LE PETIT-MAITRE CORRIGÉ, ACTE II, SCÈNE VI
UARTOEf. '
Oh I plus de dix fois, monsieur; et vous le savez bien, elle vous l'a dit à vous-même.
Point du tout ; elle a, ce *me semble, parlé de difiërer et non pas de rompre ; mais que ne s'estelle expliquée ? Je ne me serais pas avisé de soupçonner son éloignementpour moi ; ilfaut être fait à se douter de pareille chose.
UARTON.
U est vrai qu'on est presque sûr d'être aimé quand on vous ressemble ; aussi ma maîtresse vous aurait-elle épousé d'abord assez volontiers; mais je ne sais, il y a eu du malheur; vos façons l'ont choquée.
ROSIMOND.
Je ne les ai pas prises en province, à la vérité.
MARTON
Eh! monsieur, à qui le dites-vous? Je suis persuadée qu'elles sont toutes des meilleures. Mais tenez, malgré cela, je vous avoue moi-même que je ne pourrais m^empêcher d'en rire si je ne me retenais pas, tant elles nous paraissent plaisantes à nous autres provinciales ; c'est que nous sommes des ignorantes. Adieu, monsieur, je vous salue.
ROSIMOIYD.
Doucement; confiez-moi ce que votre maîtresse y trouve à redire.
MARTON
Eh 1 monsieur, ne prenez pas garde à ce que nous en pensons; je vous dis que tout nous y paraît comique. Vous savez bien que vous avez peur de faire l'amoureux de ma maltresse, parce qu'apparemment cela ne serait pas de bonne grâce dans un joli homme comme vous ; mais comme Horteose est aimable, et qu'il s'agit de l'épouser, nous trouvons cette peur-là si burlesque, si bouffonne, qu'il n'y a point de comédie qui nous divertisse tant ; car il est sûr que vous auriez plu à Hortense si vous ne l'aviez pas fait rire ; mais ce qui fait rire n'attendrit plus, et je vous dis cela pour vous divertir vous-même.
ROSIMOND.
C*est aussi tout l'usage que j'en fais.
MARTON
Vous avez raison. Monsieur, je suis votre servante. ( Elle revient.) Seriez- VOUS encore curieux d'une de nos folies? Dès que Dorante et Dori mène sont arrivés ici, vous avez dit qu'il fallait que Dorante aimât ma maltresse, pendant que vous feriez l'amour à Dorimène , et cela à la veille d'épouser Hortense ; monsieur, nous en avons pensé mourir de rire, ma mal tresse et moi. Je lui ai pourtant dit qu'il fallait bien que vos airs fussent dans les règles du bon savoir-vivre. Rien ne l'a persuadée; les gens de ce pays-ci ne sentent point le mérite de ces manières-là ; c'est autant de
perdu. Maisje m'amuse trop. Ne dites mot, je vous prie.
ROSIMOND.
Eh I bien, Marton, il faudra se corriger ; j'ai vu quelques benêts de la province, et je les copierai.
MARTON
Oh! monsieur, n'en prenez pas la peine; ce ne serait pas en contrefaisant le benêt que vous feriez revenir les bonnes dispositions où ma maltresse était pour vous; ce que je vous dis, sous le secret, au moins ; mais vous ne réussirez ni comme benêt, ni comme comique. Adieu, monsieur.
ROSIMOND, DORIMÈNE.
ROSIMOND, un moment eeul.
Eh bien ! cela me guérit d'Hortensc. Cette fille qui m'aime et qui se résout à me perdre, parce que je ne donne pas dans la fadeur de languir pour elle, voilà une sotte enfant I Allons pourtant la trouver.
DORIMÂNE.
Que devenez-vous donc, marquis? on ne sait où vous prendre. Est-ce votre future qui vous occupe?
ROSIMOND.
Oui ; je m'occupais des reproches qu'on me faisait de mon indifférence pour elle, et je vais tâcher d'y mettre ordre. Elle est là-bas avec Dorante; y venez-vous ?
DORIMÈNE
Arrêtez, arrêtez ; il s'agit de mettre ordre à quelque chose de plus important. Quand est-ce donc que cette indifférence qu*on vous reproche pour elle lui fera prendre son parti? Il me semble que cela demeure bien longtemps à se déterminer. A qui est-ce la faute?
ROSIMOND.
Ah ! vous me querellez aussi ? Dites-moi, que voulez- vous qu'on fasse ? Ne sont-ce pas nos parents qui décident de cela?
DORIMÊNB.
Qu'est-ce que c'est que des parents, monsieur ? C'est l'amour que vous avez pour moi, c'est le vôtre, c'est le mien qui en décideront, s'il vous platt. Vous ne mettrez pas des volontés de parents en parallèle avec des raisons de cette force-là, sans doute, et je veux demain que cela finisse.
ROSIMOND.
Le terme est court ; on aurait de la peine à faire ce que vous dites là; je désespère d'en venir à bout, moi, et vous en parlez bien à votre aise.
DORIMÈNE
Ah ! je vous trouve admirable ! Nous sommes à Paris ; je vous perds deux jours de vue, et dans cet intervalle j'apprends que vous êtes parti avec votre mère pour aller vous marier, pendant que vous m'aimez, pendant qu'on vous aime, et qu'on