‹ Œuvres de Marivaux: théâtre completChapitre 18 sur 1238 · XX MARIVAUX, SA VIE ET SES ŒUVRES · texte numérisé non relu

XX MARIVAUX, SA VIE ET SES ŒUVRES

qu'il vous reste sur eux l'avantage de les connaître, et de les laisser honteux du tort qu'ils ont avec vous : car ils ont beau faire, mon ami, leur conscience ne saurait être ingrate, tout s'y retrouve. Elle a des replis où les reproches que nous méritons se conservent, où nos devoirs se plaignent de n*avoir pas été satisfaits ; oui, mon ami, des replis où se sauve la dignité de notre être, et où elle se venge contre joous de lui avoir manqué. »

Ce coin de lettre n'est-il pas admirable de philosophie et de cœur ! On chercherait inutilement dans toute la correspondance de Voltaire pour y trouver rien qui vaille autant, comme sentiment du devoir, et divination de la conscience : « Voltaire, a dit avec raison Sainte-Beuve, fort peu suspect en de tels aveux. Voltaire, qui raille volontiers Marivaux sur le goût, aurait pu prendre exemple de lui pour la morale K »

Marivaux ne dissertait pas sur l'âme, il s'en tenait à tâcher de la comprendre et de la sentir. Il laissait le reste aux philosophes. Dans une maison, où il les rencontrait souvent en nombre, le soir, un curieux, sans doute de province, crut l'occasion bonne pour se renseigner sur cette haute matière, et c'est à lui qu'il s'adressa le premier. Il lui demanda nettement, comme s'il s'agissait de la question la plus simple, son avis sur la nature de l'âme. Marivaux déclina modestement sa compétence, et notre homme ayant entendu nommer Fontenelle, qui, en effet, était là, fit mine de courir à lui pour l'interroger à son tour et et avoir ainsi satisfaction. Marivaux l'arrêta : « Vous perdrez votre peine, lui dit-il, M. de Fontenelle a trop d'esprit pour en savoir là-dessus plus que moi ^. »

Toute sa vie fut dans ces sentiments de philosophie sans incroyance, qui n'était pas malheureusement celle des philosophes de son temps. Superstitieux pour la plupart, ils croyaient à tout, excepté à ce qu'il aurait fallu croire. Marivaux, qui, sans se défendre non plus des superstitions, avait du moins des croyances sincères pour relever cette crédulité, ne craignit pas de dire un jour très-nettement son fait sur ce point à Bolingbroke qui, pendant son exil, venait souvent comme lui chez madame de Tencin. Personne n'avait plus que ce sceptique anglais de menues et frivoles croyances, mais n'avait moins en revanche de la grande et de la vraie : « Si vous ne croyez pas, milord, lui dit Marivaux, que cette inconséquence frappait, ce n'est pas du moins faute de foi ^. »

Il s'en tenait, quant à lui, comme les simples, — car s'il ne l'était pas par l'esprit, il Tétait parle cœur, — aux vérités élémentaires de son catéchisme, et, ce qui alors déjà commençait d'être un courage, il ne s'en cachait pas. « Il savoit, il aimoit, il pratiquoit la religion, dit l'auteur de F Essai sur sa vie ^ : toute philosophie contraire à ses principes et à ses dogmes lui paraissoit frivole et inconséquente, et, ajoute-t-il par allusion à quelques-unes de ses querelles avec Helvétius et d'autres, son zèle s'anima plus d'une fois contre les railleries, et les vains raisonnements des esprits forts. »

Pour conclure, il est bien singulier, mais peu à l'honneur de ce siècle de brillante

\. Causeries du Lundi, t. IX, p. 295.

^. Almanach Littéraire, im,^.iQ^.

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