ANNIBAL, ACTE H, SCÈNE IL
Coosallez nos amis : ce qu'ils ODt de puissance N'est que le prix heureux de leur obéissance. Quoi qu'il en soit, enfin, que votre ambition Respecte un roi qui vit sous sa protection.
PRUSIAS
Sejgoeur, quand le Sénat s'abstiendrait d'un lan-
Qui fait à tous les rois un si sensible outrage ; [gage
Que, sans me conseiller le secours de l'effroi,
II dirait simplement ce qu'il attend de moi ;
Quand le Sénat, enfin, honorerait lui-même
G6 front qu'avec éclat distingue un diadème,
Croyez-moi, le Sénat et son ambassadeur
N'en parleront tous deux qu'avec plus de grandeur.
Vous ne m'étonnez point, seigneur, et la menace
Fait rarement trembler ceux qui sont à ma place.
Un roi, sans s'alarmer d'un procédé si haut.
Refuse s'il le peut, accorde s'il le faut.
Cest de ses actions la raison qui décide.
Et l'outrage jamais ne le rend plus timide.
Arlamène avec moi, seigneur, fit un traité
Qui de sa part encor n'est point exécuté :
Et quand je l'en pressais, j'appris que son armée
Pour venir me surprendre était déjà formée.
Son perfide dessein alors m'étant connu.
J'ai rassemblé la mienne, et je l'ai prévenu.
Le Sénat pourrait-il approuver l'injuslice,
Et d'une lâcheté veut-il être complice?
Son pouvoir n'est-il pas guidé par la raison?
Vos alliés ont-ils le droit de trahison?
Et lorsque je suis près d'en être la victime,
M'en défendre,seigneur,est-ce commettre un crime?
FLAlflNIUS.
Pourquoi nous déguiser ce que vous avez fait? A ce traité vous-même avez-vous satisfait? Et pourquoi d'Artamène accuser la conduite. Seigneur, si de la vôtre elle n'est que la suite ? Vous avez fait la paix : pourquoi dans vos États Avez-vous conservé, même accru vos soldats? Prétendiez- vous, malgré cette paix solennelle, Lai laisser soupçonner qu'elle était infidèle, El l'engager à prendre une précaution Qui servit de prétexte à votre ambition? Hais le Sénat a vu votre coupable ruse. Et no recevra point une frivole excuse. Quels que soient vos motifs, je ne viens en ces lieux Que pour vous avertir qu'ils lui sont odieux. SoDgcz-y; mais surtout tachez de vous défendre Du poison des conseils dont on veut vous sur-
ANNiBAL. [prendre.
S*il écoute les miens, ou s'il prend les meilleurs, Rome ira proposer son esclavage ailleurs. Prusîas indigné poursuivra la conquête Qu'à lui livrer bientôt la victoire s'apprête. Ces conseils ne sont pas plus dangereux pour lui Que pour ce fier Sénat qui l'insulte aujourd'hui. Si le roi contre lui veut en faire l'épreuve. Moi, qui vous parle, moi, je m'engage à la preuve.
PIAMENIUS.
Le projet est hardi. Cependant votre état
Promet déjà beaucoup en faveur du Sénat ; Et votre orgueil, réduit à chercher un asile, Fournit à Prusias un espoir bien fragile.
ANNIBAL
Non, non, Flaminius, vous vous entendez mal A vanter le Sénat aux dépens d'Annibal. Cet état où je suis rappelle une matière Dont votre Rome aurait à rougir la première. Ne vous souvient-il plus du temps où dans mes La victoire avait mis le destin des Romains? [mains Retracez-vous ce temps où par moi l'Italie D'épouvante, d'horreur et de sang fut remplie. Laissons de vains discours, dont le faste menteur De ma chute aux Romains semble donner l'honneur. Dites, Flaminius; quelle fut leur ressource? Parlez, quelqu'un de vous arrôla-t-il ma course? Sans l'imprudent repos que mon bras s'est permis, Romains, vous n'auriez plus d'amis ni d'ennemis. De ce peuple insolent, qui veut qu'on obéisse. Le fer et l'esclavage allaient faire justice ; Et les rois, que soumet sa superbe amitié. En verraient à présent le reste avec pitié. 0 Rome ! tes destins ont pris une autre face. Ma lenteur, ou plutôt mon mépris te fit grâce : Négligeant des progrès qui me semblaient trop sûrs, Je laissai respirer ton peuple dans tes murs. Il échappa depuis, et ma seule imprudence Des Romains abattus releva l'espérance.
Mais ces fiers citoyens, que je n'accablai pas. Ne sont point assez vains pour mépriser mon bras; Et si Flaminius voulait parler sans feindre. Il dirait qu'on m'honore encor jusqu'à me craindre.
I En effet, si le roi profite du séjour
I Que les dieux ont permis que je fisse en sa cour. S'il ose pour lui-même employer mon courage, Je n'en demande pas à ces dieux davantage. Le Sénat, qui d'un autre est aujourd'hui l'appui, Pourra voir arriver le danger jusqu'à lui. Je sais me corriger; il sera difficile De me réduire alors à chercher un asile.
FLAMINIUS
Ce qu'Annibal appelle imprudence et lenteur, I S'appellerait efi'roi, s'il nous ouvrait son cœur. I Du moins, cette lenteur et cette négligence Eurent avec l'effroi beaucoup de ressemblance ; Et l'aspect de nos murs si remplis de héros Put bien vous conseiller le parti du repos. Vous vous corrigerez? Et pourquoi dans l'Afrique N'avez-vous donc pas mis tout votre art en prati- Serait-ce qu'il manquait à votre instruction [que? La honte d'être encor vaincu par Scipion? Rome, il est vrai, vous vit gagner quelque victoire, Et vous avez raison quand vous en faites gloire. Mais ce sont vos exploits qui doivent effrayer Tous les rois dont l'audace osera s'y fier. Rome, vous le savez, en cent lieux de la terre Avait à soutenir le fardeau de la guerre. L'univers attentif crut la voir en danger, [ Douta que ses efforts pussent l'en dégager.