ÛEuvres, édit. de 1780, 1. 1, p
MARIVAUX, SA VIE ET SES OEUVRES. xxi
perdition, que le seul écrivain vraiment spiritualiste, sans tache d'athéisme ou de déisme, qui en devait survivre, ait été un auteur de comédies et de romans.
Ceux-ci, à l'époque douloureuse où Marivaux perdit sa femme, et vit sombrer son recueil du Spectateur y n'étaient pas encore une de ses ressources. Il ne vivait guère que de ses pièces. Aussi les multipliait-il. En 1724, il n'en donna pas moins de trois : deux à la Comédie-Italienne, une au Théâtre-Français.
La première fut le Prince /rat?^s/i joué par les Italiens, le 5 février. Peu confiant en luimême, fort défiant des autres, et ne voulant pas leur laisser le temps de dresser une de ces cabales, qui s'échappaient d'autant mieux préparées des cafés du théâtre que la pièce nouvelle avait été promise depuis plus longtemps, Marivaux fit jouer ses trois actes nouveaux, sans la moindre annonce, ce qui était absolument contre l'usage.
Cette « manière de frauder les droits de la critique, » comme dit le Mercure^ lui valut plus d'un sifQet le premier soir, mais tout s'arrangea le lendemain. Quand on voulut bien ne plus le condamner sans l'entendre, on se remit à lui faire fête : « La seconde représentation, dit encore le Mercure, a été des plus complètes, elle s'est passée sans tumulte, les beaux endroits ont été raisonnablement applaudis. » L'esprit, l'allure cavalière de la pièce, où perçait je ne sais quoi de romanesque et d'aventureux, l'avaient emporté. Tout alla si bien même que, peu de jours après, pour y allonger le plaisir du public qu'elle semblait tant amuser, Marivaux mit sa pièce en cinq actes'. Il ne lui rendit sa première forme, que lorsqu'il la fit imprimer.
La Fausse suivante, jouée le 8 juillet suivant, réussit tout autant, quoiqu'elle valût moins. Mais on y avait l'attrait de Sylvia en cavalier, — c'est elle qui jouait le rôle du jeune chevalier, — et la première scène de Trivelin et de Frontin au premier acte était d'un esprit et d'une verve irrésistibles '. Il semble quand on le relit, qu'on se trouve déjà dans le plein courant de l'esprit de Beaumarchais. Trivelin, racontant sa vie, a tout le diable au corps de Figaro dans son monologue. Marivaux, entre autres traits, lui fait dire son dernier mot sur la fameuse querelle des Anciens et des Modernes. Il est dans un ménage où le mari, qui tient pour les uns, n'aime que le vin vieux, tandis que la femme, qui tient pour les autres, n'adore que le vin nouveau. Afin de leur plaife à tous deux il boit du nouveau et du vieux à rasades pareilles. Sa tête n'y résiste pas, et il est congédié un jour qu'il se trouve, c'est le mot, un peu trop entre deux vins : « Le mari, dit-il, crut les Anciens insultés par la quantité de vin nouveau que j'avais bu, et m'en fit mauvaise mine. La femme me chicana sur le vin vieux ; j'eus beau m'excuser ; les gens de parti n'entendent point raison ; il fallut les quitter pour avoir voulu me partager entre les Anciens et les Modernes. »
Marivaux, pour en finir, était arrivé à mettre enfin de l'esprit et de la gaieté dans cette interminable dispute, qui en avait un peu manqué.
î. Février 1724, p. 346, 347.