‹ Œuvres de Marivaux: théâtre completChapitre 21 sur 1238 · Mercure, août 1725, p · texte numérisé non relu

Mercure, août 1725, p

MARIVAUX, SA VIE ET SES ŒUVRES. xxiii

L'année suivante, 1726, fut toute de chômage pour Marivaux : il ne donna rien à la Comédie-Française, ce qui n'étonne pas après la déconvenue trop récente de sa première pièce; et il ne fit rien représenter non plus chez les Italiens, ce qui surprend davantage. Que s'y était-il donc passé ? Sylvia, sans laquelle il n'y avait pas pour lui de pièce importante à hasarder, était malade, et très-gravement, des suites d'une fort triste aventure. Si Marivaux ne semble pas, en effet, s'être permis la moindre galanterie avec Sylvia, celle-ci n'avait pas gardé la même réserve avec d'autres. Une camarade l'avait dénoncée. Son mari Baletti, le Mario du théâtre, qui était encore plus jaloux dans son ménage que dans ses rôles, s^était très-brutalement fâché. De graves accidents étaient survenus, et pendant quelques jours on avait été jusqu'à désespérer de la pauvre actrice, qui s'en releva, mais à grand' peine. Voici du reste, comment mademoiselle Aîssé * nous raconte l'affaire : « La pauvre Sylvia a pensé mourir : on prétend qu'elle a un petit amant qu'elle aime beaucoup ; que son mari, de jalousie, l'a battue outrément, et qu'elle a fait une fausse couche de deux enfants à trois mois ; elle a été très-mal, elle est mieux à présent. Mademoiselle Flaminia avait eu la méchanceté de prévenir le mari des galanteries de sa fenmie. Vous jugez bien, à Famour que le parterre avait pour mademoiselle Flaminia, combien il l'a maltraitée. »

Une parodie de l'opéra de Pyrame et Thisbé, qui réussit assez bien, permit aux Italiens de parer un peu le coup que leur portait l'absence de Sylvia. L'année d'après, par malheur, Marivaux qui était devenu leur grande ressource et sans lequel même ils auraient peutêtre été déjà contraints de fermer plus d'une fois *, ne leur revint pas, quoique son actrice fût revenue. Le Théâtre-Français l'avait attiré pour une seconde épreuve, et avec moins de succès encore que pour la première : il y avait fait jouer, en trois actes, le 11 septembre, Vile de la Saison.

n s'y était inspiré du Gulliver, de Swift, qui était alors en grande vogue ', et dont le merveilleux plein d'humoiu* convenait au mieux à sa fantaisie . Il y amusa son imagination, coname il nous l'a dit lui-même dans sa Préface; U fit la pièce vite, parce qu'U la faisait aisément, mais il s'y trompa. Ayant cru possible pour les yeux ce qui ne l'était que pour Tesprit, il rendit l'exécution de ses trois actes absolument impraticable. Ils n'eurent que deux représentations et à chacune force sifflets. Les envieux en triomphèrent avec une véritable cruauté, comme on en pourra juger par la critique venimeuse de l'un d'eux : « Les Voyages de Gulliver y dit-il *, nouvellement traduits en françois, lui ont donné occasion de feindre une isle, où tous les étrangers qui y abordoient devenoient petits sur-le-champ, et reprenoient leur première grandeur, lorsqu'ils s'étoient corrigés de leurs défauts. Supposition admirable ! Quoi qu'il en soit, le public a vu représenter deux fois cette pièce, et ne s'est point prêté à des hommes fictivement * petits et grands : elle a été magnifiquement sifflée,

i. Lettres de madame de Villar$... de mademoiselle AUsé, 4805, in-12, t. H, p. 176, 177.

2. Essai Mstùrique, en tête des Œuvres, 1781 , in-8, 1. 1, p. 2.

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