LA COMTESSE, SPINETTE, BLAISE
LA COMTESSE
Eh bien ! que rae veut-on ? 0 ciel ! que vois je? par quel enchantement avez-vous repris votre figure naturelle? Je tombe dans un désespoir dont je ne suis plus la maîtresse.
BLAISE
Allons, ma petiote damoisclle, tout bellement^ tout bellement. Il ne s'agit ici que d'un petit raccommodage de çarviau.
Vous savez, madame, que tantôt Fontignac et ce paysan croyaient que nous n'étions petits que parce que nous manquions de raison; et ils croyaient juste : cela s'est vérifié.
LA COMTESSE
Quelles chimères! est-ce que je suis folle?
L'ILE DE LA RAISON, ACTE II, SCÈNE VL
BLAISE
Eh oui! morgue, velà c'en que c^est.
LA COMTESSE
Moi, j'ai perdu Tesprit! A quelle extrémité suis-je réduite !
BLAISE
Par exemple, j*ODs biau avoué que j*élais un ivrogne, moi.
SPIXETTE.
Ce n'est que par Taveu de mes folies que j'ai rattrapé ma raison.
BLAISE
Bon, bon, rattrapé! (Montrant la comtesse,) Faut qu'aile oublie sa figure! Vclà un biau chifTon pour tant courir après! qu'aile pleure sa raison tornée, velà tout.
Fonlignac a eu autant de peine à me persuader* que j'en ai après vous, ma chère maltresse; mais je me suis rendue.
BLAISE
Pendant qu'un manant comme moi porte l'étal d'une crialure raisonnable, voulez-vous toujours garder voûte état d'animal ? une damoiselle de la courl
SPINETTE
Ne lui parlez plus de cette malheureuse cour.
LA COMTESSE
Mes larmes m'empôchcnl de parler.
BLAISE
Velà qui est bel et bon ; mais il n'y a que voûte folie qui en varse : voûte raison n'en baille pas une goutte; et ça n'avance rian.
SPINETTE
Cela est vrai.
BLAISE
Ne vous fâchez pas, ce n'est que par charité que je vous méprisons.
* LA COMTESSE, â Spbielte,
Mais, de grâce, apprenez-moi mes folies.
SPINETTE
Eh ! madame, un peu de réflexion. Ne savczvous pas que vous êtes jeune, belle, et fille de condition ? Citez-moi une tête de fille qui ait tenu contre ces trois qualités-là ; citez-m'en une.
BLAISE
Cette jeunesse, aile est une girouette. Cette qualité rend glorieuse.
SPINETTE
Et la beauté?
BLAISE
Ça fait les femmes si sottes I
LA COMTESSE
A votre compte, Spinette, je suis donc une étourdie, une sotte et une glorieuse?
SPINETTE
Madame, vous comptez si bien, que ce n'est pas la peine que je m'en mêle.
BLAISE
Ce n'est pas pour des prennes qu'ous ~ êtes si petite. Vous voyez bian qu'on vous a baillé de la marchandise pour voûte argent.
LA COMTESSE
De l'orgueil, de la sottise et de l'étourderie !
BLAISE
Oui, ruminez, mâchez bien ça en vous-même, à celle fin que ça vous sarve de médeçaine.
LA COMTESSE
Enfin, Spinette, je veux croire que tout ceci est de bonne foi ; mais je ne vois rien en moi qui ressemble à ce que vous dites.
BLAISE
Morgue ! pourtant je vous approchons la lantarne assez près du nez. Parlons-li un peu de cette coquetterie. Dans ce vaissiau aile avait la mai ne d'en avoir une bonne tapée.
SPINETTE
Aidez-vous» madame; songez, par exemple, à ce que c'est qu'une toilette.
BLAISE
Attendez. Une toilette, n'est-ce pas une table qui est si bian dressée, avec tant de brinborions, où il y a des flambiaux, de petits bahuts d'argent et une couvarture sur un miroir?
SPINETTE
C'est cela même.
BLAISE
Oh ! la dame de cheux nous avait la pareille.
SPINETTE
Vous souvenez-vous, ma chère maîtresse, de cette quantité d'outils, pour votre visage, qui étaient sur la vôtre?
BLAISE
Des outils pour son visage! Est-ce que sa mère ne li avait pas baillé un visage tout fait?
SPINETTE
Qoul est-ce que le visage d'une coquette est jamais fini? Tous les jours on y travaille : il faut concerter les mines, ajuster des œillades. N'est-il pas vrai qu'à votre miroir, un jour, un regard doux vous a coûté plus de trois heures à attraper? Encore n'en attrapâtes-vous que la moitié de ce que vous en vouliez ; car, quoique ce fût un regard doux, il s'agissait aussi d'y mêler quelque chose de fier : il fallait qu'un quart de fierté y tempérât trois quarts de douceur ; cela n'est pas aisé. Tantôt le fier prenait trop sur le doux: tantôt le doux étoulTait le fier. On n'a pas la balance à la main ; je vous voyais faire, et je ne vous regardais que trop. N'allais-je pas répéter toutes vos contorsions? 11 fallait me voir avec mes yeux chercher des doses de feu, de langueur, d'étourderie et de noblesse dans mes regards. J*en possédais plus d'un mille qui étaient autant de coups de pistolet, moi qui n'avais étudié que sous vous. Vous en aviez un qui était vif et mourant, qui a pensé me faire perdre l'esprit : il faut
L'ILE DE LA RAISON, ACTE II, SCÈNE VL
qo'il m'ait coûté plus de six mois de ma vie, sans compter un torticolis que je me donnai pour ie suivre.
LA COMTESSE, sottpiront, Ahl
BLAISE
Quea (as de balîvarnesl Velà une tarrible condition que d^êlre les yeux d'une coquette !
SPINETTE
Et notre ajustement! et Tarchitecture de notre tête, surtout en France où madame a demeuré I et le choix des rubans! Mettrai-je celui-là? non, il me rend le visage dur. Essayons de celui-ci ; je crois qu'il me rembrunit. Voyons le jaune, il me pâlit ; le blanc, il m'affadit le teint. Que mettra-t-on donc ? Les couleurs sont si bornées, toutes variées qu'elles sont! La coquetterie reste dans la disette ; elle n'a pas seulement son nécessaire avec elle. Cependant on essaye, on ôte, on remet, on change, on se fâche ; les bras tombent de fatigue, il n'y a plus que la vanité qui les soutient. Enfin on achève : voilà cette tète eu état : voilà les yeux armés. L'étourdi à qui tant de grâces sont destinées arrivera tantôt. Est-ce qu'on l'aime? non. Mais toutes les femmes tirent dessus, et toutes le manquent. Ah I le beau coup, si on pouvai t l'attraper !
BLAISE
Mais de cette manière-là, vous autres femmes dans le monde qui tirez sur les gens, je comprends qu'eus êtes comme des fusils.
SPINETTE
A peu près, mon pauvre Biaise.
LA COMTESSE
Âh ciel I
BLAISE
Elle se lamente. C'est la raison qui bataille avec la ToHe.
SPINETTE
Ne vous troublez point, madame ; c'est un cœur tout à vous qui vous parle. Malheureusement je n'ai point de mémoire, et je ne me ressouviens pas de la moitié de vos folies. Orgueil sur le chapitre de la naissance. Qui sont-ils ces gens-là? de quelle maison? et cette petite bourgeoise qui fait comparaison avec moi ? Et puis cette bonté superbe avec lequel on salue des inférieurs ; cet air altier avec lequel on prend sa place ; cette évaluation de ce que l'on est et de ce qoe les autres ne sont pas. Reconduira-t-on celleci ? Ne fera-t-on que saluer celle-là ? Sans compter cette rancune contre tous les jolis visages que l'on va détruisant d'un ton nonchalant et distrait Combien en avcz-vous trouvé de boursoumés, parce qu'ils étaient gras ? Vous n'accordiez que la peau sur les os à celui qui était maigre. Il y avait un nez sur celui-ci qui l'empêchait d'être spirituel. Des yeux étaient-ils ûers; ils devenaient hasards. Étaient-ils doux; les voilà bêtes. Étaient-
ils vifs; les voilà fous. A vingt-cinq ans, on approchait de sa quarantaine. Une petite femme avait-elle des grâces; ah I la bamboche ! Était-elle grande et bien faite; ah! la géante! elle aurait pu se montrer à la foire. Ajoutez à cela cette finesse avec laquelle on prend le parti d'une femme sur des médisances que l'on augmente en les combattant, qu'on ne fait semblant d'arrêter que pour les faire courir, et qu'on développe si bien, qu'on ne saurait plus les détruire.
LA COMTESSE
Arrête, Spinette, arrête, je te prie.
BLAISE
Pargué ! velà une histoire bian récriative et pitoyable en même temps. Queu bouffon que ce grand monde ! Queu dr^le de perfide ! Faudrait, morgue ! le montrer sur le Pont-Neuf, comme la curiosité. Je voudrais bian retenir ce pot-pourri. Toutes sortes d'acabits de rubans, du vart, du gris, du jaune, qui n'ont pas d'amiquié pour une face ; une coquetterie qui n'a pas de quoi vivre avec des couleurs ; des bras qui s'impatientent ; et pis de la vanité qui leur dit, courage I et pis du doux dans un regard, qui se détrempe avec du flar; et pis une balance pour peser cette marchandise : qu'est-ce que c'est que tout ça ?
Achevez, maître Biaise ; cela vaut mieux que tout ce que j'ai dit'.
BLAISE
Pargué I je veux bian. Tenez, un tiers d'oeillade avec un autre quart ; un visage qu'il faut remonter-comme un horloge; un étourdi qui viant voir ce visage ; des femmes qui vont à la chasse après cet étourdi, pour tirer dessus; et pis de la poudre et du plomb dans l'œil; des naissances qui demandent la maison des gens; des bourgeoises de comparaison saugrenue ; des faces joufflues qui ont de la boursoufflure, avec du gras; un arpent de taille qu'on baille à celle-ci pour un quartier qu'on ôte à celle-là; de l'esprit qui ne saurait compatir avec un nez, et de la médisance de bon cœur. Y en a-t-il encore ? Car je veux tout avoir, pour lui montrer quant allé sera guarie ; ça la fera rire.
SPINETTE
Madame, assurément ce portrait-là a de quoi rappeler la raison.
LA COMTESSE, COilfuse,
Spinette, il me désille les yeux; il faut se rendre : j'ai vécu comme une folle. Soutiens-moi ; je ne sais ce que je deviens.
BLAISE
Ah ! Spinette, ma mie, velà qui est fait, la marionnette est partie ; velà le plus biau jet qui se fera jamais.
SPINETTE
Ah! ma chère maîtresse, que je suis contente!
L'ILE DE LA RAISON, ACTE II, SCÈNE VIL
LA COMTESSE
Que je fai d'obligation, Biaise; et à toi aussi, Spi Dette !
BLAISB.
Morgue! que j'ons de joie I pus de petitesse ; je Tons tuée toute roide.
LA COMTESSE
Ah! mes enfants, ce qu'il y a de plus doux pour moi dans tout cela, c'est le jugement sain et raisonnable que je porte actuellement des choses. Que la raison est délicieuse I
SPINETTE
Je vous l'avais promis, et, si vous m'en croyez, nous resterons ici. Il ne faut plus nous exposer; les rechutes, chez nous autres femmes, sont bien plus faciles que chez les hommes.
BLAISB.
Gomment, une femme ! aile est toujours à moitié tombée. Une femme marche toujours sur la glace.
LA COMTESSE
Ne craignez rien; j'ai retrouvé la raison ici; je n'en sortirai jamais. Que pourrais-je avoir qui la valût?
BLAISB.
Rian que des guenilles. Premièrement, il y a ici le fils du gouvarneu, qui est un garçon bian torné.
Très-aimable; et je l'ai remarqué.
SPINETTE
Il ne VOUS sera pas difficile d'en être aimée.
BLAISB.
Tenez, il viant ici avec sa sœur.