Le Nécrologe, 1764, in-8, p
,v MARIVAUX, SA VIE ET SES OEUVRES,
à composer une comédie. Avec l'assurance dont il ne se départit jamais, et qui se doublait alors de son ignorance, il soutint que cette difficulté n'était pas si grande, et que pour peu qu'on l'en défiât, il le prouverait.
Il fut, en eflEet, défié ; un pari fut engagé, et huit jours plus tard, d'après un plan, qu'il avait dès le lendemain soumis à un ami, sa pièce, — elle s'appelait le Père prudent et équitable ou Crispin r heureux fourbe, — se trouva terminée. Pour n'y reculer devant rien, et se faire bonne mesure de difficultés, c'est en vers, on l'a vu, qu'il l'avait écrite. Mais quels vers ! nous vous l'avons dit. Lui-même s'en rendit compte, car il ne recommença plus. Depuis lors, ses pièces, — sauf Annibal, qui ne pouvait, en sa qualité de tragédie, se dispenser de l'alexandrin, — furent toutes écrites en prose.
Il ne donna pas au théâtre ce Père prudent, craignant, disait-il ^ de perdre en public le pari qu'il avait gagné dans le monde, mais il le fit certainement jouera Limoges, dans la société même dont le défi l'avait fait naître. Il y put amuser, surtout comme réminiscences. Chaque scène en foisonne. Là, c'est un écho de Tartuffe, ici un reflet de Regnard, ailleurs une imitation de Pourceaugnac, qui, du reste, se trouvait revenir ainsi dans îon pays.
Ce qui semble mettre hors de doute ce succès en petit comité, c'est que Marivaux crut devoir l'étendre en publiant sa pièce. Quelques années après qu'il l'eut écrite, se trouvant encore à Limoges, il l'y fit imprimer « avec approbation de messire Constant, procureur du roy de police, d en date du 22 mars 1712, et précédée d'une épître dédicatoire « A monsieur Rogier, seigneur Du Ruisson, lieutenant général civil et de police en la sénéchaussée et siège présidialde Limoges. »
Le cœur, chez une nature si vive, ne pouvait tal^der à parler, mais l'éveil ne s'en pouvait faire sans celui de l'esprit, qui lui fut toujours, chez Marivaux, un compagnon, un guide, une sauvegarde, lorsqu'il ne lui fut pas un masque.
A dix-huit ans donc, au môme moment où il faisait sa première pièce, il eut sa première passion^. Pour l'une, sa prétention déjeune homme Pavait trompé ; pour l'autre, sa confiance encore presque enfantine le rendit dupe. La demoiselle était de son âge et de son rang, un mariage était donc possible. Il le désirait ardemment, et la jeune fille semblait avoir le même désir. Ce qui lui plaisait en elle, c'était surtout la simplicité de son air, le naturel naïf de ses manières, où rien ne sentait nile jeu ni l'étude. Celle-là, du moins, se disait-il, sera sincère. Or, pour lui, dont l'esprit tourna toujours et se tourmenta si bien autour de la sincérité, c'était la perfection. Un matin, au plus fort de sa tendre admiration pour cette naïve, il la surprit qui se parlait devant sa toilette avec toutes sortes de mines. Elle se répétait au miroir sa naïveté du soir. Il rompit net avec elle, et, à la grande surprise de tout le monde, le mariage fut manqué. Le souvenir de cette affaire ne lui sortit plus de l'esprit. Je ne dirai pas avec celui qui l'a racontée le premier', « c'est peut-être à cette
\, D'Alembcrt, p. 61;
2. Éloge historique, en tête de l'Esprit de Marivaux, 1782, io-S, p. 25; AlmanoahUtté^^aire, 1788, p. I .