‹ OEuvres de Malherbe, poésie et prose;Chapitre 62 sur 124 · A S. A. S. MONSEIGNEUR LE PRINCE EUGÈNE DE SAVOIE · texte numérisé non relu

A S. A. S. MONSEIGNEUR LE PRINCE EUGÈNE DE SAVOIE

Est-ce une iUusion soudaine Qui trompe mes regards surpris ?

Est-ce un songe dont Fombre vaine Trouble mes timides esprits ?

Quelle est cette déesse énorme, Ou plutôt ce monstre difforme Tout couvert d'oreilles et d'yeux , Dont la voix ressemble au tonnerre , Et qui, des pieds touchant la terre , Cache sa tête dans les deux?

Cest Finconstante Renommée , Qui , sans cesse les yeux ouverts.

Fait sa revue accoutumée Dans tous les coins de Funivers.

Toujours vaine , toujours errante , Et messagère indifférente Des vérités et de Ferreur, Sa voix , en merveilles féconde, Va chez tous les peuples du monde Semer le bruit et la terreur.

Quelle est cette troupe sans nombre D'amants autour d'elle assidus , Qui viennent en foule à son ombre Rendre leurs hommages perdus?

I^ vanité qui les enivre Sans relâche s'obstine à suivre L'éclat dont elle les séduit ; Mais bientôt leur âme orgueilleuse Voit sa lumière frauduleuse Changée en étemelle nuit.

O toi qui , sans lui rendre hommage ,

£t sans redouter son pouvoir, Sus toujours de cette volage Fixer les soins et le devoir, Héros , des héros le modèle , Étaitrce pour ôette infidèle Qu'on t*a vu , cherchant les hasards , Braver mille morts toujours prêtes Et dans les feux et les tempêtes Défier la fureur de Mars ?

Non, non ; ses lueurs passagères

N'ont jamais éblouîtes sens ;

A des déités moins légères

Ta main prodigue son encens :

Ami de la gloire solide ,

Mais de la vérité rigide

Encor plus vivement épris ,

Sous ses drapeaux seuls tu te ranges ;

Et ce ne sont point les louanges ,

Cest la vertu , que tu «héris.

Tu méprises l'orgueil frivole De tous ces héros imposteurs Dont la fausse gloire s'envole Avec la voix de leurs flatteurs : Tu sais que Téquité sévère A cent fois du haut de leur sphère Précipité ces vains guerriers, Et qu'elle est Tunique déesse Dont TincorruptiMe sagesse Puisse éterniser tes lauriers*

Ce vieillard qui d'un vol agile Fuit sans jamais être arrêté, Le Temps ^ cette image mobile De l'immobile éternité , A peine du sein des ténèbres Fait éclore les faits célèbres ,

Qu'il les replonge dans la nuit :

Auteur de tout ee qui doit être , Il détruit tout ce qu'il fait naître A mesure qu'il le produit.

Mais, la déesse de mémoire , Favorable aux noms éclatants, Soulève l'équitable bistoire Contre l'iniquité du temps; Et , dans le registre des âges Consacrant les nobles images Que la gloire lui vient of&ir, Sans cesse en cet auguste livre Notre souvenir voit revivre Ce que nos yeux ont vu périr.

Cestlà que sa main immortelle, Mieux que la déesse aux cent voix , Saura , dans im tableau fidèle , Immortaliser tes exploits:

L'avenir, £sdsant son étude De cette vaste multitude D'incroyables événements, Dans leurs vérités authentiques , Des&bles les plus fantastiques Retrouvera les fondements.

Tous ces traits incompréhensibles,

Par les fictions ennoblis,

Dans l'ordre des choses possibles

Par là se verront rétablis.

Chez nos neveux moms incrédules ,

Les vrais Césars , les faux Hercules ,

Seront mis en même d^ré ;

Et tout ce qu'on dit à leur gloire ,

Et qu'on, admire sans le croire ,

Sera cru sans être admiré.

Guéris d'une vaine surprise,

Ils concevront sans être émus Les faits du petit-fils d'Acrise ' , Et tous les travaux de Gadmus :

Ni le monstre, du labyrinthe, Ni la triple Chimère éteinte , rrétonneront plus la raison; £t l'esprit avouera sans honte Tout ce que la Grèce raconte Des merveilles du fils d*Éson.

Et pourquoi traiter de prestiges Les aventures de Golchos?

Les dieux n'ont-ils fsdt des prodiges Que dans Thèbes où dans Argos ?

Que peuvent opposer les fables Aux prodiges inconcevables Qui, de nos jours exécutés), Ont cent fois dans la Grermanie .

Chez le Belge , dans FAusonie , Frappé nos yeux épouvantés?

Mais ici ma Ijrre impuissante I^ose seconder mes efforts ; Une voix fière et menaçante Tout à coup glace mes transports :

Arrête , insensé , me dit-elle ; Ne va point d'une main morteUe Toucher un laurier immortel :

Arrête ; et , dans ta folle audace , Crains de reconnaître la trace Du sang dont fume ton autel.

Le terrible dieu de la guerre, Bellone , et la fière Atropos , N'ont que trop ef&ayé la terre Des triomphes de ton héros]; Ces dieux, ta patrie elle-même',

' Persée, fils de Danaé, qui était fiUe d^Àcristu.

Rendront à sa valeur suprême D'assez authentiques tributs :

Admirateur plus légitime, Garde tes vers et ton estime Pour de plus tranquilles vertus.

Ce n'est point d'un amas funeste De massacres et de débris Qu'une vertu pure et céleste lire son véritable prix :

Un héros qui de la victoire Emprunte son unique gloire N'est héros que quelques moments; Et , pour rétre toute sa vie , Il doit opposer à l'envie De plus paisibles monuments.

En vain ses exploits mémorables Étonnent les plus fiers vainqueurs ; Les seules conquêtes durables Sont celles qu'on fait sur les cœurs. Un tyran cruel et sauvage Dans les feux et dans le ravage N'acquiert qu'un honneur criminel :

Un vainqueur qui sait toujours l'être Dans les cœurs dont il se rend maître S'élève un trophée étemel.

Cest par cette illustre conquête, Mieux encor que par ses travaux Que ton prince élève sa tête Au-dessus de tous ses rivaux :

Grand par tout ce que Ton admire , Mais plus encor , j'ose le dire^ Par cette héroïque bonté , Et par cet abord plein de grâce Qui des premiers âges retrace L'adorable simplicité.

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