‹ Œuvres de Marivaux: théâtre completChapitre 22 sur 1238 · XXIV MARIVAUX, SA VIE ET SES OEUVRES · texte numérisé non relu

XXIV MARIVAUX, SA VIE ET SES OEUVRES

et jamais M. de Marivaux, depuis qu'il traite les matières du bel esprit, n'avait eu un affront si marqué. »

Il eut souvent à subir de ces rudes attaques, et toujours il n'y opposa qu'une impassible sérénité. Une fois seulement, se trouvant avec le magistrat chargé de la librairie, il lui parla, mais sans la moindre amertume, de ce qu'un écrivain de mérite pouvait ainsi avoir à souffrir de tout autre qui n'en avait pas, et qui même était souvent des plus décriés. — « C'est, lui répondit avec la plus ironique hauteur le magistrat, une suite, une conséquence, de la liberté que ne cessent de réclamer messieurs les gens de lettres. — Soit, répliqua Marivaux, toujours de sang froid, mais peut-être serait-il bon, puisqu'il en est ainsi, que vous voulussiez bien laisser cette liberté s'étendre jusqu'à parler de vous. Alors, je crois, vous changeriez d'avis. Au reste, ajouta-t-il suivant d'Alembert, qui rapporte cette scène comme s'il en eût été témoin ', ce que je vous dis est bien plus pour votre intérêt que pour le mien. Les injures dites par un écrivain décrié à un homme de lettres estimable sont l'opprobre de celui qui les dit, la honte de celui qui les autorise, et souvent l'éloge de celui qui en est l'objet. »

On aurait pu croire que l'échec de sa pièce. Vile de la Raison ^ le ramènerait à la Comédie- I.talienne. Il n'en fut rien. Ses deux épreuves malheureuses au Théâtre-Français firent qu'il s'y obstina. Il lui fallait absolument une revanche, pour laquelle il se hâta, mais qu'il n'obtint qu'à moitié. Le dernier jour de l'année 1727, moins de quatre mois après sa dernière comédie, la nouvelle qu'il fit jouer n'eut qu'un succès contesté, presque douteux. Comme à sa plus importante pièce du Théâtre-Italien, il lui avait donné pour titre : la Surprise de r Amour, au risque de faire dire par tout le monde, ce que quelques-uns disaient déjà , qu'en somme, toutes ses pièces n'étaient pas autre chose^. Il donna prétexte aussi, de cette manière, à des comparaisons, qui, en pareil cas, sont bien plutôt toujours pour l'ouvrage venu le premier que pour le second. D'avance on s'était dit, d'après l'annonce : cette Seconde Surprise ne vaudra pas l'autre ; onl'écouta avec cette prévention, et, pour ne pas se déjuger, on la condamna.

Le ton, d'ailleurs, et le style n'y étaient pas, ajoutait-on, de ceux qui conviennent à la Comédie-Française, et là-dessus, on se mettait ironiquement à établir un parallèle entre sa pièce et les anciens chefs-d'œuvre. Marivaux qui déjà — ce fut un des plus grands torts de son goût — n'aimait qu'assez médiocrement Molière*, se voyait, pour être porté à l'admirer encore moins, impitoyablement sacrifié à lui^. Bref, on le renvoyait plus ou moins polimentau Théâtre-Italien, ce qui, somme toute, n'était pas mal jugé ; car il y était bien mieux chez lui, bien plus à l'aise « avec la légèreté et la variété de formes, comme l'a dit Sainte- Beuve, que ne lui permettait pas le Théâtre-Français*. »

2. Marquis d*Argens, MfUx, hist. et crit. %ur U goût^ 1743, in-8, p. 323.

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