‹ Œuvres de Massillon, évêque de ClermontChapitre 10 sur 235 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

L'orgueil a été de tout temps la plaie la plus dangereuse de l'homme. Né pour être grand et maître de toutes les créatures, il a toujours conservé au dedans de lui ces premières impressions de son origine; trouvant sans cesse dans son cœur, je ne sais quels sentiments secrets de sa propre excellence , que sa chute n'a point effacés, il se prêta d'abord à des penchants si doux : il ne chercha plus qu'à s'élever de degré en degré ; et ne rencontrant rien ici-bas qui pût satisfaire la grandeur d'une âme, laquelle n'avait été créée que pour régner avec son Dieu, il monta jusques au-dessus des nuées, et se plaça à côté du Très-Haut : de là l'homme se fit rendre les honneurs divins; l'homme se rendit à l'homme même, et l'univers adora, comme ses auteurs, des insensés que l'univers avait vu naître, et qui étaient venus tant de siècles après lui.

Cependant l'homme, depuis le péché, n'est plus qu'un vil esclave : tout ce qui l'élève le tire de la situation naturelle , puisque l'honneur n'est dû qu'à l'innocence, et que l'abjection doit être le partage du vice; et s'il lui reste encore quelque espoir de recouvrer sa première grandeur, ce ne peut être que dans l'humble aveu de sa bassesse.

Mais comment persuader au monde une vérité si nouvelle, démentie par la doctrine de toutes les sectes, par les préjugés de toutes les nations, et par

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les sentiments les plus vifs du cœur humain ? Les justes, dans ces temps reculés , qui précédèrent l'avénement du Libérateur, en avaient, je l'avoue, laissé de grands exemples aux hommes. Qu'est-ce que l'homme , ô mon Dieu ! s'écriait un saint roi , que vous daigniez vous abaisser jusqu'à lui , et le visiter ? avez-vous oublié que je suis devant vous comme un bête sans raison , et que le néant est le seul appui sur lequel toutes mes forces se soutiennent ?

Mais ce n'étaient là que des instructions , et il fallait à l'homme des remèdes : ces modèles étaient insuffisants. Car outre que les hommes ne pouvaient pas inspirer l'amour d'une vertu, dont ils étaient eux-mêmes touchés ;uncoupablequi s'humilie, peut à la vérité faire haïr ses crimes , mais il ne fait pas aimer ses humiliations : l'orgueil humain avait donc besoin d'un exemple , qui fut en même temps son remède, et il fallait l'instruire et le guérir tout à la fois. Et voilà, mes frères, le grand mystère que la sagesse de Dieu, après l'attente de tant siècles, les vœux de tant de justes , les oracles de tant de prophètes, opère aujourd'hui à Nazareth, dans le sein de Marie.

Or, souffrez que pour tirer de ce mystère adorable les instructions importantes que la sagesse divine y a cachées , je vous fasse remarquer quels sont les principaux caractères de l'orgueil humain, et l'opposition qu'ils ont avec l'anéantissement du Fils de Dieu dans son union avec notre nature.

Le premier caractère de l'orgueil est cette erreur qui fait que nous sortons, pour ainsi dire, de nousmêmes ; et que , pour nous étourdir sur le sentiment intérieur et humiliant de notre misère, nous cherchons avec complaisance dans les choses qui sont hors de nous; dans les biens, les titres, les dignités, la réputation, l'éclat de la naissance, une gloire dont la source ne devrait être que dans nousmêmes.

Or, mes frères, les circonstances extérieures de l'incarnation du Verbe, corrigent les hommes de cette première erreur. En effet, ne semblait-il pas qu'un mystère , dont les figures mêmes avaient été si pompeuses , les préparatifs si augustes , les promesses si magnifiques , les ombres , pour ainsi dire, si brillantes, aurait dû s'accomplir dans la plénitude des temps, avec encore plus d'éclat qu'il n'avait été promis ; et que puisque des signes si illustres avaient annoncé depuis tant de siècles aux hommes, que le Très-Haut devait les visiter, sa venue aurait dû être accompagnée de tant de gloire et de majesté, qu'on n'eût pu le méconnaître?

Cependant rien de plus obscur aux yeux des sens , que ce qui se passe aujourd'hui à Nazareth. La sainte

Fille, préférée à toutes les autres filles de Juda, et dans le sein de qui s'opère le secret ineffable de l'abaissement d'un Dieu, n'a rien qui la distingue dans sa tribu, que sa pudeur et son innocence. L'éclat du sang qu'elle tire de David, est obscurci par la bassesse de sa fortune : son obscurité a presque fait oublier son origine. Les cieux ne s'ouvrent pas , comme autrefois sur le mont Sinaï ; pour frayer une route de lumière au Dieu qui descend sur la terre : les anges ne l'environnent pas pour annoncer aux hommes son avènement au bruit des éclairs et des trompettes : les montagnes ne retentissent pas : des nuées de gloire ne s'abaissent pas pour enfanter le Juste : la maison même de Marie ne s'ébranle pas jusqu'aux fondements , comme un autre Cénacle, pour marquer la sainte horreur dont elle est saisie à la présence du Dieu qu'elle reçoit. Un seul envoyé du ciel, invisible à tous les hommes, apparaît à Marie dans le silence, sous la simplicité d'une forme humaine, comme pour honorer lui-même, en cachant sa gloire, l'anéantissement du Dieu dont il est le ministre. Nazareth, la plus méprisable ville de Juda, et d'où l'opinion publique était, qu'il ne pouvait rien sortir qui fit honneur à la Judée ; Nazareth , dis-je , où ce mystère se consomme , n'en est pas plus instruite que Jérusalem. Joseph lui-même ignore le secret de l'ambassade céleste; et le réduit , où Marie est cachée , est le seul confident d'un prodige où le monde entier a tant de part. Dans tous les autres mystères, les abaissements du Verbe sont mêlés d'éclat et de grandeur : ici tout est obscur, rien ne parle aux sens, parce qu'ici le dessein de la sagesse divine est d'en corriger les erreurs, et de substituer les nouvelles vues de la foi , aux anciennes illusions de la sagesse humaine.

En effet , mes frères, jusque-là les hommes avaient cru que les prospérités temporelles étaient des fa veurs du ciel ; que la réputation était un bien solide ; que les grands talents étaient d'heureux regards d'un Dieu favorable ; que les distinctions du rang et de la naissance avaient un éclat véritable , et n'étaient pas indignes des soins et de l'estime des hommes. Mais dans ce mystère, la sagesse de Dieu nous découvre un nouvel ordre de choses : elle étale à nos yeux un monde nouveau tout spirituel ; de nouveaux biens , de nouveaux honneurs , une gloire nouvelle : et réformant nos jugements , elle nous apprend que l'innocence et la vertu sont les seules richesses de l'homme ; que tout le mérite de l'âme fidèle est caché dans son cœur ; qu'un seul degré de charité élève plus haut le chrétien, que l'empire du monde entier : que la patience , l'humilité , la douceur , sont les plus grands talents d'un disciple de Jésus-Christ;

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que se vaincre soi-même sous les yeux de Dieu seul , est une gloire plus solide et plus immortelle, que la conquête des provinces et des royaumes ; et qu'enfin, la grandeur qui est hors de nous, n'est qu'un prestige qui nous joue, et qu'on n'est grand qu'autant qu'on est saint.

Or, mes frères , n'est-ce pas là encore aujourd'hui une sagesse inconnue au siècle? Dei sapientiam, quant nemo principum hujus sœculi cognovit. Où sont ceux qui regardent avec des yeux chrétiens le vain spectacle de la gloire humaine, et qui réservent toute leur admiration pour les dons de la grâce et le mérite de la sainteté? Qui s'attire plutôt nos hommages; ou un ambitieux, qui, à la tête d'un peuple d'hommes armés , remporte des victoires , et remplit l'univers du bruit de son nom et de sa vanité ; ou un juste environné de sa seule innocence , qui sait souffrir une injure , soutenir une humiliation, étouffer un ressentiment; qui sait combattre et vaincre pour le ciel ? Par où cherchons-nous à nous distinguer nous-mêmes de nos frères? est-ce par une charité plus vive; par une foi plus abondante; par une conscience plus pure; par une fidélité plus inviolable à tous nos devoirs ? Hélas! nous nous élevons d'une naissance illustre, comme si la gloire de nos ancêtres nous appartenait, et qu'elle ne devînt pas un opprobre et une roture pour nous, dès que nous portons un nom vide de leurs vertus. Nous comptons nos titres et nos exploits militaires, comme des distinctions glorieuses , qui nous élèvent au-dessus des autres hommes ; et nous ne voyons pas que le hasard, la faveur, la témérité, les conjonctures, ont eu plus de part à ces honneurs , que le devoir et la vertu. Nous nous parons des dignités éminentes qui nous distinguent dans notre peuple ; et nous ne comprenons pas que les plus grandes places sont de plus grands écueils, et qu'elles multiplient nos devoirs, sans augmenter notre mérite. Nous nous glorifions de la supériorité de nos lumières et de nos talents , et nous ignorons que les connaissances les plus vastes de l'esprit humain sont des lumières puériles , si elles se bornent aux choses présentes , et nous font perdre de vue les éternelles. Oui , mes frères , les grandeurs et les distinctions de la grâce et de la foi , ne touchent personne : ce qui est éternel, nous le regardons comme s'il n'était pas. Mais qu'importe au chrétien d'être obscur ou de briller aux yeux des hommes, puisqu'il n'est réellement que ce qu'il est devant Dieu, et que la foi nous dépouille de tout ce qui est hors de nous, et ne voit de nous que nous-mêmes?

Cependant, le second caractère de l'orgueil humain est cette faiblesse qui ne compte pour rien le

mérite de la vertu même, tandis qu'il est caché, et qui ne hait du vice que la confusion et l'opprobre ; comme si le vice et la vertu n'étaient que des opinions , et que l'homme ne pût être grand ou méprisable que dans l'idée des autres hommes.

Or, l'anéantissement du Verbe dans ce mystère , confond cette vaine attention aux jugements humains. Et certes le Fils de Dieu ne descendait sur la terre, que pour glorifier son Père, et reprendre dans le cœur des hommes , les hommages que les créatures lui avaient ravis. Ce dessein demandait , ce semble, qu'il se montrât à eux dans toute sa gloire , resplendissant comme sur le Thabor, et qu'il leur parût aussi glorieux et aussi digne de leurs hommages, qu'il se laissa voir alors aux disciples enchantés de la douceur de ce spectacle. C'est alors qu'il eût tout attiré après lui ; et que Jérusalem incrédule n'eût pas vu ses citoyens se partager sur la vérité de ses prodiges, et sur la sainteté de sa doctrine et de son ministère.

Néanmoins , ce n'est pas par l'éclat et la majesté , qu'il veut triompher de nos cœurs ; c'est par les humiliations et les opprobres : il cache tout ce qu'il est, il ne donne pas sa gloire à un autre; mais il la dérobe, pour ainsi dire, à lui-même. Rien de ce qu'il avait de grand dans le sein de son Père , ne l'accompagne aux yeux des sens dans celui de Marie; sa puissance se change en faiblesse; sa sagesse infinie n'est plus qu'une raison naissante et enveloppée; son immensité paraît renfermée dans les bornes d'un corps mortel; l'image de la substance du Père est cachée sous la vile forme d'esclave ; son éternelle origine commence à compter des temps et des moments ; enfin , il paraît anéanti dans tous ses titres.

Aussi , dès qu'il paraîtra dans la Judée , l'incrédulité va lui disputer la suprême autorité de son sacerdoce : Quel est celui-ci, dira-t-on, qui vient remettre les péchés1? (Luc, vu, 49.) La crainte des puissances de la terre refusera de le connaître pour roi ; et on lui fera payer le tribut comme à un esclave. La prudence de la chair prendra sa sagesse divine pour une folie; et ses proches eux-mêmes le regarderont comme un insensé : Quoniam infurorem versus est. (Marc, m, 21.) L'envie le dégradera de sa naissance divine; et ses citoyens vont publier qu'il n'est que le Fils de Marie et de Joseph. Enfin , un faux zèle lui ravira l'éternité de sa durée ; et il sera presque lapidé , pour avoir osé dire seulement qu'il était avant Abraham.

Mais l'opinion des hommes ne changera rien à l'obscurité apparente de son ministère. Il se manifestera assez à la vérité, pour être connu des Juifs spirituels et fidèles ; ses œuvres , sa doctrine , Moïse ,

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les prophètes, les divines Écritures rendront témoignage de lui; et à qui aimera la vérité, il ne sera pas possible de le méconnaître : mais il ne se manifestera pas assez pour éviter le mépris des Juifs charnels : l'éclat de son ministère sera sensible à un cœur humble et innocent; l'obscurité de son ministère révoltera l'orgueil et l'incrédulité : il y mêlera assez de ténèbres, pour récompenser la foi de ceux qui croiront , et assez de lumières pour punir l'incrédulité de ceux qui refuseront de croire en lui.

D'où vient , mes frères , une conduite si surprenante? Après s'être caché durant tant de siècles, Dieu ne se montre-t-il enfin aux hommes que pour n'être pas connu d'eux? que ne venait-il dans toute sa gloire, s'il voulait nous sauver en se découvrant à nous? Laissons là les autres raisons de l'obscurité de son ministère, qui ne sont pas de notre sujet : mais celles qui nous regardent ici , c'est premièrement, qu'il voulait nous apprendre à nous, qui sommes chargés de la dispensation de son Évangile , à ne rien changer aux ordres de Dieu dans les fonctions de notre ministère , sous prétexte de concilier plus facilement à sa parole, les suffrages des hommes ; à ne pas croire que Dieu soit plus glorifié par la gloire qui nous revient à nous-mêmes; à ne pas intéresser le Seigneur, pour ainsi dire, dans notre propre cause , et nous persuader qu'il a attaché le succès de son Évangile, aux applaudissements qu'il reçoit par notre bouche. Les contradictions qu'éprouve le ministre, font souvent toute la gloire et tout le succès de son ministère. Annonçons les vérités que l'Église nous a confiées; n'y mêlons ni nos opinions , ni nos propres pensées. Plantons , arrosons, et laissons au Seigneur l'accroissement : sa parole ne retournera pas à lui vide, et elle sera toujours ou la condamnation de l'incrédule, ou la consolation du fidèle.

Secondement, il voulait vous apprendre à vous, mes frères, que les jugements des'hommes ne doivent jamais décider de vos devoirs; qu'il ne faut pas s'en tenir, dans le service de Dieu , à ce que le monde approuve, mais à ce que Dieu demande de nous , que les censures et les dérisions sont toujours la récompense de la piété véritable; qu'il n'est pas possible de plaire aux hommes, et d'être serviteur de Jésus-Christ; que le zèle qui voudrait concilier les suffrages publics à la vertu, n'est qu'un orgueil déguisé, qui cherche à se les concilier à soimême; que l'injustice du monde envers les gens de bien, fait ici-bas toute leur sûreté; que l'obscurité est le plus sûr asile de leur vertu; que ce n'est pas ici le temps de leur manifestation ; et qu'ils n'auront

droit de paraître à découvert , que lorsqu'ils paraîtront avec Jésus-Christ dans sa gloire.

Cependant, si nous y prenons garde, quelque justes que nous soyons d'ailleurs, nous comptons les hommes pour beaucoup : nous ne vivons presque que pour les autres : ce que nous sommes à nos yeux et aux yeux de Dieu , nous intéresse peu; nous ne paraissons touchés , occupés que de ce que nous sommes aux yeux des hommes : et moins sensibles au soin de notre perfection, toute notre attention se borne à embellir cette idée chimérique de nousmêmes, qui est dans l'esprit des autres. Aussi il ne nous arrive guère de nous demander à nous-mêmes ce que nous sommes réellement; mais nous nous demandons sans cesse ce qu'on croit que nous soyons : ainsi, toute notre vie est imaginaire et fantastique. L'erreur même qui nous prend pour ce que nous ne sommes pas , flatte notre orgueil : nous nous laissons toucher par des louanges que notre cœur désavoue; nous nous faisons honneur de la méprise publique ; et nous sommes plus flattés par l'erreur qui nous prête de fausses vertus , que nous ne sommes humiliés par la vérité, qui nous fait sentir nos défauts et nos misères véritables.

Aussi le dernier caractère de l'orgueil , est cette imposture de vanité , qui cherche la gloire dans les humiliations mêmes; et qui ne paraît s'avilir aux yeux des hommes, qu'afin que leurs applaudissements aillent la placer encore plus haut que n'était le lieu d'où elle était descendue. Et certes, mes frères , il n'est presque point d'humilité sincère : on ne se cache que pour être découvert; on ne fuit l'éclat qu'afin que l'éclat noussuive ; on ne renonce aux honneurs, que pour être honoré; on ne souffre le mépris, que lorsqu'il nous est glorieux d'être méprisé. L'orgueil a mille dédommagements imperceptibles à nous-mêmes; et rien n'est plus rare qu'une humiliation volontaire, qui ne conduit qu'à l'humilité.

Or, voilà l'écueil que les anéantissements du Verbe dans ce mystère, nous apprennent à éviter. Il se revêt de la ressemblance du péché, mais c'est pour en porter toute la honte : il se charge de nos iniquités, mais par en être la victime : il veut passer pour un Samaritain et pour un ennemi de la loi, mais c'est pour être puni comme un séducteur : enfin , il se cache lorsqu'on veut le reconnaître pour roi, mais c'est pour mourir comme un esclave. Les outrages les plus honteux vont être la récompense de ses anéantissements : les hommes le méconnaîtront jusqu'à la fin; et il mourra avec tout le mérite de son humilité.

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Pour nous, mes frères, si la calomnie nous trouve patients , c'est parce-que nous prévoyons que )a vérité va la confondre, et qu'elle tournera à notre gloire. Les œuvres humiliantes ne nous plaisent, que parce que notre rang ne permet pas d'ignorer que nous nous abaissons : nous aimons les opprobres passagers, et où notre vanité voit des ressources promptes; et aux âmes les plus fidèles, il faut quelque autre attrait qui leur adoucisse le mépris , que le plaisir d'être méprisé. On pardonne; mais en faisant sentir qu'on est l'offensé, et qu'on se relâche de son droit : on fait une avance de réconciliation; mais on n'est pas fâché qu'on sache que la piété toute seule a part à cette démarche : on dit du bien de ceux qui nous calomnient; mais c'est pour ôter toute créance à leurs calomnies. Enfin , il est difficile de ne pas se chercher soi-même, et encore plus dans l'humiliation que dans l'éclat , parce que plus l'homme semble s'oublier, plus l'orgueil est attentif à faire en sorte qn'il se retrouve.

Rougissons de notre faiblesse , mes frères ; jetons souvent les yeux sur notre modèle : adorons les premières dispositions de l'âme sainte du Verbe incarné, dans ses nouveaux anéantissements : pensons quelquefois que l'orgueil est presque notre seul crime ; et que si nous pouvions une fois nous oublier tout à fait nous-mêmes , nous serions exempts de mille taches secrètes , que nous ne connaissons pas , et qui éloignent Dieu de notre cœur. Reprochonsnous sans cesse cette alliance monstrueuse de nos misères avec nos vanités ; cette source de corruption que nous sentons en nous , avec ces désirs de gloire, qui entrent dans toutes nos œuvres; cette loi de la chair qui nous humilie , avec ces sentiments d'élévation qui nous enflent ; en un mot , ce que nous sommes , avec ce que nous voudrions paraître. Et après être convenus que depuis l'anéantissement d'un Dieu, rien n'est plus injuste pour l'homme que de vouloir s'élever; écoutez comment depuis qu'un Dieu anéanti s'est chargé de nos douleurs et de nos infirmités, rien n'est plus honteux à l'homme que de chercher une vie douce et heureuse sur la terre.

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