A M. LE COMTE DU LUC
(FRAGMENT
Sur le sommet d*une montagne aride Est un vieux temple , où la gloire solide Tient son séjour; et par divers chemins Vers ce seul but tendent tous les liumains : En tout pays , en tout siècle , à tout âge , Du plus haut rang jusqu'au plus bas étage. Princes , guerriers , ministres , courtisans , Prélats , docteurs , gens de robe , artisans , Chacun, dans l'ordre où le destin le range, Veut du public mériter la louange :
Tout homme enfin brûle d'être estimé , Et n'est heureux qu'autant qu'il est aimé.
Fort bien : je sais que ce désir frivole De notre vie est la grande boussole , Et que souvent nous faisons tous nos soins De plaire à ceux que nous prisons le moins. Mais , sans chercher si le devoir du sage Est de combattre ou de suivre l'usage , Vous étes-vous , seigneur, imaginé.
Le cœur humain de près examiné.
En y portant le compas et l'équerre, Que l'amitié par l'estime s'acquière?
De grands talents font toujours ud grand nom. Oui , j'y consens. Mais beaucoup d'amis ? Non. De sa grandeur César fut la victime.
Et, pour trouver tendresse sur estime.
Il faut chercher, au pays des romans , Un lieu proscrit même chez les amants.
Je dis bien plus : aux vertus de Socrate Réunissez les dons de Mithridale;
Soyez onié de cent talents divers ; De vos hauts faits remplissez l'univers; Ayez vingt fois , armé pour la patrie , Fait en vous seul admirer l'industrie , L'art, la valeur d'un parfait général ; D'un vrai héros , sage, heureux, libéral. Ajoutez-y l'air, le port, la démarche, £t des aïeux célèbres depuis l'arche :
Plus vous croirez pouvoir à si haut prix Vous acquérir les cœurs et les esprits , Plus vous aurez à combattre la rage De cent rivaux que votre gloire outrage , Et qui , toujours vous trouvant sur leurs pas , Craignent en vous les vertus qu'ils n'ont pas. Telle est du cœur la perverse nature.
Je ne hais point ces gens, disait Voiture Sur le propos d'un fameux cardinal , Dont par le monde on dit un peu de mal : Si sur la terre aucun ne vous croit digne Ù*étre hai, c'est un fort mauvais signe. Mais , dira-t-on, n'est-il point de vertu Franche d'atteinte en ce siècle tortu , Pomtde talent à couvert de l'envie?
Pardonnez-moi : j'en connais dans la vie Un qui met l'homme en pleine sûreté. Et quel est-il ? La médiocrité.
Le trop d'éclat peut blesser l'œil superbe D'un concurrent. Et c'est le vieux proverbe Le forgeron médit du forgeron :
L'homme de cœur est haï du poltron :
Flore ' déplaît à la vieille coquette : Et le rimeur porte envie au poëte.
Mais voilà tout : et, sans être insensé,
' CourUsane fameuse dans rancienoe Rome.
Me direz -VOUS , on n*d jamais pensé Que, par exemple, un barbet d'Hippocrène Puisse envier Alexandre ou Turenne.
Excepté ceux qui font même métier, Chez tout le reste on trouve bon quartier. Ainsi je veux qu'en faisant sa carrière Notre vertu trouve quelque barrière :
Ce sont peut-être un , deux , ou trois rivaux, Importunés de nos heureux travaux ; Tandis qu'en nous^ un juge incontestable Sait respecter la gloire véritable :
Car le public... Le public , dites-vous? Oui , le public , en dépit des jaloux , Hausse la voix , et venge le mérite Des attentats de Fenvie hypocrite.
Bon, justement : c'est sur de tels discours Que les plus fins s'embarquent tous les jours. Mais ce public , l'objet de leurs caresses , Les pousse-t-il aux honneurs, aux richesses.^ Sur cet appui sont-ils bien affermis Contre les traits de leurs fiers ennemis ? Je ne crains point leur haine conjurée: La voix du peuple est pour moi déclarée ; Je le sers bien. C'est parler comme il faut . Dormez en paix : vous apprendrez bientôt Ce que l'on gagne à servir un tel maître ; Et l'inconstant vous punira peut-être Avant six mois , si ce n'est aujourd'hui , De tout le bien que vous faites pour lui. Quiconque a mis, dit < un auteur antique. Son seul espoir dans P amitié pubUque Vit rarement sans trouble et sans chagrin, Et n'a jamais fait une heureuse fin.
Non qu'à ses yeux on soit sûr de déplaire , Dès qu'on est né vertueux. Au contraire.
' Pauêaniaa, AU.
Mais que lui sert de trouver des appas
Dans la vertu , s'il ne la connaît pas ;
Si tous les jours son aveugle ignorance
Lui £ait quitter le vrai pour l'apparence ;
Et si son zèle , indiscret , éventé ,
Fait pis encor que la malignité ?
Examinons dans les plus grandes choses
Ses mouvements , leurs effets et leurs causes.
Un moine vain , fectieux , impudent ,
Sort de son cloître, et , d'un faux zèle ardent ,
Déjà s'apprête à duper cent provinces.
Il monte en chaire : écoutons. « Tremblez , princes ;
« Tremblez , chrétiens : depuis douze cents ans
« Vous n'avez en foi , piété , ni sens :
« Dieu n'a pour vous pris une chair fragile ,
« Et de son sang scellé son Évangile ,
« Qu'afin de tendre en ces siècles troublés
« Un nouveau piège aux hommes aveuglés :
« Et de l'Église, en tout ce long espace,
« Il n'est resté ni vestige ni trace.
« Suivez-moi donc ; et, pour la relever,
« Pour la servir, enfin pour vous sauver,
« Portez partout vos fureurs téméraires ;
« Abreuvez-vous dans le sang de vos frères :
<c Faites ^trembler le trône de vos rois ;
« Foulez aux pieds la nature , les lois ,
« La piété , le devoir, la patrie.
tt Allez. » Il dit : tout s'émeut, tout s'écrie :
Le peuple court aux armes , aux flambeaux :
Temples , autels , simulacres , tombeaux ,
En un instant tout n'est plus dans les villes
Qu'un vain monceau de pierres inutiles ,
Tristes témoins des brutales fureurs
Dont ce discours a rempli tous les cœurs.
En peu de mots , voilà le protocole De ce public , notre superbe idole.
39fi ÉPITRES.
Veut-on encor quelque autre échantillon De ce droit sens qui lui sert d'aiguillon ? Faut-il ici, rappelant tous ses crimes , Lui confronter cent héros magnanimes Qu'a su noircir son souffle venimeux, Des rois puissants , des ministres fameux , Dont à jamais le temps et la mémoire Consacreront les vertus et la gloire?
Mais à quoi bon retracer dans mes vers Le déshonneur de nos aïeux pervers?
Laissons périr dans une nuit profonde Ces noms affreux et de Ligue et de Fronde, Qu'a replongés dans l'oubli ténébreux L'ange d'un prince aussi sage qu'heureux. Parlons-en mieux : ces horreurs excitées , Ne peuvent être au public imputées :
La seule voix de cinq ou six mutins Entretenait nos troubles intestins.
Et rassemblait sous ces odieux titre?
Un noir concours d'implacables bélîtres Parmi lesquels se trouvaient , j'en conviens , Enveloppa quelques vrais citoyens Qui navige aient sur cette mer profane A.U gré des flots et de la tramontane. Oui , je sais bien qu'on peut le disculper Sur son penchant à se laisser tromper ; Qu'il fut toujours la dupe des rebelles ; Et que, malgré tant d'épreuves cruelles , Il ne lui faut qu'un chétif mandarin Pour faire eneor crier : Au Mazarin !
Mais c'est de là que je tiens pour maxime Que qui bâtit sur sa volage estime Sa sûreté, son bonheur, son appui , Est, s'il se peut, en^or plus fou que lui; Et qu'un troisième enfin qui ne s'applique Qu'à consulter l'autorité publique ,
Et qui prétend que tout est éclairci Quand il a dit> Le public juge ainsi , Je crois en lui comme à tous les apôtres. Est de beaucoup plus fou que les deux autres.
Mais quand ces dieux armeraient contre vous
L'onde , la terre , et les deux en courroux ;
Il est des dieux plus doux , plus équitables,
Qui , vous sauvant de leurs mains redoutables,
^Sauront pourvoir à votre sûreté
Contre les flots de la malignité.
Soit : je veux bien en accepter l'augure ;
Et j'avouerai, pour parler sans figure ,
Que par hasard nous voyons quelquefois
Les gens de bien faire entendre leur voix ,
Quand du public les fougues méprisées
SoDt par le temps à peu près apaisées.
Mais s'il s'agit de tenter quelque effort,
De partager vos périls , votre sort ,
De repousser la brigue par la brigue ,
Ou de forger les ressorts d'une intrigue ;
Cherchez ailleurs. Le plus petit vaurien
En fera plus que tous vos gens de bien :
Son zèle actif peut vous rendre service ;
La vigilance est la vertu du vice :
Au lieu souvent que vos amis discrets
Pour vous servir n'ont que de vains regrets.
Rendez-leur donc un devoir légitime ,
Efforcez-vous d'acquérir leur estime.
Immolez tout à leur noble amitié ,
Afin qu un jour leur oisive pitié
Par les douceurs d'une tendre homélie
Puisse enchanter votre mélancolie.
Mais toutefois , illustres mécontents ,
En déclamant contre les mœurs du temps,
Souvene&vous que c'est une sottise
398 LPITRES.
De trop parler des honneurs qu*on méprise; Que qui s* érige eu censeur de la cour Doit , avant tout , la quitter sans retour ; £t qu'il n*est point de spectacle plus fade Que les éclats d'un chagrin rétrograde