Pourra suivre le fil d'une histoire si belle, Et laisser un tableau digne des mains d'Apelle

Aux siècles à venir ?

Que ne puis-je franchir cette Jioble barrière ! Mais, peu propre aux efforts d'une longue carrière ,

Je vais jusqu'où je puis ; Et , semblable à l'abeille en nos jardins éclose , De différentes fleurs j'assemble et je compose

Le miel que je produis.

Sans cesse en divers lieux errant à l'aventure , Des spectacles nouveaux que m'offre la nature

Mes yeux sont égayés ; Et , tantôt dans les bois , tantôt dans les prairies , Je promène toujours mes douces rêveries

Loin des chemins frayés.

Celui qui , se livrant à des guides vulgaires , Ne détourne jamais des routes populaires

Ses pas infructueux , Marche plus sûrement dans une humble campagne Que ceux qui , plus hardis , percent de la hiontagne

Les sentiers tortueux.

Toutefois c'est ainsi que nos maîtres célèbres Ont dérobé leurs noms aux épaisses ténèbres

De leur antiquité; Et ce n'est qu'en suivant leur périlleux exemple Que nous pouvons , comme eux , arriver jusqu'au temple

De l'immortalité >.

* Notre poésie lyrique a pu traiter de plus grands sujets et offrir de |

plus grandes idées; mais pour i^ensemble et pour le style, Je ne connais rion dans notre langue de supérieur à cette ode. (Là Harpe. ^

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ODE IL

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