XL MARIVAUX, SA VIE ET SES OEUVRES
pour ses deux résidences de la Roquette et du château de Berny, faisait jouer son répertoire, et, bien mieux, lui demandait des pièces nouvelles, que sans doute — ce qui n^était jamais indifférent à Marivaux — il payait bien. C'est ainsi qu'il fit pour l'Hôtel de la Roquette, une comédie, la Provinciale, dont malheureusement rien n'est resté •, et que, pour Bemy, il en écrivit une autre, la Femme fidèle, qui ne serait connue que par quelques mots du duc de la Vallière dans la Bibliothèque du Théâtre-Français ^ , si M. Jules Cousin n'avait eu l'heureuse chance de, retrouver et de publier la copie de quelques rôles, qui existent manuscrits à la bibliothèque de l'Arsenal'. C'était une sorte de petit drame fort touchant, bien moins dans sa manière que dans celle de La Chaussée, et auquel Voltaire, qui put en entendre parler, pensait peut-être, lorsqu'il écrivit au marquis de Villette : « Il n'y a plus que les drames bourgeois du néologue Marivaux, où l'on puisse pleurer en sûreté de conscience*. »
Le sérieux l'avait de plus en plus gagné. S'il écrivait pour le Mercure, c'était pour y donner des articles tels que le Miroir^, réimprimé depuis dans ses œuvres, où l'on retrouve partout « des vues à la Fontenelle • ; » ou bien encore quelques Réflexions sur F esprit humain, à r occasion de Corneille et de Racine ''. Son seul livre était les Pensées de Pascal, et U n'applaudissait que ceux qui en faisaient la lecture". Venait-on lui demander des conseils pour entrer au théâtre, il vous conseillait d'entrer en religion. C'est ainsi qu'il fit religieuse une orpheline, toute prête à partir pour la Pologne, où elle devait jouer les soubrettes, et dont il paya la dot. Il répondait avec esprit — car il en avait quand même — à ceux qui lui reprochaient d'avoir peut-être ainsi dérangé une vocation : « Elle auroit longtemps fait bâiller les Polonais avant de les faire rire ^. » Presque tout ce qu'il avait pour vivre s'en allait en ces bonnes œuvres, qui le consolaient de l'oubli dans lequel — Grimml'a dit sans pitié '® — on le laissait tomber. Tout pauvre honteux le savait généreux, Fallait voir, et revenait content, surtout s'il n'avait pas craint de lui montrer ses guenilles*'. Un ami a calculé que, sur quatre mille livres qu'il pouvait avoir à dépenser par an, il lui en restait, après toutes ses aumônes, à peine quinze cents pour lui '^.
Ce n'était pas assez, car il n'avait pas cessé d'être élégant, de relever par le beau linge et les belles dentelles *' l'air de jeunesse qu'il avait gardé, et qui, à soixante-quinze ans, ne
1. Mélanges tirés de la collection d'Autographes de M. Fossé d'ArcossCy in-8, p. 285.