‹ Œuvres de Marivaux: théâtre completChapitre 627 sur 1238 · FRÉDÉRIC, LÉLIO · texte numérisé non relu

FRÉDÉRIC, LÉLIO

FRÉDÉRIC

Puis-je avoir l'honneur de vous dire un mot?

Volontiers, monsieur.

FRÉDÉRIC

Je me flatte d'être de vos amis.

LÉLIO

Vous me faites honneur.

FRÉDÉRIC

Sur ce pied-là, je prendrai la liberté de vous prier d'une chose. Vous savez que le premier secrétaire d'État de la princesse vient de mourir, et je vous avoue que j'aspire à sa place. Dans le rang où je suis, je n'ai plus qu'un pas à faire pour la remplir; naturellement elle me parait due. Il y a vingt-cinq ans que je sers l'État en qualité de conseiller de la princesse ; je sais combien elle vous estime et défère à vos avis ; je vous prie de faire en sorte qu'elle pense à moi. Vous ne pouvez obliger personne qui soit plus votre serviteur que je le suis. On sait à la cour en quels termes je parle de vous.

LÉLIO

Vous y dites donc beaucoup de bien de moi?

FRÉDÉRIC

Assurément.

LÉLIO

Ayez la bonté de me regarder un peu fixement en me disant cela.

FRÉDÉRIC

Je vous le répète encore. D'où vient que vous me tenez ce discours?

Oui, vous soutenez cela à merveille ; l'admirable homme de cour que vous êtes I

FRÉDÉRIC

Je ne vous comprends pas.

LÉLIO

Je vais m'expliquer mieux. C'est que le senice que vous me demandez ne vaut pas qu'un honnéle homme, pour l'obtenir, s'abaisse jusqu'à trahir ses sentiments.

FRÉDÉRIC

Jusqu'à trahir mes sentiments! Et par où jugezvous que l'amitié dont je vous parle ne soit pas vraie?

LÉLIO

Vous me haïssez, vous dis-je ; je le sais, et ne vous en veux aucun mal ; il n'y a que rarlifice dont vous vous servez que je condamne.

FRÉDÉRIC

Je vois bien que quelqu'un de mes eoncmis vous aura indisposé contre moi.

LÉLIO

C'est de la princesse elle-même que je tiens ce que je vous dis ; et quoiqu'elle ne m'en ait fait aucun mystère, vous ne le sauriez pas sans vos compliments. J'ignore si vous avez crajnt la confiance dont elle m'honore ; mais depuis que je suis ici, vous n'avez rien oublié pour lui donner de moi des idées désavantageuses ; vous tremblez tous les jours, dites-vous, que je ne sois un espion gagé de quelque puissance, ou quelque aventurier qui s'enfuira au premier jour avec de grandes sommes, si on le met en état d*en prendre. Oh ! si vous appelez cela de l'amitié, vous en avez beaucoup pour moi ; mais vous aurez de la peine à faire passer votre définition.

FRÉDÉRIC

Puisque vous êtes si bien instruit , je vous avouerai franchement que mon zèle pour TÉtat m'a fait tenir ce discours-là, et que je craignais qu'on ne se repentit de vous avancer trop. Je vous ai cru suspect et dangereux; voilà la vérité.

LÉLIO

Parbleu ! vous me charmez de me parler ainsi. Vous ne vouliez me perdre que parce que vous me soupçonniez d'être dangereux pour TÉtat. Vous êtes louable, monsieur, et votre zèle est digne de récompense. Il me servira d'exemple. Oui, je le trouve si beau que je veux l'imiter, moi qui dois tant à la princesse. Vous avez craint qu'on ne m'avançât, parce que vous me croyez un espion; et moi je craindrais qu'on ne vous Ht ministre, parce que je ne crois pas que i'Ëtat y gagnât; ainsi je ne parlerai point pour vous... Ne m'en louezvous pas aussi?

FRÉDÉRIC

Vous êtes fâché.

LÉUO.

Non, foi d'homme d'honneur; je ne suis pas fait pour me venger de vous.

FRÉDÉRIC

Rapprochons-nous. Vous êtes jeune, la princesse vous estime, et j'ai une fille aimable, qui est

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