Causeries du Lundi, t. IX, p. S
MARIVAUX, SA VIE ET SES OEUVRES. xxv
11 y était aussi mieux joué, suivant son goût. Pour lui, mademoiselle Lecouvreur qui, dans sa dernière pièce, s'était chargée du rôle de la marquise et ne fit, paralt-il, rien pour son succès', valait beaucoup moins que Sylvia. Ses habitudes de tragédie lui laissaient trop, dans le comique, des allures de reine ^, et, ce qu'il regrettait surtout, elle se gâtait trop vite dans un rôle par les applaudissements. Naturelle d'abord, et simple, elle devenait ensuite précieuse et maniérée'. Elle n'en arriva pas là dans la Surprise de r Amour. On ne la joua pas assez pour cela. Dès la seconde soirée, la pièce fut gravement compromise, et, après quatre autres représentations, elle fut retirée^.
C'est en passant par le monde qu'elle revint au théâtre, où depuis elle resta longtemps, où nous l'avons même encore vue reprendre. Un grand seigneur la fit jouer dans un de ses châteaux; elle fut trouvée admirable, on en parla, les comédiens la relurent, et, pour profiter du bruit qu'on en faisait, la reprirent. Madame Grandval y joua mieux que ne l'avait fait mademoiselle Lecouvreur*, et la pièce n'eut pas alors moins de trente représentations de suite •. Ce fut une des grandes joies de Marivaux qui, sans le vouloir, se trouvait ainsi en avoir appelé du public et des comédiens, à eux-mêmes.
Le monde des châteaux,, auquel il devait ce succès, ne cessa pas de jouer la Surprise de r Amour. C'est une pièce que M. de Paulmy recommande dans le Manuel q}x''i\ a fait pour y régler les amusements^: Il dit comment il faut la comprendre, et, avant tout, la bien savoir; la sûreté de la mémoire pouvant seule y permettre cette « brillante et abondante volubilité, » que Marivaux se donnait lui même dans la conversation *, et dont il avait si bien indiqué la note à Sylvia. Il n'y avait pas d'autre diction, d'autre ton, pour ses comédies : « une pièce de Marivaux annoncée, dit M. de Paulmy^, serait insoutenable. » C'est pourtant un peu ce qui arrive à la Comédie-Française, où, depuis le départ de madame Plessy, qui les tenait elle-même de mademoiselle Mars, personne n'a plus rien de ce ton, ni de cette diction : elle en a emporté les ailes.
Marivaux, afin que sa pièce, quand il la publia, fit souvenir de celle dont elle était une variante, lui donna pour titre : la Seconde Surprise de P Amour. Il la fit précéder d'une épltrede dédicace à la duchesse du Maine, quipeut-être l'avait fait jouer à quelques-unes des fêtes qui se renouvelaient si souvent dans sa résidence de Sceaux. Sans doute, il en était un des hôtes, mais il ne nous en est venu que cette preuve. Certaine attaque d'un roman de Crébillon le fils semblerait toutefois l'indiquer aussi. C'est en partie contre la société de
1. « La très-célèbre mademoiselle Lecouvreur fit tomber celte pièce. » Anecdotes dramat,, t. Il, p. i96.