‹ Œuvres de Massillon, ci-devant prêtre de l'ortoire, évêque de Clermont l'un des quarante de l'Académie FrançoiseChapitre 70 sur 131 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

Ce qui distingue lès Justes des Cbrétiens charnels, dit S. Augustin, n'est pas le corps des œuvres extérieures; c'est l'esprit invisible qui les anime. Les actions de la piété sont souvent communes aux bons et aux méchans ; c'est la disposition du cœur qui les discerne. Tous courent, dit l'Apôtre, mais tous n'arrivent pas au but , parce que ce n'est pas le même esprit qui les pousse.

Or, pour appliquer cette maxime à mon sujet , de tous les devoirs dé la piété chrétienne, il n'en est point sans doute dont les gens du inonde et les gens de bien remplissent plus également les dehors, que celui de venir écouter la parole de l'Evangile. Tous viennent en foule, comme autrefois les Israélites au pied de la montagne sainte , entendre les paroles de la loi. L'enceinte de nos temples peut à peine suffire à la multitude. dés Fîcfèles ; l'heure même des mystères terribles ne voit pas les autels environnés de tant d'adorateurs; les assemblées profane» cesa^ent pour venir gtossir rassemblée sainte au temps de rinstruetion ; <étie» liièeles qui ont vu se refroidir le zèle des Chrétiens sur tons (éé animes devoirs* de la' religion , n'ont pu, ce semble, le ralentir sur eelùi* ei. Cependant ^ de tous les ministères confiés à l'Eglise pour la'0ofi3bmâ»tflian des Elus, il n'en est presque pas de plus inutile ^ue eekii de la parole ; et le moyen lepius puissant que la religion ail de tout temps employé pour la converaioii

des bommes , est deyena aujourd'hui hi f^us foible de sts ressources. Vous êtes Tous-mêmes 9 M. F., une triste preuve de celte vérité. Jamais les instructions ne furent plus fréquentes qu'elles le sont dé nos jours, et jamais les conversions n'ont été plus rares.

Il importe donc de développer ici les causes d*un abus si^ommun et si déplorable:, or, la première est sans doute dans le défaut des dispositions qui doivent vous conduire dans ce lieu saint pour y écouter la parole du salut. £t certes, si S. Paul ordonnoit autrefois aux Fidèles de s*éprouver avant que devenir manger le pain de vie ; s'il leur déclaroit que ne pas le discerner des viandes communes « c'étoit se rendre coupable du corps du Seigneur; nous n'avons pas moins raison de vpua| dire que vous devez vous éprouver, et prépa^ rer votre ame avant que de venir participer à la nourriture spirituelle que nous rompons au peuple ; et que ne pas la discerner, par la manière de l'entendre, delà parole des hommes 9 c'est se rendre coupable de la parole même de J. C.

La première disposition que demande de vous la sainteté de cette parole, lorsque vous venez l'entendre, c'est un désir qu'elle vous soie utile. Vous devez ^ dans le secret de votre maison, avant devenir dans nos temples, vous adresser au Père'des lumières, et lui demander qu'il vous donne ces oreilles du cœur, qui seules font entendre sa voix ; qu'il donne à sa parole cette vertu* cette onction secrète» ces attraits si puissans et si heureux pour la conversion des pécheurs ; qu'il surmonte cette insensibilité que vous avez jusqu'ici opposée à toutes les vérités entendues ; qu'il fixe ces seusibilités d'un moment que vous ave% si souvent éprouvées en nous écoutant « et qui n'ont jamais eu de suite pour votre salut ; qu'il nous, donne à nous-mêmes ce zèle, eeite sagesse, cette dignité ^ cette plénitude de son Esprit, ces lun^ières vives, cette vél^émence divine, toujours persuasive, et qui ne parle jamais en vain; qu'il forme dans nos coeurs le goût de$ vérités qu'il met dans nos bouches ; qu'il nous rende insensible à vos louanges ou à vos censures , afin que nous soyons plus utiles à vos besoins ; que le désir de votre salut supplée en nous aux talens que la nature nous refuse; et que nous honorions notre ministère , en ne cherchant pas à vous plaire, mais à vous sauver.

]^t certes, M. F. , si les Israélites', autrefois sur le point d'approcher de la montagne (}e Sinaii , e^ d'y entendre les paroles.de la loi que l'Ange devoit leur annoncer ,. forent obliges par l'ordre du Seigneip: de se purifier , de laver leurs vètemens et de s'abstenir même des saiints devoirs du mariage, pour se préparée à celte grapde actiou, et ne rien porter au pied de la montagne qui ne fût digne de la sainteté de la loi q«^'ik allpieat entendre ; n'est- il pas plus raisonnable , dit S. Chrysostôme , lorsque voas venez écouter ks paroles divines d'une loi plus sainte, d'y apporter du moins les précautions de foi , de piété, de respect même extérieur, qui marquent en vous un désir sincère de conformer vos mœurs aux maximes que nous allons vous annoncer? Quoi 9 'M. F., les préceptes de J. C, les pa-

a6S l" DIMANCHE DE CAREME.

rôles de la irie étemelle , seroient-elles entendues avec moins de précaotîoDS que les ordonnances d*one loi figurative? est-ce parce qu'un ange ne descend plus du ciel pour vous les annoncer ? Mais ne sommes-nous pas ici comme lui les envoyés de Dieu, et ne vous parlons-nous pas comme loi à sa place ? L'ange sur la montagne portoit-il plus de caractères de la divinité, que nous en portons? Il écrivoît la loi sur des tables de pierre ; la grâce de notre ministère la grave dans les cœurs. Il promettoit le lait et le miel ; et nous annonçons les biens véritables. Il parloit aux chefs des tribus , ces héros qui vainquirent les peuples de Chanaan et conquirent leurs villes; et nous parlons devant les princes et les rois de la terre, et devant un Koi encore plus grand par sa piété que par ses conquêtes. Les foudres et les éclairs , qui accompagnoient ses menaces contre les transgresseurs de la loi , renversoient le peuple frappé de terreur au pied de la montagne ; mais qu'étoit-ce que ces menaces et ces malédictions temporelles, leurs villes démolies, leurs femmes et leurs enfans menés en captivité, si vous le comparez au malheur éternel que nous ne cessons de prédire aux violateurs de la loi de Dieu? Siéparez ce que nous sommes , du ministère que nous remplissons ; qu'y a- -t-il ici de moins terrible et de moins respectable que sur la montagne de Sinaï ?

Et cependant quelles préparations vous conduisent à une action si sainte et si digne de respect ? Une vaine curiosité qu'on veut satisfaire; un loisir inutile qu'on est bien aise d'amuser; un spectacle de religion dont on veut avoir le plaisir; une coutume qu'on suit, parce que le monde l'a reçue ; que sais-je? le désir de plaire au maître, en imitant son respect pour la parole de l'EVangile, et de s'attirer, plutôt ses regards que ceux de la miséricorde divine: que sais-je encore? des vues peut-être plus criminelies, et dont on n*oserôit parler, de peur d'avilir la gravité de nofre ministère. Nul motif *de salut ne vous conduit ici, nulle vue de foi ne vous y prépare ; nul sentiment de piété ne vous y accompagne ; en un met , venir écouter la parole sainte n'est pas même pour vous une œuvre de religion. • •

Première raison de l'inutilité de notre ministère. Car , comment voulez- vous qu'une démarche toute profane serve de disposition à la grâce , et que dans cette multitude de Fidèles -assemblés en ce lieu saint , la bonté de Dieu aille vous discerner de la foule pour ouvrir •votre cœur à la parole de vie , vous qui n'avez apporté ici que les dispositions les plus propres à éloigner de vous cette miséricok'de ? M. F. , comme la religion n'a rieU de plus'grand en url sens que le dépôt de la doctriUe et de lavérité, la piété ne connoît rien aussi de plifs important et qui demande des pcécautions plusreligieuses , que <ie l'écouter et de S'en instruite. ' •

La seconde disposition qui doit vous conduire en ce lieu saiijt , est une disposition de douleur et de confusion, fontJée sur le peu de fruit que vous avez retiré jusqu'ici de tant.de vérités entendues. Vous

SUR LA PAROLE DE DIEtT. tx6g

devez rappeler tant de inouvemens de componction que le Seigneur a opérés dans Yos cœurs parle ministère de la parole, et qui ont toujours été sans succès pour Yotre salut ; tant de pieuses résolutions inspirées en ce lieu , qui sembloient promettre un changement de vie, et qui, au sortir, ont échoué contre le premier écueil. Car , ce\jui doit vous effrayer ici davantage, c'est qu'autant de vérités qui n'ont fait sur vous que des impressions passagères , sont autant de témoins qui déposeront contre vous devant le tribunal de J. C. : autant de fois que la parole de TËvangile ne vous a pas touchés jusqu'à la pénitence, autant de fois elle vous a rendus plus indignes d'obtenir la grâce du repentir. La foi ne connoît point ici de milieu; et si vous n'en êtes pas sorti changés , vous en êtes toujours sorti en quelque façon plus coupables, puisque vous avez ajouté à tous vos autres crimes celui du mépris de la parole sainte.

Voilà les réflexions qui doivent occuper votre foi , et en tremblant sur le passé lorsque vous venez dans l'assemblée des Fidèles , vous devez vous demander à vous-mêmes : Vaîs-je écouter une parole qui me jugera , ou des vérités qui me délivreront? vais-je offrir à la miséricorde de Dieu un cœur docile et préparé, ou à sa justice de nouveaux motifs de condamnation contre moi? Depuis si long-temps on Hi'annonce des vérités, dont tonte l'indulgence que j'ai pour mes passions , ne peut affoiblirla force dans mon esprit, et qui me font en secret' convenir malgré moi de l'égarement de mes voies: ai- je fait une seule démarche pour en sortir? Depuis si long-temps on m'avertit que le corps du Chrétien est le temple de Dieu; en suis-je devenu plus chaste? Depuis si long-temps j'enteipds dire qu^il faut arracher l'œil qui scandalise, et lé jeter loin de soi ; en suis-je venu à ces séparations que jeconnois moi-même si indispensables à mon salut? . Depuis si long-temps on me déclare que différer de jour en jour sa pénitence c'est vouloir mourir dans-son péché; me trouvé-je plus disposé à sortir de mon état déplorable , et à commencer tout de bon l'ouvrage de mon salut'?

Grand Dieu ! ne vous lasserez-vous pas de me donner un cœur sensible à des vérités qui me touchent toujours^ et qui ne me changent jamais? et ne punirez-vous pas l'abus que je fais de votre parole , en lui étant à mon égard cette force que vous lui laissez encore, pour me rappeler à la pénitence? Et certes, M. F. , combien de Fi-, de] es qui m'écoutent , sensibles autrefois aux vérités que nous annonçons, ne viennent plus aujourd'hui leur offrir qu'un cœur tranquille et endurci I Ils négligèrent ces temps heureux , oùja grâce youloit encore leur ouvrir cette voie de conversion ; et depuis une si longue et si funeste négligence , ils nous écoutent de sang froid ; et les vérités les plus terribles dans nos bouches ne sont plus pour eux qu'un, airain sonnant et une cymbale retentissante.

Or, je vous demande , M. F. , ce sentiment de douleur sur le peu d'usage que vous avez fait jusqu'ici de tant d'instructions entendues, vous est*il' inême connu ? ia seule pompe extérieure qncvous por-

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