LE PRINCE TRAVESTI, ACTE I, SCÈNE III
qu'un aQ avec votre mari, et il De vous a poiot laissé d'enfants; toute jeune que vous êtes, vous ne voulez pas vous remarier ; où prendrez- vous \o(re postérité?
BORTElfSB.
Gela est vrai, je n'y songeais pas; et voilà tout d'un coup ma postérité anéantie... Mais trouvezmoi quelqu'un qui ait à peu près le mérite de Lélio, et le goût du mariage me reviendra peutêtre; car je Tai tout à fait perdu, et je n'ai point tort Avant que le comte Rodrigue m'épousât, il n'y avait amour ancien ni moderne qui pût figurer auprès du sien. Les autres amants auprès de lui rampaient comme de mauvaises copies d'un excellent original; c'était une chose admirable; c'était une passion formée de tout ce qu'on peut imaginer en sentiments, langueurs, soupirs, transports, délicatesses, douce impatience, et le tout ensemble; pleurs de joie au moindre regard favorable, torrent de larmes au moindre coup d'œil un peu froid ; m'adorant aujourd'hui, m'idolàlrantdemain ; plus qu'idolâtre ensuite, se livrant à des hommages toujours nouveaux; enfin, si Ton avait partagé sa passion entre un million de cœurs, la part de chacun d'eux aurait été fort raisonnable. J'étais enchantée. Deux siècles, si nous les passions ensemble, n'épuiseraient pas cette tendresse-là, disais-je en moi-même; en voilà pour plus que je n'en userai. Je ne craignais qu'une chose, c'est qu'il ne mourût de tant d'amour avant que d'arriver au jour de notre union. Quand nous fûmes mariés, j'eus peur qu'il n'expirât de joie. Hélas! madame, il ne mourut ni avant ni après, il soutint fort bien la joie. Le premier mois elle fut violente; le second elle devint plus calme, grâce à une de mes femmes qu'il trouva jolie; le hDisième elle baissa à vue d*œil , et le quatrième il n'y en avait plus. Ah ! c'était un triste personnage après cela que le mien.
LA PniNCESSB.
J'avoue que cela est affligeant.
HORTENSB.
Affligeant, madame, affligeant 1 Imaginez- vous ce que c'est que d'être humiliée, rebutée , abandonnée; et vous aurez quelque légère idée de tout cequicompose la douleur d'une jeuuefemmc alors. Être aimée d'un homme autant que je Tétais, c'est faire son bonheur et ses délices; c'est être l'objet de toutes ses complaisances, c'est régner sur lui , disposer de son âme ; c'est voir sa vie consacrée à vos désirs, à vos caprices; c'est passer la vôtre dans la flatteuse conviction de vos charmes; c'est voir sans cesse qu'on est aimable : ah ! que cela est doux à voir! le charmant point de vue pour une femme! En vérité, tout est perdu quand vous perdez cela. Eh bien! madame, cet homme dont vous étiez l'idole, concevez qu'il ne vous aime plus, et mettez-vous vis-à-vis de lui ; la jolie figure que vous y ferez ! Quel opprobre ! Lui parlez-vous.
toutes ses réponses sont des monosyllabes , oui , non; car le dégoût est laconique. L'approchezvous, il fuit; vous plaignez-vous, il querelle; quelle vie! quelle chute I quelle (in tragique ! Cela fait frémir l'amour-prçpre. Voilà pourtant mes aventures; et si je me rembarquais, j'ai du mal heur, je ferais encore naufrage, à moins de trouver un autre Lélio.
LA PRINCBSSB.
Vous ne tiendrez pas votre colère , et je chercherai de quoi vous réconcilier avec les hommes.
HORTENSB.
Gela est inutile ; je ne sache qu'un homme dans le monde qui pût me convertir là-dessus, homme que je ne connais point, que je n'ai jamais vu que deux jours. Je revenais de mon château pour retourner dans la province dont mon mari était gouverneur, quand ma chaise fut attaquée par des voleurs qui avaient déjà fait plier le peu de gens que j'avais avec moi. L'homme dont je vous parle, accompagné de trois autres, vint à mes cris , et fondit sur mes voleurs, qu'il contraignit à prendre la fuite. J'étais presque évanouie; il vint à moi, s'empressa de me faire revenir, et me parut le plus aimable et le plus galant homme que j'aie encore vu. Si je n'avais pas été mariée, je ne sais ce que mon cœur serait devenu ; je ne sais trop même ce qu'il devint alors ; mais il ne s'agissait plus de cela. Je priai mon libérateur de se retirer; il insiste à me suivre près de deux jours; à la fin je lui marquai que cela m'embarrassait; j'ajoutai que j'allais joindre mon mari, et je tirai un diamant de mon doigt que je le pressai de prendre; mais, sans le regarder, il s'éloigna très-vite, et avec quelque sorte de douleur. Mon mari mourut deux mois après , et je ne sais par quelle fatalité riiomme que j'ai vu m'est toujours resté dans l'esprit. Mais il y a apparence que nous ne nous reverrous jamais; ainsi mon cœur est en sûreté. Mais qui est-ce qui vient à nous?
LA PRINCBSSB.
C'est un homme à Lélio.
Il me vient une idée pour vous; ne saurait-il pas qui est son maître?
LA PRINCESSE
Il n'y a point d'apparence; car Lélio perdit ses gens à la dernière bataille, et il n'a que de nouveaux domestiques.
HORTENSB.
N'importe; faisons-lui toujours quelques questions.