‹ Œuvres de Marivaux: théâtre completChapitre 618 sur 1238 · LE PRINCE TRAVESTI, ACTE I, SCÈNE II · texte numérisé non relu

LE PRINCE TRAVESTI, ACTE I, SCÈNE II

HOHTENSE.

Mais vous êtes aimée, sans doute?

LA PRINCESSE

Je crois voir qu'on n*est pas ingrat.

HOBTENSE.

Comment, vous croyez voir! Celui qui vous aime met-il son amour en énigme? Oh! madame, il faut que l'amour parle bien clairement et qu'il répète toujours; encore avec cela ne parle-t-il pas assez.

Je règne. Celui dont il s*agit ne pense pas sans doute qu'il lui soit permis de s'expliquer autrement que par ses respects.

HORTENSB.

Eh bien 1 madame, que ne lui donnez-vous un pouvoir plus ample? Car qu'est-ce que c'est que du respect? L'amour est bien enveloppé là-dedans. Sans lui dire précisément: Expliquez-vous mieux, ne pouvez-vous lui glisser la valeur de cela dans quelques regards? Avec deux yeux ne dit-on pas ce que l'on veut?

LA PRINCESSE

Je n'ose^ Hortense; un reste de fierté me retient.

HORTENSE

Il faudra pourtant bien que ce reste-là s'en aille avec le reste, si vous voulez vous éclaircir. Mais quelle est la personne en question 7

LA PRINCESSE

Vous avez entendu parler de Lélio?

HORTENSE

Oui, comme d'un illustre étranger, qui ayant rencontré notre armée, y servit volontaire il y a six ou sept mois, et à qui nous dûmes le gain de la dernière bataille.

LA PRINCESSE

Celui qui commandait l'armée, l'engagea par mon ordre à venir ici; et depuis qu'il y est, ses sages conseils dans mes affaires ne m'ont pas été moins avantageux que sa valeur; c'est d'ailleurs l'àme la plus généreuse...

Est-il jeune?

LA PRINCESSE

Il est dans la fleur de son âge.

HORTENSE

De bonne mine?

LA PRINCESSE

Il me le paraît.

HORTENSE

Jeune, aimable, vaillant, généreux et sage, cet homme-là vous a donné son cœur ; vous lui avez rendu le vôtre en revanche ; c'est cœur pour cœur. Le troc est sans reproche, et je trouve que vous avez fait là un fort bon marché. Comptons; dans cet homme-là vous avez d'abord un amant, ensuite un ministre, ensuite un général d'armée, ensuite un mari, s'il le faut, et le tout pour vous;

voilà donc quatre hommes pour un , et le tout eu un seul. Madame, ce calcul-là mérite attention.

LA PRINCESSE

Vous êtes toujours badine. Mais cet homme qui en vaut quatre, et que vous voulez que j'épouse, savez-vous qu'il n'est, à ce qu'il dit, qu'un simple gentilhomme, et qu'il me faut un prince? U est vrai que dans nos États le privilège des priocesses qui régnent est d'épouser qui elles veuleot; mais il ne sied pas toujours de se servir de ses privilèges.

Madame , il vous faut un prince ou un homme qui mérite de l'être, c'est la môme chose; un peu d'attention, s'il vous plaît. Jeune, aimable, vaillant, généreux et sage; madame, avec cela, fût-il né dans une chaumière , sa naissance est royale, et voilà mon prince; je vous défîe d'en trouver un meilleur. Croyez-moi, je parle quelquefois sérieusement; vous et moi nous restons seules de la famille de nos maîtres; donnez à vos sujets un souverain vertueux; ils se consoleront avec sa vertu du défaut de sa naissance.

LA PRINCESSE

Vous avez raison, et vous m'encouragez; mais, ma chère Hortense, il vient d'arriver ici un ambassadeur de Castille, dont je sais que la commission est de demander ma main pour son mallrc. Aurai-je bonne grâce de refuser un prince pour n'épouser qu'un particulier?

HORTENSE

Si VOUS aurez bonne grâce? Ehl qui en empochera? Quand on refuse les gens bien poliment, ne les refuse-t-on pas de bonne grâce?

LA PRINCESSE

Eh bien I Hortense , je vous en croirai ; mais j'attends un service de vous. Je ne saurais me résoudre à montrer clairement à Lélio mes dispositions; souffrez que je vous charge de ce soin, et acquittez-vous-en adroitement dès que vous le verrez.

HORTENSE

Avec plaisir, madame; car j'aime à faire de bonnes actions. A la charge que, quand vous aurez épousé cet honnête homme-là, il y aura dans votre histoire un petit article que je dresserai moi-même, et qui dira précisément : « Ce fut la « sage Hortense qui procura cette bonne fortune « au peuple ; la princesse craignait de n'avoir pas a bonne grâce en épousant Lélio; Hortense lui u leva ce vain scrupule, qui eût peut-être privé la « république de cette longue suite de bons princes « qui ressemblèrent à leur père. » Voilà ce qu'il faudra mettre pour la gloire de mes descendants, qui, par ce moyen, auront en moi une aïeule d'heureuse mémoire.

LA PRINCESSE

Quel fond de gaieté 1... Mais, ma chère Hortense, vous parlez de vos descendants ; vous n'avez été

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