SUR LA RUINE DE LISBONNE
L'orgueilleux s'est dit à lui-même :
Je suis le dieu de l'univers ; Mon front est ceint du diadème.
J'enchaîne à mes pieds les revers.
Mes palais couvrent les montagnes ; Mon peuple inonde les campagnes; La Volupté sert mes festins; Les feux brûlent pour ma vengeance ; L'onde et les vents, d'intelligence , Livrent la terre à mes destins.
Mortel superbe , folle argile , Cherche tes destins éclipsés :
De la terre habitant fragile , Tes pas à peine y sont tracés !
ODES. 4ftl
Quoi ! son berceau touche à la tombe ? Échappé du néant , il tombe Dans le noir oubli du cercueil :
Ses jours sont des éclairs rapides Qu'engloutissent des nuits avides :
Quel espace pour tant d'orgueil !
Il est un Dieu gui t'environne ; Son empire est l'immensité :
Il ne doit qu'à lui sa eouronne ; Et son règne est l'éternité.
Il peupla les déserts du vide De globes qu'un vaste fluide Enveloppe de toutes parts ; Océan sans fond, sans rivage f Où sa vertu plane, surnage , Voit flotter les mondes épars.
Les cieux, sous sa démarche altière, Courbent leurs sommets étemels ; Et les astres sont la poussière Que foulent ses pas immortels.
Sous son char les tonnerres grondent ; L'air mugit, les e^fers répondent Au tumulte des éléments :
Immobile dans cet orage , Il voit à ses pieds le naufrage Des rois , des peuples , et des temps.
D'un regard sa justice éclaire L'abîme des cœurs insensés :
Il rit de l'orgueil téméraire Des rois follement encensés.
De leurs couronnes qu'il agite , Des empires qu'il précipite, Les débris sèment la terreur :
Dieu jaloux , que ton indulgence Renferme ces jours de vengeance
Dans les trésors de ta fureur !
O Lisbonne! ô fille du Tage !
O superbe reine des mers !
L'0<^an avec toi partage Le tribut de ses flots amers.
Pour dompter des ondes rebelles , La Fortune attacha ses ailes A tes vaisseaux impérieux ; £t dans ces lointaines contrées , De nos astres même ignorées.
Tu lanças la foudre des dieux.
Tu brisas les fers tyranniques Dont l'Espagne enchaînait tes bords Ta vis les lies Britanniques Et rinde s'unir dans tes ports.
Ville superbe et malheureuse « De trésors, de gloire amoureuse, Quel orgueil charmait tes regards A Taspect des forêts errantes , Des mâts dont les têtes flottantes Ombrageaient au loin tes remparts !
Le dernier soleil qui t'éclaire Pâlit sous des voiles sanglants ; Les premiers traits du Sagittaire Menacent tes peuples tremblants.
La mer, qui te rendait hommage, Ne t'offre qu'un tribut d'orage Dont tes remparts sont insidtés.
Tage ! dis-nous quelle épouvante , Jusqu'à ta source frémissante , Repousse tes flots révoltés ?
Déjà les fières Destinées Précipitent l'instant fatal :
Le cri des Parques mutinées
De ta chute est Taffreux signal.
Au bruit des ondes qui mugissent ,
Des noirs tourbillons qui frémissent,
Des vents dans les airs déchaînés ,
Murs, tours, palais , tremblent, s'écroulent ;
Leurs débris se heurtent , et roulent
Sur tes habitants consternés.
Tout périt : arts, beauté, courage; Rang, sexe, âge , espoir, tout s'éteint : Tout est la mort, ou son image; Tout la fuit , la reçoit , la peint.
La flamme ondoyante , insensée , Du sein des palais élancée , Roule dans les cieux obscurcis :
£t la cendre éparse et brûlante S'élève en nue étincelante.
Que percent d'effroyables cris.
Toi , dont la touchante aventure Consacra ces moments d'horreurs , Jeune amant) la race future Sur ton sort répandra des pleurs.
Déjà ta flamme impatiente Revolait au sein d'une amante Qu'un père accorde à tes soupirs; Déjà tu vois cette journée Où le flambeau de l'hyménée S'allume au feu de tes désirs.
De fleurs les autels s'embellissent , Et l'Hymen reçoit vos serments :
Tremble , Amour! tes roses pâlissent Sur la tête de ces amants.
Cependant leur brûlante ivresse Semblait accuser la paresse De la nuit promise à leurs feux :
Ah ! recule , nuit trop fatale !
4ft4 ODES.
Mais sur la couche nuptiale Le Plaisir s'élaoce avec eux.
Plaisir trompeur ! nuit peu durable !
Amour , protège leur sommeil.
Tendre époux , amant déplorable ! . . .
Mais quels bruits ! quel affreux réveil ! Quel spectacle ses yeux découvrent !
Les voûtes s'ébranlent, s'entr*ouyrent; La mer roule sur les lambris :
Son épouse fuit éperdue; Il court; ses pas, son cœur, sa vue, La cherchent parmi les débris.
Il ose enlever son amante :
L'amour connait-il les dangers ?
Il saisit une barque errante ; 11 veut fuir aux bords étrangers.
L'espoir , la voile se déploie ; Mais l'onde rappelle sa proie , Et la repousse en mugissant :
Un même gouf&e les rassemble ; ' Et, jaloux d'expirer ensemble , Ce couple y tombe en s'embrassant.
Lisbonne , quels objets funèbres Le jour dévoile à tes regards !
Tes yeux regrettent les ténèbres ; Le soleil cherche tes remparts :
Il voit des mères intrépides A travers les flammes avides Saisir des berceaux embrasés :
Du jeune époux la veuve expire ; Le vieillard fuit, tombe, soupire, Et meurt sur ses fils écrasés !
Leur roi , plein d'un trouble funeste , Revolait vers ces murs chéris ;
Un peuple errant, un faible reste L'environne en poussant des cris :
Elle n'est plus!... L'horreur farouche A ces mots a glacé leur bouche ; Leur silence peint ses malheurs :
Il lève en frémissant la vue; Et sur Lisbonne disparue Il ^re ses yeux en pleurs.
Les cris , le désespoir, les larmes
D'un peuple cher et malheureux
Repassaient avec les alarmes
Dans son cœur tendre et généreux.
A la mort la nuit joint ses ombres ;
Roi , peuple, erraient sur ces bords sombres.
La terre mugit à l'entour :
Famille auguste et gémissante,
Un gouffre, la mort, l'épouvante,
Quel palais! quelle horrible cour !
Le jour et les besoins renaissent ; La faim ranime ses tourments.
L'abîme , les feux reparaissent ; L'œil cherche en vain des aliments.
Leur bouche se nourrit de plainte , Dans les pleurs la soif est éteinte ; Leur roi veille et gémit sur ent :
Sa pompe irrite sa misère ; Sa grandeur lui semble étrangère , Et son sceptre un poids douloureux.
Tu fus . Lisbonne ! 0 sort barbare !
Tu n'es plus que dans nos regrets !
Un gouffre est l'héritier avare De ton peuple et de tes palais :
Tu n'es à la vue alarmée Qu'une solitude enflammée Que parcourt la mort et l'horreur :
Un jour les sdèdes , en silence , Planant sur ton cadavre immense, Frémiront enoor de terreur.
Tel un sapin, dont les ombrages Couronnaient la cime des monts.
Dévoré du feu des orages , Tombe et roule dans les vallons ; Il tombe ! les forêts voisines Redisent longtemps aux collines Sa cbuto et la fureur des deux : Les vents en dissipent la poudre ; La seule trace de la foudre Le rappelle encore à nos yeux.
ODE
SéXfù Xs-jfeiv Arp^i^oç, etc.
Je voulais, plein d*un beau délire , Chanter les Bayards , les Nemours; Mais en vain je touchai ma lyre , Ma lyre chanta les Amours.
Eh bien I sur des cordes nouvelles Chantons les héros de nos jours :
Vains efforts ! ces cordes rebelles Ne chantèrent que les Amours.
Adieu donc , troupe magnanime!
Grands héros, adieu pour toujours ; Ma lyre , que Vénus anime.
Ne veut chanter que les Amours.
ODE
A MON AMI, LE JEUNE RACINE, Partant pour Cadix , et quittant les Muses pour le commerce.
Quoi ! tu fuis les neuf Sœurs pour l'aveugle Fortune, Tu quittes l'Amitié qui pleure en t'embrassantî Tu cours aux bords lointains où Cadix voit Neptune L'enrichir en la menaçant 1
Sur les flots , où tu suis ta déesse volage , Puissent de longs regrets ne point troubler ton cours ! Les Muses , l'amitié, ces délices du sage, N'ont point d'inûdèles retours.
Ton père nous guida tous deux sur le Parnasse : Nos jeunes pas erraient dans les mêmes sentiers : Nos jeunes cœurs , épris de Tibulle et d'Horace , Aspiraient aux mêmes lauriers.
Quel doux soleil nous vit , pleins de tendres alarmes , Pleurer avec Junie etMonime, tes sœurs!
Infidèle à ton nom^ infidèle à tes larmes ,
Quel bien te vaudra ces douceurs?
Je demeure ; et tu pars ! comme un tilleul paisible Qui boitie ses destins à de riants vallons. Quand le pin hasardeux fend la vague terrible, Et s'abandonne aux aquilons.
O combien ton aïeul frémit au sombre empire. De voir qu'impatient des trésors du Bétis, Son fils , son doux espoir, sur un frêle navire, » Se livre aux fureurs de Téthys !
Malheur à qui des mers franchit la borne antique Pour se désaltérer dans les sources de l'or. Et revint sillonner l'océan Atlantique ,
Ivre d'un coupable trésor i
Chez les mortels égaux For rompit l'équilibre : Le luxe , enfant de l'or, asservit l'univers : Mortel , qui que tu sois, tu serais encor libre. Si l'or ne t'eût donné des fers.
Que sert d'un vain métal l'indigente richesse? L'or peut-il assouvir ou la soif ou la faim? Et voitron de Plutus la brillante largesse Chasser les ombres du chagrin ?
L'Ibère qui t'appelle en ses plaines oisives , Indolent possesseur de son or vagabond , Quand Cérès et Baochus enrichissent nos rives , N'étale qu'un luxe infécond.
Trop pareil à ce roi dont l'avare imprudence Obtint de tout changer en métal précieux, Pâle d'or et de faim , il maudit l'abondance De ses trésors fallacieux.
L'or n'a qu'un vil éclat entre des mains avares ; L'or n'a qu'un son frivole eu de prodigues mains : Satisfait d'assouvir des caprices bizarres , Fait-il le bonheur des humains?
Cet or prendrait en vain les formes de Protée; 11 serait moins changeant que nos rapides vœux. La soif de nos désirs, par lui-même irritée, Renaît sans cesse de ses feux.
n est plus dévorant que la triple Chimère ; Il déchire les cœurs dont il fut caressé : Des coupes de Plutus l'ivresse est plus amère Que les breuvages de Cireé.
Or, poison radieux dont l'éclat nous consume , Toi seul guidas Cortez aux bords américains ; Et toi seul as souillé du sang de Montézume Le fer, vainqueur des Mexicains.
Avaût que ta présence eût inspiré ces crimes , Plutus, longtemps voisin de Fempire des morts ^ Sous des rochers épais , dans les flancs des abîmes , Avait reculé ses trésors.
Mais nos avides mains qtie l^dvarice inspire, Et ce fer, qui devait n'ouvrir que les sillons , ^ De Gybèle en courroux perçant le vaste empire , Pénètrent ces gouffres profonds.
Sous les coups redoublés qui troublent son silence^ Plutus de ses palais voit crouler les lambris : Il se lève , il menace , il frémit ^ il s*élance Du fond de ses riches débris.
Il voit, il voit son or, jadis inaccessible , Tressaillir sous les pas des avides brigands^ De Tabîme étonné Técho sombre et terrible Répéta ces cris menaçants :
« Quoi ! vous osez , mortels , jusqu*au centre du monde « Enlever mes trésors et troubler mon séjour ! « Vous osez, du Tartare ouvrant la nuit profonde « Montrer le Styx au dieu du jour!
« Mais que ne tente pas cette audace efifrénée ! « Elle a percé TÉrèbe ; elle atteindra les deux ; « Ils la verront peut-être à l'aigle consternée «Ravir les tonnerres des dieux.
« Ah ! dans ces gouffres même , et sous vos mains avides s « Entendez-vous mugir le courroux des enferis , « Et du Styx indigné tous les monstres livides « Remplir ces abîmes ouverts ?
« Voyez les noirs Soupçons , l'Effiroi, la pâle Envie, « La Trahison nocturne, et les Meurtres sanglants^ « S'attacher à cet or, et menacer la vie n De ces ravisseurs insolents.
« Oh ! que , mêlant vos pleurs à ces trésors funestes,
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« Vous expierez un jour vos coupables larcins ! « Jamais le feu ravi dans les foyers célestes « Ne fut si fatal aux humains.
<i Recevez dans cet or les dons de ma vengeance , « Vous , riches des forfaits qu'enÊmtent les trésors ! « Indigents de vertus , de mœurs et d'innocence, « Chargés de faste et de remords !
« Vous qui dérobez Tor , que l'or soit votre chaîne! « Qu'il soit la coape af&euse où vous boirez les pleurs! « Tison de la discorde, et flambeau de la haine , « Qu'il dévore ses ravisseurs !
« Oui , de maux , de forfaits j'inonderai la terre : « Mes feux vont irriter la soif des conquérants : « J'étoufferai la paix , j'allumerai la guerre, « Je couronnerai les tyrans. »
Il dit ; et , les comblant d'une affreuse largesse, Il égare leurs pas , il aveugle leurs yeux , Il leur souffle l'orgueil, la discorde et l'ivresse Qu'exhale un or contagieux.
Les voilà ces bienfaits que Plutus même avoue ! O mortels ! de ce dieu craignez les dons vengeurs ; Et n'enviez jamais l'insensé qu'il dévoue A ses implacables faveurs.
ODE