‹ Œuvres de Marivaux: théâtre completChapitre 200 sur 1238 · LISETTE, LA MARQUISE , HORTENSIUS · texte numérisé non relu

LISETTE, LA MARQUISE , HORTENSIUS

LUBIN

LISETTE

Je viens de donner vos ordres, madame : on dira là-bas que vous n'y êtes pas, et un moment après...

LA MARQUISE

Cela sufQt : il s'agit d'autre chose, à présent : approche, (il Lubin,) Et toi, reste ici, je te prie.

LISETTE

Qu'est-ce que c'est donc que cette cérémonie?

LUBIN, à Liiette^ bat.

Tu vas entendre parler de ma besogne.

LA MARQUISE

Mon mariage avec le comte, quand le termînerez-vous, Lisette ?

LISETTE, regardant Lubin,

Tu es un étourdi.

Écoute, écoute.

LA MARQUISE

Répondez-moi donc; quand le terminerez-vous?

(Hortensittt rit,) LISETTE, le contrefaisant .

Eh 1 eh ! eh 1 Pourquoi me demandez-vous cela, madame ?

LA MARQUISE

C'est que j'apprends que vous me marierez avec monsieur le comte, au défaut du chevalier, à qui vous m'avez proposée, et qui ne veut point de moi, malgré tout ce que vous avez pu lui dire avec son valet, qui vient m'exhorter à avoir de l'amour pour son maître, dans l'espérance que cela le touchera.

USETTB.

J'admire le tour que prennent les choses les plus louables, quand un benêt les rapporte !

LUBIN

Je crois qu'on parle de moi.

LA MARQUISE

Vous admirez le tour que prennent les choses?

LISETTE

Ah çà ! madame, n'allez-vous pas vous fâcher? N'allez- vous pas croire que j'ai tort ?

LA MARQUISE

Quoi! vous portez la hardiesse jusque-là, Lisette ! Quoi ! prier le chevalier de me faire la grâce de m'aimer ! et tout cela pour pouvoir épouser cet imbécile-là !

LUBIN

Attrape, attrape toujours.

LA MARQUISE

Qu'est-ce que c'est donc que l'amour du comte? Vous êtes donc la confidente des passions qu'on a pour moi, et que je ne connais point? Et qu'est-ce qui pourrait se l'imaginer? Je suis dans les pleurs, et l'on promet mon cœur et ma main à tout le monde, même à ceux qui n'en veulent point : je suis rejetée, j'essuie des affronts ; j'ai des amants qui espèrent, et je ne sais rien de tout cela! Qu'une femme est à plaindre dans la situation où je suis! Quelle perte j'ai faite ! Et comment me traitet-on !

LUBIN, à part.

Voilà notre ménage renversé.

LA MARQUISE, A Lisette,

Allez, je vous croyais plus de zèle et plus de respect pour votre maîtresse.

LISETTE

Fort bien, madame! Vous parlez de zèle, et je suis payée du mien. Voilà ce que c'est que de s'attacher à ses maîtres ! la reconnaissance n'est point faite pour eux. Si vous réussissez à les servir, ils en profitent ; et quand vous ne réussissez pas, ils vous traitent comme des misérables.

LUBIN

Gomme des imbéciles.

HORTENSIUS, à Lisette,

Il est vrai qu'il vaudrait mieux que cela ne fût point advenu.

LA MARQUISE

Eh 1 monsieur, mon veuvage est éternel : en vérité, il n'y a point de femme au monde plus éloignéedu mariage que moi, et j'ai perdu le seul homme qui pouvait me plaire; mais, malgré tout cela, il y a de certaines aventures désagréables pour une femme. Le chevalier m'a refusée, par exemple ; mon amour-propre ne lui en veut aucun mal : il n'y a là-dedans, comme je vous Tai déjà dit, que le ton, que la manière que je condamne : car, quand il m'aimerait, cela lui serait inutile; mais enfin il m'a refusée, cela est constant : il peut se vanter de cela ; il le fera peut-être; qu'en arrive-t-il? Gela jette un air de rebut sur une femme ; les égards et l'attention qu'on a pour elle en diminuent; cela glace tous les esprits pour elle : je ne parle point des cœurs, car je n'en ai que faire ; mais on a besoin de considération dans la vie ; elle dépend de l'opinion qu'on prend de vous : c'est l'opinion qui nous donne tout, qui nous ête tout ; au point qu'après ce qui m'arrive, si je voulais me remarier, je le suppose, à peine m'estimerait-on quelque chose ; il ne serait

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