LA MÉPRISE, SCÈNE V
UORTBNSB.
Mais en vérité, monsieur, après m'avoir appris que vous m*aimez, me conseilleriez-vous de vous dire que je veux bien que vous me voyiez I Je ne pense pas que cela m* arrive. Vous m*avez demandé si je vous haïssais ; je vous ai répondu que non ; en voilà bien assez, ce me semble; n*imaginez pas que j*aille plus loin. Quant aux mesures que vous pouvez prendre pour vous mettre en état de me voir avec un peu plus de décence qu'ici, ce sont vos affaires. Je ne m'opposerai point à vos desseins ; car vous trouverez bon que je les ignore, et il faut même que cela soit ainsi. Un homme comme vous a des amis, sans doute, et n'aura pas besoin d'être aidé pour se produire.
ERGASTE
Hélas! madame, je m'appelle Ergaste; je n'ai d'amis ici que le comte de Belfort, qui m'arrêta hier comme j'arrivais du Dauphiné, et qui me mena sur-le-champ dans cette campagne-ci.
HORTENSE
Le comte de Belfort, dites- vous? Je ne savais pas qu'il fût ici. Nos maisons sont voisines; apparemment qu'il nous viendra voir. Et c'est donc chez lui que vous êtes actuellement, monsieur?
ERGASTE
Oui, madame. Je le laissai hier donner quelques ordres après diner, et je vins me promener dans les allées de ce petit bois où j'apercevais du monde. Je vous y vis: vous vous y démasquâtes un instant, et dans cet instant vous devîntes l'arbitre de mon sort. J'oubliai que je retournais à Paris ; j'oubliai jusqu'à un mariage avantageux qu'on m'y ménageait, et auquel je renonce. Quant à la personne avec qui j'allais le conclure, rien ne me lie avec elle qu'un simple rapport de condition de fcfrtune.
Dès que ce mariage vous est avantageux, la partie se renouera. La dame est aimable, sans doute, et vous ferez vos réflexions.
ERGASTE
Non, madame; mes réflexions sont faites, et je le répète encore, je ne vivrai que pour vous, ou je ne vivrai pour personne. Trouver grâce à vos yeux, voilà à quoi j'ai mis toute ma fortune; et je ne veux plus rien dans le monde, si vous me défendez d'y aspirer.
HORTENSE
Moi, monsieur! je ne vous défends rien, je n'ai pas ce droit-là ; on est le matlre de ses sentiments; et si le comte de Belfort, dont vous parlez, allait vous mener chez moi, je le suppose, parce que cela peut arriver, je serais môme obligée de vous y bien recevoir.
ERGASTE
Obligée, madame! Vous ne m'y souffrirez donc que par politesse?
HORTENSE
A vous dire vrai, monsieur, j'espère bien n'agir que par ce motif-là, du moins d'abord ; carde l'avenir, qui est-ce qui en peut répondre?
ERGASTE
Vous, madame, si vous le voulez.
HORTENSE
Non ; je ne sais encore rien là- dessus, puisqu'ici même j'ignore ce que c'est que l'amour; et je voudrais bien l'ignorer toute ma vie. Vous aspirez, dites-vous, à me rendre sensible? A la bonne heure ; personne n'y a réussi. Vous le tentez, nous verrons ce qu'il en sera; mais je vous saurai bien mauvais gré, si vous y réussissez mieux qu'un autre.
ERGASTE
Non, madame; je n'y vois point d'apparence.
HORTENSE
Je souhaite que vous ne vous trompiez pas; cependant je crois qu'il sera bon avec vous de prendre garde à soi de plus près qu'avec un autre. Mais voici du monde ; je serais fâchée qu'on nous vit ensemble; éloignez-vous, je vous prie.
ERGASTE
Il n'est point tard; continuez-vous voire promenade, madame? Et pourraisje espérer, si 1 occasion s'en présente, de vous revoir encore ici quelques moments?
HORTENSE
Si vous me trouvez seule et éloignée des autres, dès que nous nous sommes parlé, et que, grâce à votre précipitation, la faute en est faite, je crois que vous pourrez m'aborder sans conséquence.
ERGASTE
Et cependant je pars, sans avoir eu la douceur de voir encore ces yeux et ces traits...
HORTENSE
Il est trop tard pour vous en plaindre; mais vous m'avez vue. Séparons-nous; car on approche. {Ergaste sort.) Je suis donc folle ! Je lui donne une espèce de rendez-vous; et j'ai peur de le tenir, qui pis est.