AUX MUSES
(fragment.)
Filles du ciel , chastes et doctes fées , Qui , des héros consacrant les trophées , Garantissez du naufrage des temps Les noms fameux et les faits éclatants ; Des vrais lauriers sages dispensatrices , Muses , jadis mes premières nourrices , De qui le sein me fit presque en naissant Teter un lait plus doux que nourrissant , Je vous écris, non pour vous rendre hommage D'un vain talent que dès mon plus jeune âge A cultivé votre amour maternel , Mais pour vous dire un adieu solennel.
Muses , gardez vos faveurs pour quelque autre : Ne perdons plus ni mon temps ni le vôtre Dans ces débats où nous nous égayons.
Tenez, voilà vos pinceaux, vos crayons :
Reprenez tout; j'abandonne sans peine
Votre Hélicon, vos bois, votre Hippocrène,
Vos vains lauriers d'épine enveloppés ,
Et que la foudre a si souvent frappés.
Car aussi bien quel est le grand salaire
D'un écrivain au-dessus du vulgaire?
Quel fruit revient aux plus rares esprits
De tant de soins à polir leurs écrits ,
A rejeter les beautés bors de place,
Mettre d'accord la force avec la grâce,
Trouver aux mots leur véritable tour,
D'un double sens démêler Je faux jour,
Fuir les longueurs, éviter les redites.
Bannir enfin tous ces mots parasites
Qui , malgré vous , dans le style glissés ,
Rentrent toujours, quoique toujours chassés?
Quel est le prix d'une étude si dure?
Le plus souvent une injuste censure ,
Ou tout au plus quelque léger regard
D'un courtisan qui vous loue au hasard ,
Et qui peut-être avec plus d'énergie
S'en va prôner quelque fade élégie.
Et quel honneur peut espérer de moins
Un écrivain libre de tous ces soins ,
Que rien n'arrête , et qui , sûr de se plaire ,
Fait sans travail tous les vers qu'il veut faire?
Il est bien vrai qu'à l'oubli condamnés ,
Ses vers souvent sont des enfants morts-nés.
Mais chacun l'aime , et nul ne s'en défie;
A ses talents aucun ne porte envie ;
Il a sa place entre les beaux esprits ,
Fait des sonnets, des bouquets pour Iris ;
Quelquefois même aux bons mots s'abandonne , ,
Mais doucement , et sans blesser personne ;
Toujours discret , et toujours bien disant ,
£t sur le tout aux belles complaisant.
Que si jamais , pour faire une œuvre en forme ,
Sur rHélicon Phébus permet qu'il dorme ,
Voilà d'abord tous ses chers confidents ,
De son mérite admirateurs ardents ,
Qui , par cantons répandus dans la ville ,
Pour l'élever dégraderont Virgile :
Car il n'est point d'auteur si désolé
Qui dans Paris n'ait un parti zélé ;
Tout se débite : Un sot y dit la satire ,
Trouve toujours im plus sot qui l'admire.
Tout vrai poète est semblable à l'abeille : C'est pour nous seuls que l'aurore l'éveille Et qu'elle amasse au milieu des chaleurs Ce miel si doux, tiré du suc des fleurs ; Mais la nature , au moment qu'on l'offense , Lui fit présent d'un dard pour sa défense , D'un aiguillon qui , prompt à la venger, Cuit plus d'un jour à^qui l'ose outrager.
Messieurs y disait un fameux délateur Aux courtisans de Philippe son mattre, Quelque grossier qu^un mensonge puisse élre. Ne craignez rien; calomniez toujours :
Quand l'accusé confondrait vos discours, La plaie est faite; et, quoiqu'il en guérisse , On en verra du moins la cicatrice.