‹ Œuvres de Marivaux: théâtre completChapitre 26 sur 1238 · XXVIII MARIVAUX, SA VIE ET SES OEUVRES · texte numérisé non relu

XXVIII MARIVAUX, SA VIE ET SES OEUVRES

nous semble avoir été celle de madame Lallemant de Bez, bonne et grasse hospitalité financière ', où rien ne le gênait, surtout la concurrence de Tesprit. C'est là qu'il faisait ses véritables haltes, ses relais. On le menait à la campagne*, et il en revenait bien remis, bien refait, pour reprendre ses passes d'armes de conversation chez madame de Tencin. Chez celle-ci était son salon d'hiver, et chez l'autre sa maison d'été, avec largesse de la part de toutes les deux. On pressentait ses besoins sans les laisser jamais arriver jusqu'à la gêne.

A chaque jour de Tan, l'anecdote est connue, madame de Tencin donnait à ses beaux esprits une culotte de velours pour remplacer celle qu'ils avaient usée sur ses fauteuils. Elle ne s'en tenait pas là pour Marivaux, qui toujours distrait et tout à son esprit bien plus qu'à ses besoins, la laissait faire. Le biographe contemporain qui a parlé des « attentions généreuses » qu'elle eut pour lui, savait bien ce qu'il disait*. Marivaux n'en était pas moins libre. Nous avons vu avec quelle désinvolture il portait, sans se croire lié, les bienfaits d'Helvétius; il était aussi léger, et sans plus d'ingratitude, sous la générosité de madame de Tencin, qui, du reste, n'appuyait pas. Jamais les obligeances de madame de Bez ne lui furent non plus un fardeau. Elles ne l'engagèrent point, par exemple, bien qu'elles lui vinssent d'une maison financière, à un plus grand respect pour les financiers.

La pièce, qui lui servit de rentrée au Théâtre -Italien, après l'insuccès de la Seconde surprise de F Amour, à la Comédie-Française, fut même assez visiblement dirigée contre eux. Je parle du Triomphe de Plutus, qu'il fit jouer le 22 avril 1728, et qui n'est qu'une longue ironie contre la puissance de l'argent, près de laquelle, surtout en amour, celle de l'esprit n'a jamais rien pesé. La pièce fut jouée douze fois, ce qui était presque un succès, mais elle le dut moins à Marivaux qu'à ce brave Pannard qu'il s'y était associé, et qui en avait fait le divertissement, avec un vaudeville final, d'une verve charmante*. Plus pauvre encore que son collaborateur, il était naturel qu'il eût eu plus d'esprit dans cette boutade contre la sottise des hommes d'argent.

Marivaux les avait, du reste, lui-même, à ce moment là, en assez grand mépris, par suite, sans doute, d'une gêne plus pressante qu'à l'ordinaire. Obligé, sur commande de son libraire, àlui livrer un ouvrage quelconque, il choisit, dans ce qu'il appelait ses « rapsodies, » ce qui se rapportait le mieux à ses préoccupations d'auteur besoîgneux, mais rendu par la pensée supérieur à ses besoins. Il composa une sorte de Journal, dont il n'y eut que sept feuilles, qu'il appela Y Indigent philosophe ou V Homme sans souci ^. et qu'une phrase très-philosophique, en eflfet, et très-vraie, je crois, résume : « Les gueux sont les enfants gâtés de la nature, elle n'est que la marâtre des riches. » Nous dirions : c'est déjà le refrain de Déranger : a Vive les gueux! » s'il n'eût existé même avant Marivau^^*.

On ne pouvait mieux faire contre la mauvaise fortune bon cœur. Elle n'en persista

i. Journal de Police à la suite d\i Journal de Barbier y édit. ia-18, t. VIII, p. 205.

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