LA COMTESSE, LE CHEVAUER
LE CHEVALIER
J'allais vous trouver, comtesse.
LA COMTESSE
Vous m'avez inquiétée, chevalier. J'ai vu de loin Lélio vous parler; c'est un homme emporté; n'«iycz point d'affaire avec lui, je vous prie.
Ma foi, c'est un original. Savez-vous qu'il se vante de vous obliger à me donner mon congé?
IJ^ COMTESSE
Lui? S'il se vantait d'avoir le sien, cela serait plus raisonnable.
LE CHEVALIER
Je lui ai promis qu'il l'aurait, et vous dégagerez ma parole. Il est encore de bonne heure; il peut gagner Paris, et y arriver au soleil couchant; expédions-le, ma chère âme.
LA COMTESSE
Vous n'êtes qu'un étourdi, chevalier; vous n'avez point de raison.
LE CHEVALIER
De la raison ! que voulez-vous que j'en fasse avec de l'amour? Il va trop son train pour elle. Est-ce qu'il vous en reste encore de la raison, comtesse? Me feriez- vous ce chagrin-là? Vous ne m'aimeriez guère.
LA COMTESSE
Vous voilà dans vos petites folies; vous savez qu'elles sont aimables, et c'est ce qui vous rassure; il est vrai que vous m'amusez. Quelle différence de vous à Lélio, dans le fond!
LE CHEVALIER
Oh! vous ne voyez rien. Mais revenons à Lélio; je vous disais de le renvoyer aujourd'hui; l'amour vous y condamne; il parle, il faut obéir.
Eh bien! je me révolte ; qu'en arrivera-t-il?
LE CHEVALIER
Non; vous n'oseriez.
LA COMTESSE
Je n'oserais! Mais voyez avec quelle hardiesse il me dit cela I
LE CHEVALIER
Non, vous dis-je, je suis sûr de mon fait; car vous m'aimez; votre cœur est à moi. J'en ferai ce que je voudrai, comme vous ferez du mien ce qu'il vous plaira; c'est la règle, et vous l'observerez; c'est moi qui vous le dis.
LA COMTESSE
Il faut avouer que voilà un fripon bien sûr de ce qu'il vaut. Je l'aime! mon cœur est à lui! il vous dit cela avec une aisance admirable; on ue peut pas être plus persuadé qu'il l'est.
LE CHEVAUER.
Je n'ai pas le moindre petit doute; c'est une
LA FAUSSE SUIVANTE, ACTE III, SCÈNE VI
confiance que vous m'avez donnée. J'en use sans façon, comme vous voyez, et je conclus toujours que Lé]io partira.
LA COMTESSE
Ehl vous n'y songez pas. Dire à un homme qu'il s'en aille I
LB CHEVALIER
Me refuser son congé à moi qui le demande, comme s'il ne m'était pas dûl
LA COMTESSE
Badin !
LE CHEVALIER
Tiède amante!
LA COMTESSE
Petit tyran !
LE CHEVALIER
Cœur révolté, vous rendrez-vousî
LA COMTESSE
Je ne saurais, mon cher chevalier; j'ai quelques raisons pour en agir plus honnêtement avec lui.
LE CHEVALIER
Des raisons, madame, des raisons! et qu'est-ce que c'est que cela?
LA COMTESSE
Ne VOUS alarmez point; c'est que je lui ai prêté de l'argent.
LE CHEVALIER
Eh bien! vous en aurait-il fait une reconnaissance qu'on n'ose montrer en justice?
Point du tout; j'en ai son billet.
LE CHEVALIER
Joignez-y un sergent; vous voilà payée.
LA COMTESSE
n est vrai ; mais...
LE CHEVAUER.
Uai! hai! voilà un mais qui a l'air honteux.
LA COMTESSE
Que voulez-vous donc que je vous dise? Pour m'assurer cet argent-là, j'ai consenti que nous fissions lui et moi un dédit de la somme.
LE CHEVALIER
Un dédit, madame! Ah! c'est un vrai transport d*aroourque ce dédit-là; c'est une faveur. Il me pénètre, il me trouble ; je n'en suis pas le maître.
LA COMTESSE
Ce misérable dédit! pourquoi faut-il que je l'aie fait? Voilà ce que c'est que ma facilité pour un homme haïssable, que j'ai toujours deviné que je haïrais. J'ai toujours eu certaine antipathie pour lui, et je n'ai jamais eu l'esprit d'y prendre garde.
LE CHEVALIER
Ahl madame, il s'est bien accommodé de cette antipathie-là; il en a fait un amour bien tendre! Tenez, madame, il me semble que je le vois à vos genoux, que vous l'écoutez avec plaisir, qu'il vous jure de vous adorer toujours, que vous le payez du même serment, que sa bouche cherche la vôtre, et que la vôtre se laisser trouver ; car voilà ce qui
arrive. Enfin je vous vois soupirer ; je vois vos yeux s'arrêter sur lui, tantôt vifs, tantôt languissants, toujours pénétrés d'amour, et d'un amour qui croit toujours. Et moi je me meurs; ces objetslà me tuent ; comment ferai-je pour les perdre de vue? Cruel dédit, te verrai-je toujours? Qu'il va me coûter de chagrins! (A part.) Et qu'il me lait dire de folies!
LA COMTESSE
Courage, monsieur; rendez-nous tous deux les victimes de vos chimères. Que je suis malheureuse d'avoir parlé de ce dédit! Pourquoi faut-il que je vous aie cru raisonnable? Pourquoi vous ai-jevu? Est-ce que je mérite tout ce que vous me dites? Pouvez-vous vous plaindre de moi ? Ne vous aimé-je pas assez? Lélio doit-il vous vous chagriner? L'ai-je aimé autant que je vous aime? Où est l'homme plus chéri que vous l'êtes? plus sûr, plus digne de l'être toujours? Et rien ne vous persuade ; et vous vous chagrinez ; vous n'entendez rien; vous me désolez. Que voulez-vous que nous devenions? Comment vivre avec cela, dites-moi donc?
LE CHEVALIER, ù part.
Le succès de mes impertinences me surpreud. {Haut,) C'en est fait, comtesse; votre douleur me rend mon repos et ma joie. Combien de choses tendres ne venez-vous pas de me dire ! Cela est inconcevable ; je suis charmé. Reprenons notre humeur gaie; allons, oublions tout ce qui s'est passé.
LA COMTESSE
Mais comment se fait-il que je vous aime tant? Qu'avez-vous fait pour cela?
LE CHEVALIER
Hélas! moins que rien; tout vient de votre bonté.
C'est que vous êtes plus aimable qu'un autre, apparemment.
LE CHEVALIER
Pour tout ce qui n'est pas comme vous, je le serais peut-être assez; mais je ne suis rien pour ce qui vous ressemble. Non, je ne pourrai jamais payer votre amour; en vérité, je n'en suis pas digne.
LA COMTESSE
Comment donc faut-il être fait pour le mériter?
LE CHEVALIER
Oh ! voilà ce que je ne vous dirai pas.
LA COMTESSE
Aimez-moi toujours, et je suis contente.
LE CHEVALIER
Pourrez-vous soutenir un goût si sobre?
LA COMTESSE
Ne m'affiiçez plus; tout ira bien.
LE CHEVALIER
Je vous le promets ; mais que Lélio s'en aille.
LA COMTESSE
J'aurais souhaité qu'il prît son parti de lui
même, à cause du dédit; ce serait dix mille écus que je tous sauverais, chevalier; car enûo, c'est votre bien que je ménage.
LE CHEVALIER
Périssent tous les biens du monde, et qu'il parte ; rompez avec lui la première; voilà mon bien.
LA COMTESSE
Faites-y réflexion.
LE CHEVALIER
Vous hésitez encore; vous avez peine à me le sacrjflerl Est-ce là comme on aime? Oh! qu'il vous manque encore de choses pour ne laisser rien à souhaiter à un homme comme moi.
LA COMTESSE
Eh bîeni il ne manquera plus rien; consolezvous.
LE CHEVAUER.
Il vous manquera toujours pour moi.
LA COMTESSE
Non; je me rends; je renverrai Lélio, et vous dicterez son congé.
LE CHEVALIER
Lui direz-vous qu'il se retire sans cérémonie?
LA COMTESSE
Oui.
LE CHEVALIER
Non, ma chère comtesse, vous ne le renverrez pas. Il me sultit que vous y consentiez; votre amour est à toute épreuve, et je dispense votre politesse d'aller plus loin; c'en serait trop; c'est à moi à avoir soin de vous, quand vous vous oubliez pour moi.
LA COMTESSE
Je vous aime; cela veut tout dire.
LE CHEVALIER
M'aimer, cela n'est pas assez, comtesse; distinguez-moi un peu de Lélio, à qui vous l'avez dit peut-être aussi.
LA COMTESSE
Que voulez-vous donc que je vous dise?
LE CHEVALIER
Un je vous adore; aussi bien il vous échappera demain ; avancez-le-moi d'un jour ; contentez ma petite fantaisie, dites.
LA COMTESSE
Je veux mourir, s'il ne me donne envie de le dire. Vous devriez être honteux d'exiger cela, au moins.
LE CHEVALIER
Quand vous me l'aurez dit, je vous en demanderai pardon.
LA COMTESSE
Je crois qu*il me persuadera.
I«B CHEVALIER
Allons, mon cher amour, régalez ma tendresse de ce petit trait-là ; vous ne risquez rien avec moi ; laissez sortir ce mot-là de votre belle bouche; voulez-vous que je lui donne un baiser pour l'encourager?