‹ Œuvres de Marivaux: théâtre completChapitre 703 sur 1238 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

LE CHEVALIER, LÉUO.

LÉLIO

Eh bien ! monsieur le duelliste, qui se baltra sans blesser les ordonnances, je vous crois; qu'avez-vous à me répondre ?

LE CHEVALIER

Rien. Il ne ment pas d'un mot.

LELIO

Vous voilà bien déconcertée, m'amie.

Moi déconcertée ! pas un petit brin, grâces au ciel ; je suis femme, et je soutiendrai mon caractère.

LELIO

Âh ! ah ! il s'agit de savoir à qui vous en voulez ici.

LE CHEVALIER

Avouez que j'ai du guignon. J'avais bien conduit tout cela; rendez-moi justice ; je vous ai fait peur avec mon minois de coquette; c'est le plus plaisant.

LBUO.

Venons au fait; j'ai eu l'imprudence de vous ouvrir mon cœur.

LA FAUSSE SUIVANTE, ACTE III, SCÈNE V-

LB CHBVÀUBIL

Qu*importe? je n'ai rien vu dedans qui me fasse envie,

LÉLIO

Voas savez mes projets.

LB CHEVALIBR.

Qui n'avaient pas besoin d'un confident comme oioi; n'cst-il pas vrai?

Je Tavoue.

LB CHEVALIER

Ils sont pourtant beaux 1 J'aime surtout cet ermitage et cette laideur immanquable dont vous gratifierez votre épouse quinze jours après votre mariage ; il n'y a rien de tel.

LÉUO.

Votre mémoire est fidèle; mais passons. Qui

étes-vous?

LB CHEVALIER

Je suis fille, assez jolie, comme vous voyez, et dont les agréments seront de quelque durée, si je trouve un mari qui me sauve le désert et le terme des quinze jours; voilà ce que je suis, et, pardessus le marché, presque aussi méchante que vous.

LÉLIO

Ohl pour celui-là, je vous le cède.

LB CHEVALIER

Vous avez tort; vous méconnaissez vos forces.

LBUO.

Qu'êtes- vous venue faire ici?

LE CHEVAUER.

Tirer votre portrait, afin de le porter à certaine dame qui l'attend pour savoir ce qu'elle fera de l'original.

Belle mission!

LB CaSVALIER.

Pas trop laide. Par cette mission-là, c'est une tendre brebis qui échappe au loup, et douze mille livres de rente de sauvées, qui prendront parti ailleurs; petites bagatelles qui valaient bien la peine d'un déguisement.

LÉLIO

Qu'est-ce que c'est que tout cela signifie?

LE CHEVALIER

Je m'explique : la brebis, c'est ma maltresse; les douze mille livres de rente, c'est son bien, qui produit ce calcul si raisonnable de tantôt; et le loup qui eût dévoré tout cela, c'est vous» monsieur.

LÉLIO

Ah! je suis perdu.

LE CHEVALIER

Non; vous manquez votre proie, voilà tout; il est vrai qu'elle était assez bonne; mais aussi pourquoi êtes-vous loup? Ce n'est pas ma faute. On a su que vous étiez à Paris incognito; on s'est défié de votre conduite. Là-dessus on vous suit, on sait que vous êtes au bal ; j'ai de l'esprit et de

la malice, on m'y envoie; on m'équipe comme vous me voyez, pour me mettre à portée de vous connaître; j'arrive, je fais ma charge, je deviens totre ami, je vous connais, je trouve que vous ne valez rien; j'en rendrai compte; il n'y a pas un mot à redire.

LÉLIO

Vous êtes donc la femme de chambre de la demoiselle en question?

LE CHEVALIER

Et votre très-humble servante.

LÉLIO

Il faut avouer que je suis bien malheureux !

LE CHEVALIER

Et moi bien adroite! Mais, dites-moi, vous repentez-vous du mal que vous vouliez faire, ou de celui que vous n'avez pas fait?

LÉLIO

Laissons cela. Pourquoi votre malice m'a-t-elle encore ôté le cœur de la comtesse? Pourquoi consentir à jouer auprès d'elle le personnage que vous y faites?

LE CHEVALIER

Pour d'excellentes raisons. Vous cherchiez à gagner dix mille écus avec elle, n'est-ce pas? Pour cet effet, vous réclamiez mon industrie; et quand j'aurais conduit l'affaire près de sa fin, avant de terminer je comptais vous rançonner un peu, et avoir ma part au pillage; ou bien retirer finement le dédit d'entre vos mains, sous prétexte de le voir, pour vous le revendre une centaine de pistoles payées comptant, ou en billets payables au porteur; sans quoi j'aurais menacé de vous perdre auprès de douze mille livres de rente, et de réduire votre calcul à zéro. Oh 1 mon projet était bien entendu. Moi payée, crac, je décampais avec mon gain, et le portrait qui m'aurait encore valu quelque petit revenant-bon auprès de ma maltresse. Tout cela joint à mes petites économies, tant sur mon voyage que sur mes gages, je devenais, avec mes agréments, un parti d'assez bonne défaite, sauf le loup. J'ai manqué nton coup, j'en suis bieA fâchée ; cependant vous me faites pitié, vous.

Ah! si tu voulais...

LE CHEVALIER

Vous vient-il quelque idée? Cherchez.

LÉLIO

Tu gagnerais encore plus que tu n'espérais.

LE CHEVALIER

Tenez, je ne fais point l'hypocrite ici ; je ne suis pas, non plus que vous, à un tour de fourberie près. Je vous ouvre aussi mon cœur ; je ne crains pas de scandaliser le vôtre, et nous ne nous sou* cierons pas de nous estimer; ce n'est pas la peine entre gens de notre caractère. Pour conclusion, faites ma fortune, et je dirai que vous êtes un honnête homme. Mais convenons de prix pour

l'honneur que je vous fournirai; il vous en faut beaucoup.

LÉLIO

Eh! demande-moi ce qu'il le plaira, je te raccorde.

LE CHEVALIER

Ifoto au moins! gardez-moi un secret éternel. Je veux deux mille écus, je n'en rabaltrai pas un sou; moyennant quoi, je vous laisse ma maîtresse, et j'achève avec )a comtesse. Si nous nous accommodons, dès ce soir j'écris une lettre à Paris, que vous dicterez vous-même ; vous vous y ferez tout aussi beau qu'il vous plaira, je vous le permettrai. Quand le mariage sera fait, devenez ce que vous pourrez; je serai nantie, et vous aussi ; les autres prendront patience.

LÉUO.

Je te donne les deux mille écus, avec mon amitié.

LE CHEVALIER

Oh! pour cette nippe-là, je vous la troquerai contre cinquante pistoles, si vous voulez.

LÉLIO

Contre cent, ma chère fille.

LE CHEVALIER

C'est encore mieux ; j'avoue même qu'elle ne les vaut pas.

LÉLIO

Allons, ce soir nous écrirons.

LR CHEVALIER.

Oui. Mais mon argent, quand me le donnerezvous?

LÉLIO, tirant tme bagne.

Voici une bague pour les cent pistoles du troc, d'abord.

LE CHEVAUER.

Bon ! Venons aux deux mille écus.

LÉLIO

Je te ferai mon billet tantôt.

Oui, tantôt ! Madame la comtesse va venir, et je ne veux point finir avec elle que je n'aie toutes mes sûretés. Mettez-moi le dédit en main ; je vous le rendrai tantôt pour votre billet.

LBUO.

Tiens, le voilà.

LE CHEVAUER.

Ne me trahissez jamais.

LÉLIO

. Tu es folle.

LE CHEVALIER

Voici la comtesse. Quand j'aurai été quelque temps avec elle, revenez en colère là presser de décider hautement entre vous et moi; et allezvous-en, de peur qu'elle ne nous voie ensemble.

(Léliosort,)

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