‹ Œuvres de Marivaux: théâtre completChapitre 13 sur 1238 · XIV MARIVAUX, SA VIE ET SES OEUVRES · texte numérisé non relu

XIV MARIVAUX, SA VIE ET SES OEUVRES

beaucoup à la rendre si parfaite ; aussi d'Alembert remarque-t-il qu'en faisant son éloge , il faisait aussi un peu le sien.

Pour le premier rôle qu'elle joua de lui, ses conseils lui manquèrent, et d'instinct elle devina qu'ainsi une partie du sentiment et de l'esprit de la pièce lui échappait. Cette pièce, jouée le 3 mai 1722, était la Surprise de r amour, la première qu'il eût donnée depuis sa ruine. Par je ne sais quel scrupule, et quel reste de fierté pour ce qu'il avait été, et n'était plus, puisqu'au lieu de lui être, comme autrefois, un amusement, le théâtre lui devenait une ressource nécessaire, il n'avait voulu ni se faire connaître, ni même être mis en communication avec les acteurs. Sylvia se désola de cette absence. Le rôle lui plaisait fort, son jeu ne lui déplaisait pas, mais elle sentait que si quelques conseils de l'auteur y eussent passé, tout y vaudrait bien mieux : « Je donnerais, dit-elle, tout au monde pour le connaître. » Un ami commun fit part de ce désir à Marivaux, qui consentit à aller la voir, mais dans le plus strict incognito. L'ami l'y mena, ils la trouvèrent à sa toilette, ayant près d'elle encore toute fraîche la brochure de la pièce qui venait de paraître.

Marivaux, que l'ami avait présenté sous je ne sais quel nom, demanda machinalement quelle était cette brochure. Sylvia lui en dit le titre avec force louanges pour la pièce, mais tout autant de reproches pour celui qui l'avait faite, et persistait à rester inconnu. Qu'y gagnait-il? qu'on le jouait plus mal. Marivaux, tout en la laissant parler feuilletait la brochure. Quand elle eut fini, ayant trouvé la scène qui lui semblait la meilleure du rôle, il se mita la lire tranquillement comme en se jouant d'abord, puis chaudement, avec plus d'effet, et enfin si bien, avec une telle perfection, qu'elle ne put s'empêcher de dire, stupéfaite : « Ah ! Monsieur, vous êtes le diable ou vous êtes l'auteur, i» Il se contenta de répondre qu'il n'était pas le diable, et l'on s'entendit*.

L'intelligence et l'accord, qui semblent s'être maintenus sans nuage ni trouble, et sans même que Tamour y mit ses distractions, entre Marivaux et Sylvia, furent de la plus heureuse influence sur le génie de l'un et le talent de l'autre.

On dut à cette merveilleuse entente de la délicatesse française, la plus ingénieusement exquise, et de la vivacité italienne la plus alerte et la plus ailée, un répertoire étonnant, unique, plus de rêve et de fantaisie que de réalité, qui raisonne le sentiment, quintessencie l'amour, moralise le romanesque, mais en glissant, comme entre ciel et terre, et sur des nuées ; un monde singulier, d'un idéal charmant, qui, tout imprégné d'une sorte d'euphuisme^ de style et de pensée, comme celui de Shakespeare en ses féeries', vous donne, par ses élégances sans tache, au milieu d'une société qui se corrompt et se matérialise, entre le Régent et Louis XV, l'illusion ravissante et parfaite de la société la plus délicate-

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