‹ Œuvres de Marivaux: théâtre completChapitre 28 sur 1238 · XXX MARIVAUX, SA VIE ET SES ŒUVRES · texte numérisé non relu

XXX MARIVAUX, SA VIE ET SES ŒUVRES

guaitde son roman, s'en fatiguait, d'ailleurs, plus que personne. A force de s'y tourner et retourner dans une invention, dont il ne s'était pas marqué la fin, et à travers les évolutions d'un style, qui certes n'y faisait pas la clarté, il fut le premier à perdre patience. Un beau jour, il coupa court à son œuvre, et quoi qu'on pût essayer pour l'y ramener, il n'y revint plus.

Bien mieux, il laissa faire ce qu'il n'avait pas fait. Madame Riccoboni, femme d'un comédien du théâtre où il avait le plus travaillé, et qui, ainsi, l'avait pu suivre dans toutes les habitudes de son esprit et les menus secrets de son style, pensa, n'étant pas, d'ailleurs, ellemême à son apprentissage de romancière, qu'elle pourrait donnerune fin à ce qui ne s'achevait pas. Un certain Bastide, qui semble avoir inventé le roman- feuilleton, créait alors un journal appelé /eJll9«rfc;illa pria, après avoir inutilement demandé à Rousseau sa Nouvelle Béloîse, de lui donner quelque roman, elle y consentit, et c'est cette fin de Marianne y dont chacun attendait le dénoûment, qu'elle lui livra. Marivaux le sut, vit le manuscrit, et approuva. Nous avons sur cette particularité peu connue, et certainement bien singulière, de rhistoire du roman de Marianne^ le témoignage affîrmatif du marquis de Paulmy : « La dernière partie, dit-il', qui parut longtemps après les autres, est de madame Riccoboni, qui la fit par amusement ou par complaisance, et l'inséra dans l'ouvrage intitulé le Monde. Nous savons que le manuscrit fut présenté à M. de Marivaux, qui le lut avec plaisir, et applaudit publiquement à cet heureux badinage. »

Ce qui l'avait le plus distrait et détourné de son roman, fut la pensée d'en faire un autre, qui en serait la contre-partie. Il avait quitté le tableau pour son pendant. L'idée lui avait semblé curieuse d'écrire une histoire toute différente de celle de Marianne, en y mettant un jeune homme qui arrive à tout, où cette pauvre honnête fille, avec le même point de départ, n'est arrivée à rien. Elle se perd à Paris, et tout lui est funeste ; il s'y retrouve, et tout lui est favorable. Voilà le roman de Marianne, et voilà en même temps aussi celui du Paysan parvenu, qui lui fit oublier l'autre.

D'Alembert* a parlé de l'inconstance de son caractère qui, « se répandant sur son travail, le forçait de courir d'objet en objet. » L'exemple le plus frappant en est celui-ci. Ce qui le rend encore plus singulier, comme on le remarqua en son temps', c'est qu'ayant quitté un roman pour commencer l'autre, il n'acheva aucun des deux. Le Paysan parvenu n'a pas, en effet, plus de conclusion que Marianne. La fin de la huitième partie — Duviquet l'a dit avec raison* — n'est certainement pas de Marivaux, et, à la suite, quatre autres qu'il avait promises, et qui semblent indispensables, manquent. On a bien, dans le livre, le paysan qui peu à peu, l'amour aidant, arrive à tout de place en place. Mais, lorsqu'il est fermier général, que devient-il, que fait-il? A peine arrivé, il échappe. On a le paysan qui parvient, mais où est le paysan parvenu? On devine, il est vrai, ce qu'il sera,

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