LA VÉRITÉ
Au pied du mont où le fils de Latone Tient son empire , et , du haut de son trône , Dicte à ses sœurs les savantes leçons Qui de leurs voix régissent tous les sons , La main du Temps creusa les voûtes sombres
D'un antre noir , séjour des tristes ombres , Où l'œil du monde est sans cesse éclipsé, £t que les vents n'ont jamais caressé.
Là , de serpents nourrie et dévorée , Veille l'Envie honteuse et retirée , Monstre ennemi des mortels et du jour , Qui de soi-même est l'étemel vautour , £t qui, traînant une vie abattue, INe s'entretient que du fiel qui le tue. Ses yeux caves , troubles et clignotants, De feux obscurs sont chargés en tout temps : Au lieu de sang, dans ses veines circule Un froid poison qui les gèle et les brûle , £t qui de là porté dans tout son corps £n fait mouvoir iSs horribles ressorts : Son front jaloux et ses lèvres éteintes Sont le séjour des soucis et des craintes : Sur son visage habite la pâleur ; £t dans son sein triomphe la douleur.
Qui sans relâche à son âme infectée Fait éprouver le sort de Prométhée.
Mais tous les maux dont sa rage s'aigrit lï'égalent point le mal qu'elle souffrit Lorsqu'au milieu des nymphes du Parnasse L'humble Vertu venant prendre sa place, Le front couvert des lauriers d'Apollon , Parut au haut de leur double vallon.
Quoi! dans des lieux où j'ai reçu naissance, Où de tout temps j'exerce ma puissance , Une étrangère , au mépris de mes droits , Viendra régner , et m'imposer des lois ? Ah ! renonçons au titre d'immortelle , £t périssons, ou vengeons-nous , dit-elle. De sa caverne elle sort à l'instant , £t , de sanglots le cœur tout palpitant , Devant la Fraude impie et meurtrière
Hurle en ces mots sa dolente prière :
Ma chère sœur ( car dans ses flancs hideux L'ohscure Nuit nous forma toutes deux ) , Ton ennemie, insultant à nos haines.
Va pour jamais nous charger de ses chaînes , Si tu ne vieltis par d'infaillibles coups Prêter main-forte à mon faible courroux , Par ton maintien si tranquille et si sage , Par la douceur de ton humble langage , Par ton sourire et par tes yeux dévots, Enfin , ma sœur , pour finir en deux mots , Par ce poignard qui sous ta vaste robe A tous les yeux se cache et se dérobe. Du temps qubvole employons les moments ; Joins ton adresse à mes ressékitiments ; £t prévenons, par notre heureuse audace, Le déshonneur du coup qui nous menace.
A te servir je cours me préparer , Reprend la Fraude. Et , sans plus différer, La nuit éclose , elle assemble autour d'elle Les Trahisons , sa légion fidèle , Et le Mensonge aux regards effrontés , Et le Désordre aux bras ensanglantés.
Qui , secondés du Silence timide , Volent au temple où la Vertu réside.
Dans un désert éloigné des mortels, D'un peu d'encens offert sur ses autels , Et des douceurs de son humble retraite. Elle vivait contente et satisfedte.
Là , pour défense et pour divinité , Elle n'avait que sa sécurité.
L'aimable Joie à ses règles soumise , La Liberté , l'innocente Franchise , L'Honneur enfin , partisan du grand jour , Faisaient eux seuls et sa garde et sa cour. En cet état , imprudente , endormie «
Contre les traits de sa noire ennemie Sur quel secours appuyer son espoir?
On prévient mal ce qu'on n'a su prévoir. Bientôt Tenort de la troupe infernale Sans nul péril contre elle se signale.
Pour tout appui, ses compagnes en pleurs Avec ses cris confondent leurs douleurs. On lui ravit encor tout ce qu'elle aime , On les dissipe ; on la chasse elle-même. De son bandeau , de ses voiles sacrés Ses oppresseurs pompeusement parés , Chez les humains courant de place en place , Font en tous lieux respecter leur grimace. Mais c'est trop peu de cette seule erreur Pour assouvir leur maligne fureur :
De ses habits par leurs mains dépouillée , Des leurs encore elle se voit souillée ; £t l'univers simple et peu soupçonneux Les hait en elle, et la chérit en eux. Ainsi partout, solitaire, bannie.
Traînant sa peine et son ignominie, De tant de dons il ne lui reste plus Que la constance et des vœux superflus. Alors la Fraude , encor plus enflammée.
S'en va trouver la folle Renommée, Le plus léger de ces oiseaux pervers De qui la voix afflige l'univers.
Obéis-moi , pars , vole , lui dit-eUe ; Cours en tous lieux chez la race mortelle Envenimer les esprits et les cœurs Contre l'objet de mes chagrins vengeurs. Va : devant tui marchera mon génie.
A ce discours l'infâme Calomnie , Peinte des traits de l'ingénuité , Remplit l'oiseau de son souffle empesté ; Et , de concert , ces deux monstres agiles
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VoDt de leurs cris épouvanter les villes.
L'étonnement, le trouble , les clameurs ,
Le bruit confus , les secrètes rumeurs ,
Les faux soupçons , et les plaintes amères ,
Du peuple ^ ami des absurdes chimères,
Étourdissant Tesprit et la raison ,
Lui font sans peine avaler leur poison ;
Et la Vertu , victime de l'Envie ,
Abandonnée , errante , poursuivie ,
Sans nul espoir à ses malheurs permis ,
Éprouve edm qu'entre les ennemis
Que l'intérêt ou la colère inspire
Les plus cruels sont ceux qu'elle s'attire.
Mais à l'excès ce désordre porté
Réveille enfin la juste Vérité.
Du haut des deux découvrant les cabales
Et les forfaits de ses sombres rivales ,
L'œil enflammé, le dépit dans le sein,
Elle descend , son miroir à la main.
De ses attraits l'é-clatant assemblage
Se montre à tous sans ombre et sans nuage
D'un vol léger la Victoire la suit ,
Le Jour l'édaire , et le Temps la conduit.
Disparaissez, dit la vierge céleste ,
Voiles trompeurs, ajustement funeste,
Dont si longtemps le Crime déguisé
Trompa les yeux du yulgaire abusé :
Dans son vrai jour, de sa troupe suivie.
Laissez enfin reparaître l'Envie ;
Et de ce monstre impur et détesté
Ne cachez plus l'affreuse nudité.
ÉPlGRÂMiMES. 4IÔ