LE SEIGNEUR, ARLEQUIN
ARLEQUIN
Voilà mon homme de tantôt. Ma foi! monsieur le médisant (car je ne sais point votre autre nom], je n*ai rien dit de vous au prince, par la raison que je ne Tai point vu.
LE SEIGNEUR
Je vous suis obligé de votre bonne volonté, seigneur Arlequin; mais je suis sorti d*embarras et rentré dans les bonnes grâces du prince, sur Tassurance que je lui ai donnée que vous lui parleriez pour moi; j'espère qu*à votre tour vous me tiendrez parole.
Oh I quoique je paraisse un innocent, je suis homme d'honneur.
LE SEIGNEUR
De grâce, ne vous ressouvenez plus de rien, et réconciliez-vous avec moi en faveur du présent que je vous apporte de la part du prince ; c*est de tous les présents, le plus grand qu*on puisse vous faire.
ARLEQUIN
Est-ce Sîlvîa que vous m'apportez?
LE SEIGNEUR
Non. Le présent dont il s'agit est dans ma poche. Ce sont des lettres de noblesse dont le prince vous gratifie comme parent de Silvia ; car on dit que vous l'êtes un peu.
ARLEQUIN
Pas un brin; remportez cela; car, si je le prenais, ce serait fripon ner la gratification.
LE SEIGNEUR
Acceptez toujours; qu'importe? Vous ferez plaisir au prince. Refuseriez-vous ce qui fait l'ambition de tous les gens de cœur?
ARLEQUIN
J'ai pourtant bon cœur aussi. Pour de Tambilion, j'en ai bien entendu parler; mais je ne l'ai jamais vue, et j'en ai peut-être sans le savoir.
LE SEIGNEUR
Si vous n'en avez pas, cela vous en donnera.
Qu'est-ce que c'est donc?
LE SEIGNEUR
En voilà bien d'une autre! L'ambition, c'est un noble orgueil de s'élever.
ARLEQUIN
Un orgueil qui est noble ! Donnez-vous comme
cela de jolis noms à toutes les sottises, vous autres?
LE SEIGNEUR
Vous ne me comprenez pas; cet orgueil ne signifie là qu'un désir de gloire.
ARLEQUIN
Par ma foi! sa signification ne vaut pas mieux que lui; c'est bonnet blanc, et blanc bonnet.
LE SEIGNEUR
Prenez, vous dis-je ; ne serez-vous pas bien aise d'être gentilhomme?
ARLEQUIN
Eh! je n'en serais ni bien aise ni fâché; c'est suivant la fantaisie qu'on a.
LE SEIGNEUR
Vous y trouverez de l'avantage; vous en serez plus respecté et plus craint de vos voisins.
ARLEQUIN
J'ai opinion que cela les empêcherait de m'almcr de bon cœur ; car quand je respecte les gens, moi, et que je les crains, je ne les aime pas de si bon courage; je ne saurais faire tant de choses à la fois.
LE SEIGNEUR
Vous m'étonnez!
ARLEQUIN
Voilà comme je suis bâti. D'ailleurs, voyez-vous, je suis le meilleur enfant du monde, je ne faisdc mal à personne; mais quand je voudrais nuire, je n'en ai pas le pouvoir. Eh bien! si j'avais ce pouvoir, si j'étais noble, diable emporte si je voudrais gager d'être toujours brave homme: je ferais parfois comme le gentilhomme de chez nous, qui n'épargne pas les coups de bâton, à cause qu'on n'oserait les lui rendre.
LE SEIGNEUR
Et si on vous donnait ces coups de bâton, ne souhaiteriez-vous pas être en état de les rendre?
ARLEQUIN
Pour cela, je voudrais payer cette dette-là surle-champ.
LE SEIGNEUR
Oh ! comme les hommes sont quelquefois méchants, mettez-vous en état de faire du mal, seulement afin qu'on n'ose pas vous en faire ; et pour cet effet prenez vos lettres de noblesse.
ARLEQUIN
Têtubleu! vous avez raison, je ne suis qu'une bête. Allons, me voilà noble; je garde le parchemin; je ne crains plus que les rats qui pourraient bien gruger ma noblesse, mais j'y mettrai bon ordre. Je vous remercie, et le prince aussi; car il est bien obligeant dans le fond.
Je suis charmé de vous voir content; adieu.
ARLEQUIN
Je suis votre serviteur... Monsieur! monsieur!
LE SBIQNBUB.
Que me voulez-vous?