‹ Œuvres de Marivaux: théâtre completChapitre 704 sur 1238 · LA COMTESSE, LE CHEVAUER · texte numérisé non relu

LA COMTESSE, LE CHEVAUER

LE CHEVALIER

J'allais vous trouver, comtesse.

LA COMTESSE

Vous m'avez inquiétée, chevalier. J'ai vu de loin Lélio vous parler; c'est un homme emporté; n'«iycz point d'affaire avec lui, je vous prie.

Ma foi, c'est un original. Savez-vous qu'il se vante de vous obliger à me donner mon congé?

IJ^ COMTESSE

Lui? S'il se vantait d'avoir le sien, cela serait plus raisonnable.

LE CHEVALIER

Je lui ai promis qu'il l'aurait, et vous dégagerez ma parole. Il est encore de bonne heure; il peut gagner Paris, et y arriver au soleil couchant; expédions-le, ma chère âme.

LA COMTESSE

Vous n'êtes qu'un étourdi, chevalier; vous n'avez point de raison.

LE CHEVALIER

De la raison ! que voulez-vous que j'en fasse avec de l'amour? Il va trop son train pour elle. Est-ce qu'il vous en reste encore de la raison, comtesse? Me feriez- vous ce chagrin-là? Vous ne m'aimeriez guère.

LA COMTESSE

Vous voilà dans vos petites folies; vous savez qu'elles sont aimables, et c'est ce qui vous rassure; il est vrai que vous m'amusez. Quelle différence de vous à Lélio, dans le fond!

LE CHEVALIER

Oh! vous ne voyez rien. Mais revenons à Lélio; je vous disais de le renvoyer aujourd'hui; l'amour vous y condamne; il parle, il faut obéir.

Eh bien! je me révolte ; qu'en arrivera-t-il?

LE CHEVALIER

Non; vous n'oseriez.

LA COMTESSE

Je n'oserais! Mais voyez avec quelle hardiesse il me dit cela I

LE CHEVALIER

Non, vous dis-je, je suis sûr de mon fait; car vous m'aimez; votre cœur est à moi. J'en ferai ce que je voudrai, comme vous ferez du mien ce qu'il vous plaira; c'est la règle, et vous l'observerez; c'est moi qui vous le dis.

LA COMTESSE

Il faut avouer que voilà un fripon bien sûr de ce qu'il vaut. Je l'aime! mon cœur est à lui! il vous dit cela avec une aisance admirable; on ue peut pas être plus persuadé qu'il l'est.

LE CHEVAUER.

Je n'ai pas le moindre petit doute; c'est une

LA FAUSSE SUIVANTE, ACTE III, SCÈNE VI

confiance que vous m'avez donnée. J'en use sans façon, comme vous voyez, et je conclus toujours que Lé]io partira.

LA COMTESSE

Ehl vous n'y songez pas. Dire à un homme qu'il s'en aille I

LB CHEVALIER

Me refuser son congé à moi qui le demande, comme s'il ne m'était pas dûl

LA COMTESSE

Badin !

LE CHEVALIER

Tiède amante!

LA COMTESSE

Petit tyran !

LE CHEVALIER

Cœur révolté, vous rendrez-vousî

LA COMTESSE

Je ne saurais, mon cher chevalier; j'ai quelques raisons pour en agir plus honnêtement avec lui.

LE CHEVALIER

Des raisons, madame, des raisons! et qu'est-ce que c'est que cela?

LA COMTESSE

Ne VOUS alarmez point; c'est que je lui ai prêté de l'argent.

LE CHEVALIER

Eh bien! vous en aurait-il fait une reconnaissance qu'on n'ose montrer en justice?

Point du tout; j'en ai son billet.

LE CHEVALIER

Joignez-y un sergent; vous voilà payée.

LA COMTESSE

n est vrai ; mais...

LE CHEVAUER.

Uai! hai! voilà un mais qui a l'air honteux.

LA COMTESSE

Que voulez-vous donc que je vous dise? Pour m'assurer cet argent-là, j'ai consenti que nous fissions lui et moi un dédit de la somme.

LE CHEVALIER

Un dédit, madame! Ah! c'est un vrai transport d*aroourque ce dédit-là; c'est une faveur. Il me pénètre, il me trouble ; je n'en suis pas le maître.

LA COMTESSE

Ce misérable dédit! pourquoi faut-il que je l'aie fait? Voilà ce que c'est que ma facilité pour un homme haïssable, que j'ai toujours deviné que je haïrais. J'ai toujours eu certaine antipathie pour lui, et je n'ai jamais eu l'esprit d'y prendre garde.

LE CHEVALIER

Ahl madame, il s'est bien accommodé de cette antipathie-là; il en a fait un amour bien tendre! Tenez, madame, il me semble que je le vois à vos genoux, que vous l'écoutez avec plaisir, qu'il vous jure de vous adorer toujours, que vous le payez du même serment, que sa bouche cherche la vôtre, et que la vôtre se laisser trouver ; car voilà ce qui

arrive. Enfin je vous vois soupirer ; je vois vos yeux s'arrêter sur lui, tantôt vifs, tantôt languissants, toujours pénétrés d'amour, et d'un amour qui croit toujours. Et moi je me meurs; ces objetslà me tuent ; comment ferai-je pour les perdre de vue? Cruel dédit, te verrai-je toujours? Qu'il va me coûter de chagrins! (A part.) Et qu'il me lait dire de folies!

LA COMTESSE

Courage, monsieur; rendez-nous tous deux les victimes de vos chimères. Que je suis malheureuse d'avoir parlé de ce dédit! Pourquoi faut-il que je vous aie cru raisonnable? Pourquoi vous ai-jevu? Est-ce que je mérite tout ce que vous me dites? Pouvez-vous vous plaindre de moi ? Ne vous aimé-je pas assez? Lélio doit-il vous vous chagriner? L'ai-je aimé autant que je vous aime? Où est l'homme plus chéri que vous l'êtes? plus sûr, plus digne de l'être toujours? Et rien ne vous persuade ; et vous vous chagrinez ; vous n'entendez rien; vous me désolez. Que voulez-vous que nous devenions? Comment vivre avec cela, dites-moi donc?

LE CHEVALIER, ù part.

Le succès de mes impertinences me surpreud. {Haut,) C'en est fait, comtesse; votre douleur me rend mon repos et ma joie. Combien de choses tendres ne venez-vous pas de me dire ! Cela est inconcevable ; je suis charmé. Reprenons notre humeur gaie; allons, oublions tout ce qui s'est passé.

LA COMTESSE

Mais comment se fait-il que je vous aime tant? Qu'avez-vous fait pour cela?

LE CHEVALIER

Hélas! moins que rien; tout vient de votre bonté.

C'est que vous êtes plus aimable qu'un autre, apparemment.

LE CHEVALIER

Pour tout ce qui n'est pas comme vous, je le serais peut-être assez; mais je ne suis rien pour ce qui vous ressemble. Non, je ne pourrai jamais payer votre amour; en vérité, je n'en suis pas digne.

LA COMTESSE

Comment donc faut-il être fait pour le mériter?

LE CHEVALIER

Oh ! voilà ce que je ne vous dirai pas.

LA COMTESSE

Aimez-moi toujours, et je suis contente.

LE CHEVALIER

Pourrez-vous soutenir un goût si sobre?

LA COMTESSE

Ne m'affiiçez plus; tout ira bien.

LE CHEVALIER

Je vous le promets ; mais que Lélio s'en aille.

LA COMTESSE

J'aurais souhaité qu'il prît son parti de lui

même, à cause du dédit; ce serait dix mille écus que je tous sauverais, chevalier; car enûo, c'est votre bien que je ménage.

LE CHEVALIER

Périssent tous les biens du monde, et qu'il parte ; rompez avec lui la première; voilà mon bien.

LA COMTESSE

Faites-y réflexion.

LE CHEVALIER

Vous hésitez encore; vous avez peine à me le sacrjflerl Est-ce là comme on aime? Oh! qu'il vous manque encore de choses pour ne laisser rien à souhaiter à un homme comme moi.

LA COMTESSE

Eh bîeni il ne manquera plus rien; consolezvous.

LE CHEVAUER.

Il vous manquera toujours pour moi.

LA COMTESSE

Non; je me rends; je renverrai Lélio, et vous dicterez son congé.

LE CHEVALIER

Lui direz-vous qu'il se retire sans cérémonie?

LA COMTESSE

Oui.

LE CHEVALIER

Non, ma chère comtesse, vous ne le renverrez pas. Il me sultit que vous y consentiez; votre amour est à toute épreuve, et je dispense votre politesse d'aller plus loin; c'en serait trop; c'est à moi à avoir soin de vous, quand vous vous oubliez pour moi.

LA COMTESSE

Je vous aime; cela veut tout dire.

LE CHEVALIER

M'aimer, cela n'est pas assez, comtesse; distinguez-moi un peu de Lélio, à qui vous l'avez dit peut-être aussi.

LA COMTESSE

Que voulez-vous donc que je vous dise?

LE CHEVALIER

Un je vous adore; aussi bien il vous échappera demain ; avancez-le-moi d'un jour ; contentez ma petite fantaisie, dites.

LA COMTESSE

Je veux mourir, s'il ne me donne envie de le dire. Vous devriez être honteux d'exiger cela, au moins.

LE CHEVALIER

Quand vous me l'aurez dit, je vous en demanderai pardon.

LA COMTESSE

Je crois qu*il me persuadera.

I«B CHEVALIER

Allons, mon cher amour, régalez ma tendresse de ce petit trait-là ; vous ne risquez rien avec moi ; laissez sortir ce mot-là de votre belle bouche; voulez-vous que je lui donne un baiser pour l'encourager?

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