DE SE RENOUVELEE DANS L'ESPRIT DE LEUR VOCATION
Renovamini spiritu mentis vestrm.
Renouvelez-vous dans l'esprit de votre vocation.
(Éph. iv, 23.)
A quels hommes, mes frères , l'Apôtre adressaitil autrefois cette parole d'exhortation ? à des ministres de l'Évangile qui mouraient tous les jours pour celui qui les avait envoyés, à qui la mort paraissait un gain, persécutés, humiliés , foulés aux pieds, et souffrant tout avec joie pour les élus; aux premiers prédicateurs de la foi parmi lesquels les uns étaient
DE LA NÉCESSITÉ
apôtres, les autres prophètes; les autres avaient reçu le don des langues et des miracles ; et à la sainteté desquels l'univers entier, avec toute sa vaine ostentation de science, de sagesse, de philosophie , d'incrédulité , n'avait pu résister.
Voilà les hommes à qui l'Apôtre recommandait autrefois de se renouveler dans l'esprit de leur vocation : eux qui étaient encore remplis des prémices de cet esprit depuis peu descendu du ciel ; eux qui , comme leur maître , le répandaient de leur plénitude sur les peuples et sur les nations.
Tant il est vrai que les dépérissements et les diminutions de ce premier esprit de notre ministère sont la plus grande plaie de l'Église, et la source de la perte et de l'avilissement de ses ministres !
C'est cette même parole que je vous adresse, et que je m'adresse à moi-même aujourd'hui, mes frères ; à nous qui , appelés au ministère dans la décadence et le relâchement des siècles, en avons pour ainsi dire suivi l'esprit et la destinée ; à nous qui , dans le refroidissement général de la foi , à peine nous soutenons-nous encore , loin de donner la main à ceux qui périssent.
Souffrez donc que dans ces commencements de mon épiscopat , dont vous devez être toute la consolation et la force , je vous exhorte , en m'exhortant moi-même, à nous rappeler au premier esprit de notre vocation. Ranimons-nous ensemble comme chargés du même fardeau : et puisque la Providence par des jugements peut-être rigoureux sur moi , et sur les peuples qui me sont confiés, m'a établi sur cette Église si respectable, et vous a associés à moi comme les coopérateurs de mon épiscopat et de mon ministère; allons à la source de nos maux, et tâchons d'en découvrir les remèdes.
PREMIÈRE RÉFLEXION
La première source de nos affaiblissements dans les fonctions du ministère, c'est que souvent, sans consulter la voix du ciel, nous nous y sommes appelés nous-mêmes; c'est un vil intérêt, c'est l'ambition, c'est une destination domestique, c'est la chair et le sang, ce sont des mains humaines, qui nous ont ouvert les portes terribles du sanctuaire; ce sont elles qui nous ont, installés dans le lieu saint : nous n'y sommes plus les envoyés de Dieu, nous n'y sommes que l'ouvrage des passions , et nous en devenons bientôt les jouets et les ministres.
De quel œil, mes frères, Dieu peut-il regarder les usurpateurs de son sacerdoce et de sa gloire ? quel accroissement peut-il donner aux travaux des ouvriers qu'il ne connaît point, et qu'il réprouve ? Tout sera pour eux un écueil; l'autel saint, les
mystères redoutables , la confiance des fidèles , l'autorité du ministère, les revenus du sanctuaire, les talents mêmes de la nature; ils abuseront de tout : la source empoisonnée répandra son venin sur tout le cours de leurs fonctions. Us n'étaient pas, dit l'Écriture, de la race de ces hommes par le ministère desquels Israël devait être sauvé; ils n'avaient point été destinés de Dieu pour conduire et défendre son peuple : le premier choc les a renversés; ils sont devenus le jouet et la dérision des ennemis du peuple saint; ils ont fait blasphémer son nom par le scandale de leur vie ; ils ont été l'écueil des âmes dont ils auraient dû être les guides et les sauveurs ; et n'étant point entrés par Jésus-Christ qui est la voie et la vie, leur ministère a été un ministère d'égarement, de mort, et de condamnation : Ipsi autem non erant de semine virorum iUorum per quos salusfacta est in Israël, (i Mach. v, 62.)
Que de ministres l'Église nourrit dans son sein, que l'ordre de Dieu n'avait pas destinés pour elle ! A cela quelle ressource ? les remèdes sont rares ; et il est dificile qu'une voie qui n'est pas la vôtre devienne pour vous une voie de salut.
Mais les talents utiles aux fidèles semblaient être la voie de Dieu qui vous appelait à les conduire. Ce n'est pas à vous à régler l'usage de vos talents; c'est au père de famille qui vous les a confiés : ils deviendront eux-mêmes la source et l'occasion de vos chutes. Le premier et le grand talent, dit l'Apôtre , c'est la piété qui est utile à tout, et vous n'étiez pas de la race de ces hommes par le ministère desquels Israël devait être sauvé : Ipsi autem non erant de semine virorum illorum per quos salus facta est in Israël.
Mais le succès dans les fonctions ne peut-il pas ratifier le défaut des motifs qui ont pu nous y conduire? En vain prophétiseriez-vous au nom du Seigneur , dit Jésus-Christ; en vain chasseriez-vous les esprits impurs de l'âme des fidèles , par le ministère de la parole ; en vain vous verrait-on opérer des prodiges , et auriez-vous les suffrages de tous les hommes ; le Seigneur ne vous connaît pas : ces louanges elles-mêmes corrompront votre cœur; elles deviendront la vaine récompense de vos vains travaux. Vous êtes des ouvriers d'iniquité , dit l'Évangile : la chair et le sang ont pu vous ouvrir les portes de l'Église , de ce royaume de Dieu ; mais ils ne le posséderont jamais à juste titre, et vous n'êtes pas de la race de ces hommes par le ministère desquels Israël devait être sauvé : Ipsi autem non erant, etc. Que conclure de cette première réflexion? qu'il faut rendre sa vocation certaine par ses bonnes œuvres; que la sainteté de la vie est la marque la plus
décisive d'une sainte vocation; et que la grâce qui nous soutient dans le ministère, est toujours l'effet heureux et presque infaillible de la grâce qui nous l'a confié
DEUXIÈME RÉFLEXION
Première source de nos affaiblissements , le défaut de vocation. Mais je la suppose légitime ; et je dis que la familiarité des choses saintes devient pour nous une seconde source de relâchement et de chute.
La première fois que les prêtres et les lévites virent dans le désert le tabernacle saint que Moïse venait de construire , la nuée miraculeuse qui le précédait , la majesté de Dieu qui couvrait ce lieu terrible, les oracles qui sortaient du fond du sanctuaire, la magnificence et l'appareil auguste des sacrifices et des cérémonies, ils n'en approchaient qu'avec une sainte horreur : rien n'était omis des purifications et de tous les autres préparatifs que la loi prescrivait aux ministres. Mais peu à peu la vue journalière du tabernacle les familiarisa avec ce lieu saint, les précautions cessèrent avec le respect, le prodige de la colonne de feu que Dieu y opérait tous les jours , s'avilit par le long usage ; les profanations suivirent de près : des ministres téméraires osèrent présenter un feu étranger , d'autres usurpèrent des fonctions réservées au seul pontife ; enfin les filles de Madian leur devinrent bientôt une occasion de chute et de scandale ; et à peine dans toute la tribu de Lévi se trouva-t-il un Phinée, un seul prêtre saint et zélé , qui osât venger l'honneur du sacerdoce et la sainteté de la loi, indignement deshonorée devant un peuple infidèle.
Voilà notre histoire. Dans ces jours heureux , où nous commençâmes à approcher de l'autel saint , la majesté des mystères terribles , le prodige qui s'opère entre les mains du prêtre , la présence du Dieu qu'on immole, le silence et la terreur des anges mêmes qui environnent le sanctuaire, tout cela frappait nos cœurs d'un saint saisissement ; nous tremblions sous le poids des vêtements sacrés et de l'honneur du sacerdoce ; les taches les plus légères nous couvraient de confusion ; nous croyions voir comme autrefois l'ange du ciel, le glaive de feu à la main, qui nous défendait l'entrée de ce lieu saint : l'appareil des plus légères cérémonies nous paraissait mystérieux et respectable.
Mais insensiblement nous nous sommes rassurés : le respect a diminué avec la crainte : nous nous sommes familiarisés, et avec nos faiblesses et avec les mystères terribles qu'elles déshonorent : la prière , le recueillement, la fuite des occasions ne nous ont
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plus paru des précautions utiles, une conscience douteuse , embarrassée , souillée par conséquent , ne nous a plus effrayés, et nous l'avons portée dans le sanctuaire : les fonctions les plus saintes et les plus terribles n'ont plus été pour nous que des fonctions vulgaires; à peine ont-elles réveillé notre attention, loin de réveiller nos frayeurs et notre foi : l'ennui même , le dégoût criminel a été la disposition la plus innocente qui les aie précédées ; et l'autel , qui aurait dû être le lieu de notre consolation et de notre force , est devenu le lieu et la source de nos malheurs et de nos crimes.
Et de là tant d'indécence dans les fonctions les plus saintes de notre ministère : de là tant de ministres paraissent à l'autel, ou au milieu du temple saint, avec moins de sérieux et de précaution que dans une assemblée profane : de là les louanges du Seigneur, ces cantiques sacrés qui sont le langage de la foi et de la piété de tous les siècles , se chantent avec autant d'irrévérence et d'immodestie que les chants mêmes de dissolution et de débauche.
Aussi la piété des fidèles se refroidit , et ne les rassemble plus qu'avec peine dans nos temples. Ces assemblées saintes où les louanges du Seigneur étaient célébrées avec tant de foi , de componction et de majesté, faisaient toute la consolation des premiers chrétiens ; ils partageaient avec les ministres les heures du jour par ces chants divins; et au milieu des persécutions, c'était la plus douce ressource de leurs peines.
Aujourd'hui, hélas! les jours les plus solennels mêmes les attirent à peine au pied des autels : ils n'entendent plus qu'avec ennui des cantiques saints que l'ennui et le dégoût , plutôt que la religion et la piété, semblent chanter.
Ceux de Babylone autrefois, malgré leur idolâtrie, et quoiqu'ils ne connussent pas le Dieu d'Israël , touchés de la majesté des cantiques du peuple saint , captif sur les bords de leurs fleuves , venaient les prier de chanter les cantiques de Sion : Hijmnum cantate nobls de canticis Sion. (Ps. cxxxvi, 3.) Dégoûtés des chants fabuleux et bizarres de leurs prêtres , pénétrés de la magnificence et de la sublimité des louanges du Seigneur, ils ne pouvaient se lasser d'entendre le récit de ses merveilles et de ses grandeurs , publiées par la sainte harmonie des hymnes et des cantiques : ces chants sacrés attiraient en foule les idolâtres sur le bord de leurs fleuves, où gémissaient les tribus ; et ils venaient pleurer avec elles sur les malheurs de Jérusalem : JI/jmnum cantate nobis de canticis Sion.
Et le peuple de Dieu lui-même aujourd'hui fuit ces cantiques divins ; et la nation sainte laisse sans
DE LA NÉCESSITÉ DE SE RENOUVELER, etc.
regret les ministres sacrés , dans la solitude de nos temples , chanter les louanges du Dieu de leurs pères; et ce devoir si consolant est devenu un devoir vil et vulgaire , qu'on regarde comme le partage du simple peuple.
D'où vient ce malheur? de l'indécence et du peu de recueillement des ministres : les louanges du Seigneur, mes frères, se sont avilies dans nos bouches. Mais vous n'en êtes pas plus excusables, gens du monde : la sainteté du ministère n'est pas attachée à celle des ministres; les paroles de la vie éternelle , dans des bouches même profanes , sont toujours dignes de votre amour et de votre respect; et dans cette Église principale surtout, où la majesté des cérémonies et le recueillement des ministres semblent encore rappeler la piété et la gravité des premiers temps , et devraient aussi rappeler la foi , le zèle et la ferveur des premiers fidèles.
Voilà où nous mène la familiarité des choses saintes : au relâchement, à l'ennui; à traiter les mystères saints sans précaution, sans foi , sans aucune des dispositions nécessaires : et de là le crime de l'abus devient inévitable. Dernière source de nos affaiblissements et de nos malheurs : l'abus des choses saintes.
TROISIÈME RÉFLEXION
Abîme affreux, d'où le retour est presque impossible : un mauvais prêtre s'est-il encore converti? aussi le Prophète appelle les plaies du sanctuaire , des plaies désespérées : Desperata est plaça ejus. (Mich. i , 9.)
Et de quoi n'abuse pas un ministre infortuné , quand une fois il en est venu à ce point d'abandon et de malheur? l'autel saint devient le lieu de ses profanations et de ses crimes ; la dispensation des sacrements et des mystères , un trafic honteux d'avarice et de cupidité; l'autorité du ministère, un piège dont il se sert pour surprendre la religion et l'innocence des fidèles ; l'instruction des peuples , un avilissement public de la parole sainte , et sa propre condamnation prononcée par sa bouche. Allant de crime en crime, à mesure qu'il passe de fonction en fonction ; c'est un homme de péché dans le temple de Dieu : ce que la religion a de plus saint consomme tous les jours sa réprobation ; et les remèdes deviennent ses maux les plus affreux et les plus incurables.
Et de là quel scandale pour les fidèles ! la foi des peuples s'éteint ; la piété des justes chancelle ; les faibles n'ont plus rien qui les soutienne; les libertins s'autorisent de nos exemples ; la religion s'avilit avec ceux qui en sont les dépositaires.
Malheur au peuple fidèle auquel Dieu dans sa colère a donné de tels pasteurs! il faut que les crimes du peuple aient bien irrité la justice divine, lorsqu'elle permet que ces loups entrent dans la bergerie.
Vous en triomphez souvent, gens du monde ; vous faites des chutes et des faiblesses des ministres le sujet le plus vif et le plus ordinaire de vos dérisions et de vos censures : et vous ne voyez pas que leur dérèglement est la peine de vos crimes; vous ne voyez pas que la plus terrible punition que Dieu puisse exercer envers un peuple , c'est de lui susciter un pasteur infidèle et des ministres scandaleux.
Il avait puni autrefois les prévarications des Juifs par la captivité, par la prise et la désolation de Jérusalem, par des calamités publiques, par la stérilité des saisons, par les tributs excessifs que l'Egypte et l'Assyrie imposaient sur le peuple de Dieu; tous ces fléaux ne les rappelaient pas à l'obéissance de la loi : il semblait que la justice de Dieu était épuisée, et qu'elle n'avait plus de châtiment à exercer sur son peuple ; mais elle s'en réservait un plus terrible que tous les autres.
« Puisque j'ai visité en vain Israël dans ma colère, « dit le Seigneur, et que tous mes châtiments lui « ont été inutiles, je lui susciterai de faux prophètes; « je lui susciterai des pasteurs qui le séduiront par « leurs exemples , et qui lui seront une occasion de « scandale : ma colère ne saurait aller plus loin. »
Tremblez , chrétiens , que Dieu ne tienne à votre égard la même conduite. Il vous a châtiés par des calamités publiques , par le fléau des guerres et le dérangement des saisons , par les charges excessives que la nécessité des affaires publiques vous imposait, par une misère presque générale; tous ces fléaux ne vous ont pas rappelés au Seigneur ; vos crimes ont semblé croître avec vos malheurs : Quel nouveau châtiment, dit le Seigneur, pourrais-je exercer sur mon peuple, puisqu'il ne cesse d'ajouter de nouvelles prévarications aux anciennes ? Super quo percutiam vos ultra, addentes prxvaricationem? (Is. i , 5.) Je lui susciterai des chefs sans vigueur , des pasteurs infidèles, des ministres scandaleux ou mercenaires, qui leur aideront à se perdre, et à m'oublier tout à fait : Omnecaput languidum principes fui infidèles, sociifurum, omnes diligunt munera, sequuntur retributiones. ( Ibid. v , 23. ) C'est la dernière vengeance que Dieu dans sa fureur exerce sur les crimes de la terre, et dont il est peut-être sur le point d'user à notre égard.
Mais non , grand Dieu ! vous ne l'exercerez pas sur cette Église, que le sang de tant de martyrs qui en ont jeté les fondements , qui reposent sous ses autels,
et qui crient sans cesse vers vous en faveur de leurs frères , vous rendra toujours chère et précieuse. Si l'indignité du pasteur principal que vous avez peutêtre dans votre colère suscité à cette Église, armait votre bras contre le peuple fidèle, la foi de tant de saints évêques qui l'ont autrefois gouvernée le retiendrait : vous vous souviendriez toujours de vos serviteurs, de ces hommes vénérables qui ont sanctifié la terre que nous habitons : les pierres de nos temples, où leurs cendres reposent, parleraient pour nous ; et vous ne permettrez pas que votre héritage qu'ils ont acquis par leur sang, ou sanctifié par leurs travaux, devienne jamais la proie de l'infidélité ou du libertinage.
Grand Dieu! regardez donc du haut du ciel, et jetez des yeux de miséricorde sur cette Église, sur cette vigne si chérie que votre main elle-même a plantée : soyez-en toujours jaloux , comme de votre plus ancien héritage ; renouvelez en elle ces premiers jours de ferveur et de beauté, qui la rendaient si agréable à vos yeux ; réparez ce que les temps et les années lui ont fait perdre de son ancienne splendeur : Respice de cozlo , et vide et visita vineam istam , et perfice eam quam plantavit dextera tua. ( Ps. lxxix, 15, 16. ) Purifiez ses ministres ici assemblés : renouvelez en eux les prémices de cet esprit qui vous les a consacrés par l'onction sainte : animez-les d'un feu nouveau ; et qu'au sortir de ce temple , comme d'un autre cénacle , ils en aillent embraser les peuples qui leur sont confiés : Et perfice eam quam plantavit dextera tua.
Étendez surtout le bras de votre protection sur le Fils de l'Homme que vous vous êtes choisi , sur le premier pasteur qui vous adresse ici ses supplications et ses prières : Et super Filium Hominis quem confirmasti tibi. Fermez les yeux à ses faiblesses ; revêtez-le de force et de vertu; soutenez-le, afin qu'il soutienne ses frères : faites-en le modèle du troupeau dont vous l'avez déjà établi le conducteur et le guide : Et super Filium Hominis quem confirmasti tibi : afin que marchant tous dans vos voies, nous puissions tous arriver à cette patrie où nos pères et nos premiers pasteurs nous ont déjà précédés.
Ainsi soil-il.
DISCOURS SYNODAUX. 365
DISCOURS SYNODAUX.