Bibliothèque des vùmans, octobre 1775, p
2. Sur cette sorte de marivaudage anglais que Lili mit à la mode en loSO, dans son livre d'Euphuée ou VAnatomiede l'esprit, et dont Shakespeare subit Tinfluence, Y. Hipp. laine, Histoire de la littérature anglaisej liv. II, chap. i.
3. « On placerait volontiers, dit M. de Saint-Victor, la scène de sa comédie dans une de ces lies merveilleuses que Shakespeare choisit pour cadre de ses féeries. »
MARIVAUX, SA VIE ET SES OEUVRES. xv
ment spiritualisée. Rêve, je le répète, mais de la plus inaltérable fantaisie ; ombre insaisissable de ce qui devrait être, sur les ruines de ce qui n'est plus* ; magie d'un spectacle toujours le même et toujours nouveau, d'un roman souvent recommencé et toujours charmant, qui, par un jeu de ce hasard si souvent renouvelé dans cette comédie de Sylvia, trouvait presque en même temps §es deux enchanteurs : Marivaux pour y mettre la vie, et Watteau pour le peindre.
Ils sont, en effet, l'un et l'autre, on ne l'a pas assez dit peutrêtre, d'un idéal pareil avec le même charme, et tous les deux c'est de la Comédie Italienne, dont ce restera la gloire, qu'ils sont partis. Le répertoire de Marivaux, avec Lélio, Mario, Sylvia, Flaminia, n'est-ce pas toujours ï Embarquement pour Cythèreàe Watteau, cet éternel voyage de l'amour, dont il n'aime à vous montrer le but que pour vous perdre avant de l'atteindre, à travers les méandres du léger courant qui vous y mène ?
J'ai dit qu'entre Marivaux et Sylvia rien ne semble avoir dépassé l'amitié, et que l'admiration réciproque ne les conduisit pas jusqu'à l'amour. Je crois en avoir la preuve dans une lettre, toute de galanterie et de madrigal qu'il lui écrivit pour sa fête^. On ne l'a jamais citée ^. Je vais donc la donner, mais comme curiosité, non conune modèle, car on y trouve moins son esprit, qu'un arrière-goût éventé de celui de Thôtel de Rambouillet :
<c Vous me disiez hier. Mademoiselle, et bien naïvement : ce C'est demain ma fête, mon- « sieur de Marivaux... Vous qui vous mêlez de bel esprit, est-ce que vous ne ferez pas « quelques vers pour moi? » Non, en vérité. Mademoiselle ! Je m'en garderai bien ! Vous êtes un point de vue un peu trop dangereux pour moi
Car enfin, dîtes-moi, Sylvie, Sur quoi les faire, je vous prie?
€ Quand on versifie à l'honneur de quelqu'un, le jour de sa fête, on le loue, on célèbre
ses bonnes qualités :
C'est d'ordinaire son portrait, Qu'en pareille aventure on fait.
Mais à faire un portrait de l'espèce du vôtre, Il y va, ma foi, trop du nôtre :
A mon original je ne me fierais pas I
Le moyen avec lui que le peintre badine ? Il n'offre qu'un tissu de grâces et d'appas, Et le fripon qu'il est, il a toute la mine, De ne marchander pas celui qui l'examine.
Or, voyez le bel embarras, Lorsque pour prix de mon ouvrage,
1. L'abbé Dcsfontaînes lui faisait reproche de ne donner la vie qu'à des ombres : « Un auteur, dit-il de lui, dont le langage figuré et sublime est le tourment du public borné, profond dans la métaphysique du cœur, savant dans l'art de philosopher sur les fantômes et de les faire agir et parler dans la coosédie. » Éloge historique de PantaUm-Phœbus, p. 75.
?• A la Saint- Jean, car c'est Giovanna qu'elle s'appelait; Sylvia n'était qu'un surnom.
3. Nous l'avons trouvé dans les Pièces intéressantes de La Place, 1785, in-12, t. IV, p. 202-204.
xYi MARIVAUX, SA VIE ET SES OEUVRES.
J'aurai perdu ma liberté !
Lorsqu'en vous regardant, mon coeur m'aura quille
Et qu'il ira vous rendre hommage !
Le v6tre me parait manquer de charité.
Jamais il ne voudra, je gage,
Lui donner l'hospitalité.
« Fasse donc qui l'osera votre portrait, Mademoiselle.
« Ce n est pourtant pas que je sois fort jaloux de ma liberté ; le plaisir de la garder n'est pas si grand... et plût au ciel! l'avoir perdue avec vous, si vous étiez bien aise de
l'avoir trouvée !
Mais qu'à vos cruautés j'aille exposer mon cœur, Je suis, en vérité, voire humble serviteur. »
Si Marivaux, dont le cœur n'eut pas, comme on l'en accusait, que de l'esprit, mais qui au contraire avait, suivant d'Alembert *, « vivement senti les passions, » surtout dans sa jeunesse, eût éprouvé pour Sylvia un peu de véritable amour, il ne lui aurait certainement pas écrit en ce style de la carte du Tendre ou du marquis de Mascarille.
La pièce qui les avait amenés à se connaître rendit par son succès, qui se continua longtemps, et en fit naître d'autres, cette connaissance durable, et peu à peu d'une amitié plus intime. Il semble, ce succès* de la Surprise de CAmour^ avoir été le plus brillant que la comédie italienne eût obtenu encore avec ses pièces toutes françaises. Le Mercure s'empressa de le constater ^, en donnant de vifs éloges à l'auteur et à ses comédiens, même à Louis Riccoboni, c'est-à-dire Lélio, pour l'appeler de son nom de théâtre, le seul que connût le public. Sa prononciation, dontBoindin nous a dit les inflexions compromettantes, s'était, à ce qu'il parait, corrigée et rendue plus nette pour cette pièce, qui, du reste, comme toutes celles de Marivaux, en avait grand besoin, si l'on voulait que les subtilités en devinssent claires : « Le sieur Lélio, dit le Mercure, à qui la langue françoise ne devoit pas naturellement être si familière, a joué son rôle, qui est tout françois, en perfection. »
N'est-il pas curieux, pour le dire en passant, que l'auteur, à qui la nature de son style rendait, plus que pour tout autre, absolument indispensable la plus parfaite netteté de diction chez ses acteurs, ait justement été joué par ceux qui prononçaient le plus mal, et qui même étaient parfois à peine intelligibles? Ce qui rend le fait encore plus étrange, c'est qu'auteur et acteurs n'en réussissaient pas moins. La prestigieuse habileté de ces merveilleux mimes d'Italie ^ suppléait par la vivacité du geste parlant, à ce que leur prononciation ne faisait pas assez comprendre. 11 ne semble pas que Marivaux s'en soit jamais plaint. Il avait même, suivant d'Alembert*, trouvé un avantage à donner ses pièces à ces étrangers, qui, par ignorance, moins scrupuleux que les grands puristes de l'autre théâtre,