‹ Œuvres de Marivaux: théâtre completChapitre 856 sur 1238 · LE TRIOMPHE DE L'AMOUR, ACTE II, SCÈNE IIL · texte numérisé non relu

LE TRIOMPHE DE L'AMOUR, ACTE II, SCÈNE IIL

tiendrait qu'à moi de vous voir toujours; et sur ce pied-là voici ce que j'imagine.

PBOCION.

Voyons.

AGIS

Je ne saurais sitôt quitter ces lieux; d'importantes raisons, que vous saurez quelque jour, m'en empêchent. Mais vous, Phocion, qui êtes le maître de votre sort, attendez ici que je puisse décider du mien; demeurez près de nous pour quelque temps. Vous y serez dans la solitude, il est vrai; mais nous y serons ensemble, et le monde peut- il rien offrir de plus doux que le commerce de deux cœurs vertueux qui s'aiment?

PHOCION

Oui, je vous le promets, Agis. Après ce que VOUS venez de dire, je ne veux plus appeler le monde, que les lieux où vous serez vous-même.

AGIS

Je suis content ; les dieux m'ont fait naître dans l'inrortune; mais puisque vous restez, ils s'apaisent, et voilà le premier signal des faveurs qu'ils me réservent dans l'avenir.

PHOCION

Écoutez aussi. Agis. Au milieu du plaisir que j'ai de vous voir si sensible, il me vient une inquiétude. L'amour peut altérer bientôt de si tendres sentiments; un ami ne tient point contre une maîtresse.

AGIS

Moi! de l'amour, Phocion! Fasse le ciel que votre âme lui soit aussi inaccessible que la mienne ! Vous ne me connaissez pas ; mon éducation, mes sentiments, ma raison, tout lui ferme mon cœur; il a fait les malheurs de mon sang, et je hais, quand j'y songe, jusqu'au sexe qui nous riospire.

Quoi! ce sexe est l'objet de votre haine, Agis?

AGIS

Je le fuirai toute ma vie.

PHOCION

Cet aveu change tout entre nous, seigneur. Je vous ai promis de demeurer en ces lieux ; mais la bonne foi me le défend ; cela n'est plus possible, et je pars. Vous auriez quelque jour des reproches à me faire; je ne veux point vous tromper, et je vous rends jusqu'à l'amitié que vous m'aviez accordée.

AGIS

Quel étrange langage me tenez-vous là, Phocion ! D'où vient ce changement subit? Qu'ai-je dit qui puisse vous déplaire?

PHOCION

Rassurez-vous, Agis; vous ne me regretterez point. Vous avez craint de connaître ce que c'est que la douleur de perdre un ami; je vais l'éprouver bientôt, mais vous ne la connaîtrez point.

AGIS

Moi, cesser d'être votre amil

PHOCION

Vous êtes toujours le mien, seigneur; mais je ne suis plus le vôtre. Je ne suis qu'un des objets de cette haine dont vous parliez tout à l'heure.

Quoi! ce n'est point Phocion?...

PHOCION

Non, seigneur; cet habit vous abuse. Il vous cache une fille infortunée qui échappe sous ce déguisement à la persécution de la princesse. Mon nom est Aspasie; je suis née d'un sang illustre dont il ne reste plus que moi. Les biens qu'on m'a laissés me jettent aujourd'hui dans la nécessité de fuir. La princesse veut que je les livre avec ma main à un de ses parents qui m'aime, et que je hais. J'appris que, sur mes refus, elle devait me faire enlever sous de faux prétextes ; et je n'ai trouvé d'autre ressource contre cette violence, que de me sauver sous cet habit qui me déguise. J'ai entendu parler d'Hermocrate, et de la solitude qu'il habite; je venais chez lui, sans me faire connaître, tâcher, du moins pour quelque temps, d'y trouver une retraite. Je vous ai rencontré; vous m'avez offert votre amitié, je vous ai vu digne de toute la mienne ; la confiance que je vous marque est une preuve que je vous l'ai donnée, et je la conserverai malgré la haine qui va succéder à cette amitié que nous nous étions réciproquement promise.

AGIS

Dans Téton nement où vous me jetez, je ne saurais plus moi-même démêler ce que je pense.

PHOCION

Et moi, je le démêle pour vous ; adiei, «eigncur. Hermocrate souhaite que je me retire d*ici ; vous m'y souffrez avec peine ; mon départ va vous satisfaire tous deux; je vais chercher des cœurs dont la bonté ne me refuse pas un asile.

AGIS

Non, madame; arrêtez... Votre sexe est dangereux, il est vrai; mais les infortunés sont trop respectables.

Vous me haïssez, seigneur.

AGIS

Non, vous dis-je; arrêtez, Aspasie. Vous êtes dans un état que je plains; je me reprocherais de n'y avoir pas été sensible, et je presserai moimême Hermocrate, s'il le faut, de oonsentir à votre séjour ici. Vos malheurs m'y obligent.

PHOaON.

Ainsi vous n'agirez plus que par pitié pour moi. Que cette aventure me décourage! Le jeune seigneur qu'on veut que j'épouse me paraît estimable. Après tout, plutôt que de prolonger un état aussi embarrassant que le mien, ne vaudrait-il mieux me rendre?

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