‹ Œuvres de Massillon, évêque de ClermontChapitre 11 sur 235 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

L'homme innocent devait mener une vie heureuse et tranquille. La terre n'avait reçu la fécondité, que pour fournir à ses chastes délices ; ses sens n'étaient destinés qu'à le porter à la conservation de son être, par des impressions douces et agréables. Toutes les créatures devaient servir à sa félicité; puisque , dans le dessein de leur Auteur, elles avaient été toutes rapportées à son usage ; et sous un Dieu juste, rien ne pouvait le rendre malheureux, ni

troubler ses plaisirs, tandis que rien ne donnerait atteinte à son innocence. Mais l'homme pécheur est né pour souffrir : tout plaisir dans la vie est interdit à un coupable, qui ne mérite pas même de vivre; la douleur est l'état naturel du désordre; et c'est une injustice que les créatures servent au bonheur d'un infortuné qui en a abusé, et qui s'est révolté contre le Souverain à qui elles appartiennent.

Cependant, le plaisir est encore le penchant dominant de cet homme criminel : malgré sa transgression, il veut vivre heureux; et la faute qui lui en a fait perdre le droit et l'espérance, n'a pu lui en faire passer le désir : les travaux qui sont devenus la peine inséparable de son crime, n'ont pu devenir le choix libre de son amour; et condamné à souffrir, il n'a jamais pu aimer les souffrances. Il fallait donc qu'un grand exemple lui rendît aimable , ce qui lui était devenu nécessaire ; et qu'un Dieu souffrît tout pour sauver l'homme, afin que l'homme apprit et aimât à souffrir pour apaiser son Dieu.

Aussi le ministère du Verbe incarné , est un ministère de croix et de souffrance. Dès le premier instant de son union avec notre nature dans le sein de Marie , il renonce à la joie sensible dont il pouvait jouir, dit l'Apôtre, et embrasse la croix que la justice de son Père lui présente : dès lors, victime de nos péchés , il baisse son chef sacré sous la verge de la colère divine, et sent les premiers coups de la sivérité due à l'homme pécheur. Mais des rigueurs plus réelles l'attendent encore au sortir de cet humiliant séjour. A peine ses yeux s'ouvriront à la lumière, qu'on en verra déjà couler des larmes précieuses; ses travaux croîtront avec ses années; la faim, la soif, la lassitude, qui sont les peines de notre crime, deviendront l'exercice de son amour; il n'annoncera que des croix et des tribulations; il ne promettra son royaume qu'à la violence ; il maudira les plaisirs; il n'appellera heureux que ceux qui souffrent ; et de peur que dans la suite des temps, les hommes, toujours ingénieux à se flatter, ne donnent à ses maximes des interprétations favorables à leur amour-propre, il expirera entre les bras de la douleur, et sa doctrine ne sera que le récit de ses exemples.

Or, je dis, que depuis que le Verbe incarné , pour nous montrer la voie du ciel , et satisfaire pour nous à la justice divine, est venu mener ici-bas une vie triste et souffrante; le chrétien ne peut plus sans crime vivre au gré de ses sens, et se flatter d'arriver au salut par des routes douces et aisées. En effet , depuis que par ce mystère , Jésus-Christ est devenu nouveau chef d'un peuple saint, et source d'une nouvelle vie, nous ne pouvons prétendre au salut que

L'INCABNATION.

comme membres de Jésus-Christ : c'est-à-dire , comme faisant une portion de ce corps mystique et divin, qu'il est venu former sur la terre; car ce corps mystique tout seul , pénétrera les cieux , dit l'Apôtre, et entrera avec son chef et son pontife dans le véritable sanctuaire. Or, mes frères, qu'estce qu'être membre de Jésus-Christ? c'est être animé de son esprit , c'est vivre de sa vie ; c'est n'agir que par ses impressions ; c'est ne former au dedans de soi que ses désirs et ses sentiments : Hoc sentite in vobia quod et in Christo Jesu. (Philipp. ii, 5.) C'est, en un mot, suivre la destinée du chef , et lui être conforme ; mourir à tout avec lui , être crucifié avec lui ; ne pas chercher sa consolation en ce monde comme lui.

Or, je vous demande , mes frères , languir toute la vie dans des mœurs indolentes et sensuelles ; se livrer sans cesse à tous ses goûts , pourvu qu'ils n'offrent point de crime ; n'être occupé qu'à égayer l'ennui de la vie mondaine, par la variété des plaisirs et des spectacles agréables aux sens , et couler doucement ses jours sans autres soucis que ceux qui naissent de la société elle-même et de l'abondance, est-ce être membre de Jésus-Christ, et animé de son esprit? Eh! qu'a de commun l'esprit de Jésus- Christ avec cette sagesse de la chair, qui n'est ingénieuse qu'à se justifier à elle-même la mollesse des mœurs , qu'à condamner l'obligation des souffrances, comme une invention humaine et une loi injuste ; qui réduit toutes les maximes de l'Évangile à n'être ni impie, ni ravisseur, ni fornicateur, ni adultère ; qui confond la nature avec la grâce, et regarde la croix de Jésus-Christ comme un objet étranger à la foi et à la piété?

Ah! ce n'est pas ainsi que ces hommes apostoliques , qui les premiers vinrent annoncer Jésus- Christ à nos pères, leur en parlèrent, mes frères : Non ita didicistis Christum. ( Éphes. iv, 20.) L'esprit de Jésus-Christ est une sainte avidité de souffrances; une attention continuelle à mortifier l'amoui -propre, à rompre sa volonté, à réprimer ses désirs , à retrancher à ses sens tous les adoucissements inutiles : voilà le fond du christianisme et l'âme de la piété. Si vous n'avez pas cet esprit , vous n'appartenez pas à Jésus-Christ , dit l'Apôtre : en vain vous n'êtes pas du nombre de ces impudiques et de ces sacrilèges , qui n'auront point de part à son royaume; vous n'en êtes pas moins étrangers par rapport à lui ; vos sentiments ne sont pas les siens ; vous vivez encore sous la nature ; vous n'appartenez pas à la grâce du Sauveur : vous périrez donc, puisque c'est en lui seul , dit l'Apôtre , que le Père a mis la salut de nous tous.

On se plaint quelquefois que nous rendons la piété rebutante et impraticable, en interdisant mille plaisirs que le monde autorise. Mais , mes frères , que vous disons-nous? Permettez-vous tous les plaisirs que Jésus-Christ lui-même se fût permis ; la foi ne vous en permet point d'autres : mêlez à la piété tous les adoucissements que Jésus-Christ lui-même y eût pu mêler; l'Évangile ne pousse pas plus loin la condescendance : suivez tous les usages que Jésus- Christ lui-même eût pu suivre; la religion n'a pas d'autre règle : tout ce qui n'est pas expression des mœurs de Jésus-Christ , tout ce qui n'est pas impression de l'esprit de Jésus-Christ , n'est pas toujours, à la vérité, une œuvre qui donne la mort; mais ne saurait être aussi une œuvre de vie, et est du moins toujours une démarche étrangère à ses membres , de laquelle il leur fera rendre compte.

Voilà , mes frères , le fondement de toute piété ; l'évangile du courtisan , comme du solitaire ; du prince, comme du peuple : voilà la source principale des règles des mœurs, et où il faudrait remonter pour trouver le point fixe, qui résout toutes les difficultés que vous nous proposez sans cesse pour autoriser tous les abus de la vie mondaine. C'est par votre conformité avec Jésus-Christ , qu'il faut décider si votre état est chrétien ou profane , innocent ou criminel : toute autre règle est fausse pour vous, puisque Jésus-Christ seul est votre voie : les usages, les changements des mœurs et des siècles, les opinions des hommes, ne changent rien à cette règle, puisque Jésus-Christ était hier, est aujourd'hui et sera toujours le même. Mon Dieu ! que les décisions du monde sur les devoirs seront un jour étrangement renversées ! et qu'on verra la probité, la régularité mondaine , qui rassure ici-bas tant d'âmes abusées par une apparence de vertu , bien changer de nom , lorsqu'on les placera à côté de Jésus-Christ crucifié, qu'on y cherchera sa ressemblance, et qu'on les jugera sur ce modèle !

11 est vrai que ce qu'il y a ici de consolant pour nous , mes frères , c'est que Jésus-Christ en nous faisant une loi , par le caractère seul de son ministère , de la violence et du renoncement , nous rend en même temps aimable la croix dont il nous charge. Souffrir ici-bas était pour nous un sort inévitable; mais sans lui , l'homme eût souffert sans consolation et sans mérite : il vient donc adoucir et sanctifier nos souffrances ; et loin de nous inspirer un nouveau joug, il vient rendre doux et léger celui sous lequel nos pères gémissaient depuis tant de siècles.

Premièrement, son exemple pte aux souffrances tout ce qu'elles avaient d'abject et d'humiliant : il

LÏlNCAFxNàTION.

est beau de souffrir après lui ; il est glorieux de marcher sur ses traces. Jésus-Christ a pleuré ; les larmes sont donc honorables à ses disciples : Jésus- Christ a souffert la faim et la soif; les saintes rigueurs de l'abstinence consacrent donc le corps du iidèle : Jésus-Christ a été humilié, calomnié, méprisé; les saintes humiliations des disciples de la croix sont donc devenues des titres d'honneur ; et il est des ignominies souffertes pour la justice, plus glorieuses même devant le monde, que toute la gloire du monde même.

Secondement, l'onction de sa grâce adoucit ce que la violence et le renoncement avaient d'amer. Je conviens que se renoncer sans cesse soi-même ; se disputer tout ce qui flatte : régler par la loi rigoureuse de l'esprit, les désirs les plus innocents de la chair; être né vain , magnifique , fastueux, et se réduire à une modestie simple et chrétienne ; aimer la joie , les plaisirs , les amusements de la société et des commerces, et renfermer la vivacité de ces penchants dans le silence, dans la prière et dans la retraite; avoir reçu de la nature un caractère mou , indolent , ennemi de la contrainte, excessivement amoureux de soi-même, et asservir une chair qui se refuseau joug , aux devoirs les plus gênants et les plus tristes : je conviens, dis-je, que cette situation est pénible; et que cet état de violence , s'il n'était mêlé d'aucun adoucissement , lasserait bientôt la faiblesse de l'homme.

Mais la source des plaisirs véritables n'est pas dans les sens; elle est dans le cœur: or, c'est là que Jésus-Christ porte le remède et la douceur de sa grâce. Tandis qu'au dehors tout paraît triste, rebutant, douloureux pour l'âme fidèle, un consolateur invisible remplace ces amertumes par des délices que le cœur de l'homme charnel n'a jamais goûtées , et lui dit sans cesse au fond du cœur, comme autrefois le père de Samuel disait à son épouse affligée : Pourquoi vous laisseriez-vous abattre par des maux qui ne sont qu'apparents? retenez vos soupirs et essuyez vos larmes : ne puis-je pas moi seul vous tenir lieu de tout ce qui vous manque? et ma tendresse pour vous ne vaut-elle pas mieux que tout ce que vous pleurez? Anna, curfles? numquid non ego melior tibi sum, quàm decemjilii? ( i Reg. i , 8. ) En un mot , les plaisirs des sens la laissaient toujours triste, vide, inquiète; les rigueurs de la croix la rendent heureuse; les pointes de la pénitence qui percent sa chair, portent avec elles leurs remèdes; et semblable à ce buisson mystérieux, tandis qu'elle ne paraît offrir aux yeux des hommes , que des ronces et des épines, la gloire du Seigneur est cachée au dedans, et avec lui il n'est plus rien qu'elle ne

possède. Saintes douceurs des larmes et de la tristesse de la pénitence! divin secret de la grâce, que n'êtes- vous plus connu de l'homme pécheur!

Troisièmement enfin, les promesses de Jésus- Christ ôtent aux souffrances tout ce qu'elles avaient d'inutile et de désespérant. Avant sa manifestation dans notre chair, on souffrait pour la gloire , pour la patrie, pour la fortune, pour l'amitié; mais l'orgueil était un faible dédommagement dans les souffrances, pour l'homme surtout qui veut être heureux : les applaudissements publics pouvaient charmer la douleur dans ces premiers moments, où l'ivresse et la nouveauté de la gloire et d'un vain héroïsme surprend l'âme, et la tire comme d'ellemême; mais l'ivresse passée, l'homme sentait bien son malheur et sa folie : loin des regards publics , tous ces héros de parade, ces martyrs de la vanité, retombaient sur eux-mêmes, et cherchaient d'autres adoucissements à leurs maux , que ceux de la réputation et de la gloire : ainsi l'homme souffrait alors sans ressource, parce qu'il ne souffrait que pour les hommes.

Mais le fidèlequi souffre, qui se punit lui-même, qui porte sa croix, mortifie ses sens et réprime ses désirs, a un avenir éternel pour lui. Quand même ses peines seraient ici-bas sans consolation, l'espérance seule, qui est cachée dans son sein, les adoucirait : un coup d'œil sur les années éternelles, rend à l'instant la joie et la sérénité à son âme affligée : un Dieu manifesté en chair, est le garant de sa confiance : en Jésus-Christ, ses souffrances trouvent un prix et un mérite digne de Dieu : par Jésus-Christ, elles sont présentées comme un sacrifice de bonne odeur au Père céleste : avec Jésus-Christ, elles ont déjà reçu en sa personne la gloire et l'immortalité qu'il leur a promise.

Que ces vérités consolantes vous soutiennent, vous, mes frères, qui êtes entrés depuis longtemps dans les voiesde la justice et du salut : ne laissez point ralentir votre foi sous la pesanteur de la croix que vous avez embrassée : ne vous découragez pas des rigueurs et de la durée du chemin : ne vous lassez pas dans ces routes saintes. Ah ! les jours de notre pèlerinage vont bientôt finir; vous touchez déjà à la couronne immortelle : ces moments rapides de tribulation passeront comme un éclair : attendez encore un peu; le Seigneur ne tardera pas; et il va paraître : vous le voyez aujourd'hui descendre dans notre infirmité ; ah ! vous le verrez bientôt venir dans sa gloire. Qu'est-ce que le court espace de quelques jours de larmes et de deuil , qui vont aussitôt se per- . dre et s'anéantir dans l'abîme de l'éternité? mais que dis-je, se perdre? se changer en une vie nouvelle, en

L'INCARNATION

un jour serein et éternel , où les larmes seront essuyées et le deuil consolé? Rien ne périt pour le juste : vivez donc de la foi: attendez l'invisible comme si vous le voyiez déjà : pensez que toutes vos violences les plus secrètes sont remarquées par le témoin Adèle que vous avez dans le ciel ; que toutes vos œuvres les plus légères sont comptées; que toutes vos peines sont mises en dépôt dans les tabernacles éternels; et que vos soupirs fervents sont conservés parmi ces parfums précieux , que les vieillards présentent autour de l'autel. Ainsi, plus vous avancez vers le terme , plus vous sentez votre ardeur croître et vos forces se renouveler. Quel bonheur, devoir dans peu, et comme en un clin d'œil , ce nuage de notre mortalité disparaître, et le jour de l'éternité commencer ! Nous n'avons pas les mêmes paroles de consolation pour vous , mes frères , qui vivez encore selon la chair : il serait inutile de vous montrer des biens à venir, que vous ne goûtez pas, que vous ne connaissez pas , que vous ne croyez peut-être pas. Il aurait donc fallu ici vous affermir dans la doctrine de la foi , et finir, en vous montrant que l'union incompréhensible de l'homme avec Dieu dans ce mystère , confond la raison humaine , et rend la foi , non-seulement nécessaire , mais encore raisonnable : mais j'abrège.

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