XXXVIII MARIVAUX, SA VIE ET SES ŒUVRES
Si Marivaux alors ne faisait presque plus rien, on travaillait pour lui. Dans le parti de Fontenelle, dont le quartier général était chez madame de Tencin, on s'éttdt décidément mis en tête de le faire académicien. En cette même année 1742, Tabbé Hauteville étant mort, le 8 novembre, on le posa résolument candidat, pour sa succession ; et quelques jours après le succès parut certain : « On dit, lisons-nous à la date du 23 novembre dans un journal de la Police, — elle se mêlait alors de tout, — que madame de Tencin se donne de grands mouvements pour faire obtenir une place d'académicien à M. de Marivaux, et Ton assure qu'elle y est parvenue * . » Le lendemain, autre note plus positive : « n est décidé que M. de Marivaux sera de l'Académie *. » L'opinion ne fut pas favorable : « L'Académie, dit encore notre policier', est fort maltraitée; » des couplets coururent, mais l'élection n'en fut pas moins emportée, et, qui plus est, à l'unanimité. La séance de réception, le 4 février 1743, dont il partagea les honneurs avec le duc de Nivemois, qu'on venait aussi d'élire, fut curieuse. Il succédait, lui romancier et homme de théâtre, à un abbé, et c'est un prélat, l'archevêque de Sens, M. Languet de Gurgy, qui était chargé de le recevoir ! Marivaux s'en tira en habile homme. Il commença par dire aux académiciens qu'ils étaient « autant d'intelligences, chargées de présider à l'esprit de la nation p> il ne manqua pas la fameuse formule de tous les successeurs sur l'homme « à qui l'on succède sans le remplacer, » — il est vrai que l'auteur du Jeu de t Amour et du Hasard ne remplaçait guère celui de la Religion prouvée par les Faits; — puis, servi fort à propos par ce qu'il y avait toujours eu en lui de piété sincère et de morale souveraine, il trouvac pour son prédécessetu* des traits d'une véritable éloquence, dont on dut s'émouvoir dans le camp philosophique : « Il a, dit-il, par exemple, avec une réelle profondeur, il a confondu l'incrédulité des esprits; il ne reste plus que celle des cœurs, qu'il n'appartient qu'à Dieu seul de vaincre. »
Marivaux eut, en somme, pour faire l'éloge de cet ecclésiastique éminent, moins d'embarras que le prélat de Sens n'en eut pour lui répondre. Gomment, en effet, parler de ses pièces, qu'il lui était interdit d'avoir vu jouer ; de ses romans, que décemment il n'avait pas dû lire? Il ne pouvait le faire que par ouï-dire, et c'est ainsi qu'il procéda. On s'aperçut toutefois à ses appréciations convaincues, comme éloge et comme critique, qu'il avait pour le moins feuilleté le théâtre de Marivaux, et assez attentivement parcouru ses romans. Ses critiques mêmes furent par instant si vives, surtout en de certaines allusions sur le Paysan parvenu ^, qu'il s'en fallut de peu que le public ne l'interrompit, et que Marivaux ne se fâchât. Quelques éclats de rire, venus à propos, calmèrent heureusement tout le monde, public et auteur* : « Nous savons de M. de Marivaux lui-même, ditd'Alembert •, qu'il fut sur le point de demander publiquement justice à l'Académie et à l'assemblée
1. Journal de Police^ à la suite de celui de Barbier, édit. in-18, t. VIU, p. i99.