‹ Œuvres de Marivaux: théâtre completChapitre 17 sur 1238 · Éloge historique^ p · texte numérisé non relu

Éloge historique^ p

MARIVAUX, SA VIE ET SES ŒUVRES. xix

mort de sa femme, ne tirèrent jamais, pour lui, à conséquence comme obligation et dépendance. Il put ofiBrir un de ses ouvrages, et donnant donnant, comme c'était dans les usages, recevoir quelque présent en échange, mais jamais il ne fut, pour cela, moins libre. Dans aucun moment, nous ne le trouverons à l'attache de quelques-unes de ces petites cours : Chantilly, Sceaux, Bemy, etc., qui servaient alors d'hôtelleries princières à tant de beaux esprits, dont Técot, par malheur, n'était pas gratuit. La servilité de louanges sans trêve, à toute heure, le payait de reste. Marivaux se flattait de ne l'avoir qu'effleurée sans s'y laisser prendre :

«Il part jeudi pour Compiègne, écrivait-il, dans l'été de 1740, au sujet d'un de ses

amis, qui traînait un bout de cette chaîne; le prince de doit le prendre pour voyager

avec lui. Je ne lui envie pas sa course, qu'il me céderait pour rien s'il pouvait, à ce que je pense; mais il a rhonneiu» d'appartenir à un prince, il faut qu'il marche; et, moi, j'ai la douceur de n'appartenir qu'à moi, et je ne marcherai pas *. »

Quelquefois, en raison des obligations de gratitude que sa gêne habituelle lui avait fait contracter, il poussait cette indépendance jusqu'à l'oubli, c'est-à-dire un peu trop loin. Helvétius, qui le pensionnait en confrère, avec sa largesse d'ancien fermier général, en souffiit mais sans rien dire, sauf une seule fois, et son mot fut charmant.

Marivaux, qui voyait les philosophes, mais sans partager leurs idées, s'était un jour très-vivement emporté contre lui, à propos de quelques-unes de ces témérités d'incroyance, dont son livre de Y Esprit n'est que trop plein. Helvétius supporta cette boutade avec la plus parfaite tranquillité. Il attendit que Marivaux fut parti, et il se contenta de dire alors : «c Comme je lui aurais répondu, s'il n'était pas mon obligé î » Mot de galant homme s'il en fut, que Marivaux aurait dû trouver, et ne pas laisser faire à un autre surtout contre lui-même.

De tels oublis de sa part n'étaient pas ingratitude, mais étourderie inconsciente d'homme de caprice, qui croit tout permis à ses idées, et s'imagine qu'il n'y met que son esprit sans y engager son cœur^. Dans la pratique même de la vie, en dehors de toute querelle de système, où sa pensée ne s'oubliait plus, il était au contraire la reconnaissance même, et le pire des défauts, des vices de cœur, lui semblait être l'ingratitude. Le plus beau morceau du Spectateur est la « lettre d'un père sur l'ingratitude de son fils ; » et c'est contre l'ingratitude encore qu'il s'indigne éloquemment, dans une des lettres trop rares et trop peu connues qui nous sont parvenues de lui :

« Il y a des ingrats, écrit-il à un ami ', qu'un des plus impudents avait trompé, de qui vous ne tirez rien, mais en revanche il y a de belles âmes qui vous payent pour eux, et qui regardent comme un service tout rendu la seule envie que vous auriez de leiu* en rendre. Ainsi vous ne perdez rien, ainsi les ingrats sont punis parce qu'ils vous perdent, pendant

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