X MARIVAUX, SA VIE ET SES OEUVRES
ce qui peut arriver, ce sera, pour lors, Texposition nette de celte même pensée, dans un «ens propre à la fixer, et à faire entrevoir en même temps toute son étendue non exprimable de vivacité ; » et il poursuit ainsi, s'obscurcissant de plus en plus sur cette clarté, pendant dix longues pages. C'est la lumière prouvée par la plus épaisse nuit.
Sur le Sublimey il ne se trompe guère moins. Il ne le cherche pas, bien entendu, chez les Anciens, il ne le demande pas davantage à Racine, qui fut trop de leur parti. C'est chez Crébîllon, alors attaché un peu à la coterie de La Motte , et, comme dit J.-B. Rousseau, « acoquiné aux hantises » du café de la veuve Laurent, au coin des rues Dauphine et Christine, où cette coterie tenait ses assises et rendait ses arrêts, qu'il trouve ce qu'il cherche : le sublime de pensée et de style. Une prend d'exemple que dans le Rhadamiste et dans V Electre de Crébillon. .
Pourquoi ce goût du tragique et du plus violent? c'est qu'il était lui-même alors en velléité, ou, pour parler son style, en incubation de tragédie. L'année suivante les cinq actes de son Annibal ou plutôt de sa Mort dCAnnibal^ car ce fut le premier titre, étaient faits et reçus ; et, le jeudi 17 octobre, au retour de la bonne saison des pièces, les comédiens les représentaient. Baron, rentré au théâtre depuis quelque temps, après de longues années de retraite, jouait Annibal, et Dufresne s'était chargé du rôle de
Ils ne parvinrent pas à réchauffer la pièce. Elle n'eut que quatre représentations, trois à Paris, et une à la cour, où l'on avait cru, sans doute, donner au petit roi Louis XV, en la lui faisant voir, une bonne leçon d'histoire romaine. Elle n'était rien moins que cela. Qu'y trouve-t-on? Annibal tenant assez bien tête, dans une scène ou deux, à l'ambassadeur romain, mais du reste parlant complètement à faux, et dissertant surtout beaucoup trop sur l'amour, en métaphysicien dameret; des monologues multipliés et sans fin; par-ci, par-là, des imitations de Rhadamiste que les citations de l'article du Mercure avaient, d'ailleurs, laissé prévoir; et sur le tout, de la première à la dernière scène, un profond, un irrémédiable ennui.
La pièce en mourut, pour ne renaître que vingt-sept ans plus tard, en des circonstances que nous dirons.
Dès le lendemain même, par bonheur, Marivaux prenait sa revanche. L'homme d'esprit et de fantaisie vengeait le tragique. Les Italiens jouaient de lui, avec le plus agréable succès, la charmante pièce en un acte : Arlequin poli par F amour , où Tomasini, amusant successeur de Dominique, était, dit-on, merveilleux de souplesse *. Ce fut, je le repète, une revanche pour Marivaux, et qui même faisait coup double. Il s'y dédommageait, en effet, non-seulement de la déconvenue de sa tragédie, mais d'une autre encore, qu'il avait éprouvée quelques mois auparavant sur cette scène même de la Comédie italienne.
1. La pièce entra dans le répertoire des théâtres de société, ely réussit beaucoup, chaque fois qu'il se trouva quelque arlequin du monde capable de rappeler quelque peu Tomasini. Voir dans les Mélanges (Tune grande bibliothàque, de M. de Paulmy, le Manuel des châteaux^ p. 236.
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De compagnie avec le chevalier de Saint-Jory , un de ses confrères amateurs du Mercure j il y avait fait jouer, le premier dimanche de mars, trois actes, V Amour et la Vérité que le public de ces jours-là, fêtes ou dimanches, très-peu accommodant, — ainsi qu'il en devait faire plus d'une fois encore Tépreuve, — avait fort malmenés au troisième acte, après avoir assez bien supporté les deux autres.
Marivaux, dont c'était en réalité le début au théâtre, puisque sa tragédie et son Arlequin ne devaient arriver ensemble qu'à l'automne suivant, s'était bravement venu voir passer, avec la témérité de l'auteur qui commence, et ne sait encore rien du péril. Quand éclata l'orage, il fit bonne contenance, et, en homme d'esprit, trouva moyen d'avoir le dernier mot. « M. de Marivaux, qui était dans une seconde loge, sans être connu, dit une note manuscrite du Dictionnaire des théâtres * , trouva que la pièce l'avait plus ennuyé qu'un autre, attendu qu'il en était l'auteur^. »
La bravade était bonne, et Marivaux pouvait d'autant mieux se la permettre qu'il était alors fort à l'aise, et n'avait pas besoin du succès pour vivre. L'année d'après, il n'en fut plus de même.
On était au temps de la banque de Law, dans la pleine fièvre du Système, comme on disait ; à ce moment des fortunes effrontément rapides, que devaient suivre des chutes encore plus désespérément promptes. Marivaux qui, à la mort de son père , dont jusqu'à présent nous n'avons pas parlé faute d'en connaître la date exacte, s'était trouvé en possession d'une assez jolie fortune, fut pressé par quelques amis de se jeter comme tout le monde dans cet agiot, où, comme tout le monde, en opérant bien, il pourrait doubler et même tripler son avoir. Il suivit le conseil, quoiqu'il violentât sa paresse naturelle, et son peu de goût pour les affaires. 11 gagna d'abord — c'est la loi de tous les jeux, — et, comme il était, à ce moment même, en passe d'un assez beau mariage, il le fit.
Sa fortune augmentée en avait rendu la conclusion plus facile. Il épousa une demoiselle Martin sur laquelle — car il devait la perdre de bonne heure — nous ne savons rien, sinon qu'elle « était d'une bonne famille de Sens et d'un mérite distingué*. »
C'est en 1721 qu'il se maria*, et tout à ce bonheur qu'embellissait sa fortune nouvelle, il n'écrivit rien, cette année-là, ni pour le MercurCy ni pour le théâtre.
Malheureusement, cette année-là aussi, arriva la débâcle du Système, et presque tout ce qu'il possédait fut emporté dans la ruine générale ^ Combien alors il regretta d'avoir préféré les conseils des amis qui le voulaient plus riche, à ceux de sa chère paresse, qui l'engageaient à se contenter de la médiocrité, dont elle était la sauvegarde !
On a de lui à ce sujet une lettre de philosophie charmante, écrite bien des années après,