‹ Œuvres de Massillon, évêque de ClermontChapitre 106 sur 235 · TROISIEME DISCOURS · texte numérisé non relu

TROISIEME DISCOURS

De la nécessité des retraites pour se renouveler dans la grâce du sacerdoce.

II serait inutile de faire dejiouvelles réflexions sur les vérités que vous venez d'entendre : ce n'est pas pour vous instruire , mes frères , que nous vous parlons ici ; c'est pour vous rappeler à vos propres lumières : tout ce que nous voulons vous apprendre de nouveau, c'est de faire plus d'usage pour vousmêmes de^ce que vous apprenez aux autres. Ce ne sera pas l'ignorance des devoirs de notre état qui nous perdra ; ce sera de les avoir toujours connus , et de les avoir toujours négligés ; ce sera de nous être familiarisés depuis les premiers temps de notre ministère avec les plus grandes vérités de la religion^et, à force de les avoir connues et annoncées aux autres, de n'en avoir presque plus été touchés nous mêmes.

Autrefois le prêtre et le peuple vivaient dans une ignorance égale de nos devoirs et de nos mystères ; c'étaient des aveugles qui conduisaient d'autres aveugles; et le ministère n'était presque plus dans l'Église qu'une occasion de chute pour ses enfants , et de scandale et de dérision pour ses ennemis. La lumière a depuis reparu sur le sanctuaire : de longues épreuves de science et de piété ont seules conduit au sacerdoce : les premiers pasteurs n'ont imposé légèrement les mains à personne; et les lèvres du prêtre sont redevenues les dépositaires delà doctrine. Mais cet accroissement de lumières dans le ministère n'a pas été suivi longtemps d'un accroissement de zèle et de ferveur parmi les ministres : nous avons la consolation de les trouver plus instruits , mais nous ne l'avons pas toujours de les voir plus fidèles ; et d'autant plus que rien n'est plus a craindre que de

connaître la vérité , de rompre ce pain céleste à nos frères, et de ne pas s'en nourrir soi-même.

C'est cette sécheresse et cette insensibilité qui se forme et s'augmente chaque jour au milieu de toutes les lumières et de toutes les terreurs les plus capables de réveiller la piété; qui fait la situation la plus dangereuse et la plus ordinaire de notre état. Le fidèle qui vit dans l'ignorance et dans l'oubli de Dieu, trouve dans nos instructions et dans les vérités qu'il ignorait, une ressource qui le rappelle à lui-même : nous n'y trouvons nous qu'un langage accoutumé, qui sort de notre bouche sans que le cœur y ait aucune part, qui nous laisse tels que nous sommes, et qui, par là, achève de nous endurcir : nous nous perdons par les mêmes secours dont nous nous servons pour faciliter le salut à nos frères.

Aussi nous voyons tous les jours de simples fidèles touchés de Dieu , se convertir, et mener une vie plus régulière et plus sainte ; mais avons-nous souvent la consolation de voir un prêtre scandaleux et déréglé revenir à lui , et édifier par une conversion sincère, l'Église qu'il avait scandalisée? Nous avons beau, dans le cours de nos visites, leur indiquer des maisons de retraite, pour y reprendre l'esprit de leur vocation , ils en sortent comme ils y étaient entrés ; ce sont pour eux des jours d'ennui , de contrainte , d'hypocrisie souvent, mais jamais de repentir : ils regardent le remède comme une peine; ils ont plus de honte de l'expédient charitable dont nous usons pour les retirer de leurs dérèglements que de leurs dérèglements mêmes : ils sont punis , ils ne sont pas changés. Mais que nous sert de les punir et de les affliger, comme disait autrefois l'Apôtre, si cette affliction ne les conduit pas à une sincère pénitence? Gaudeo, no?i quia contristati estis, sed quia contristati estis adpœnitentiam. (ti Cor. vu, 9 ) C'est faire un usage bien triste de notre autorité, que de l'employer contre ceux qui en sont les coopérateurs et les soutiens; qui devraient la partager avec nous, en partageant nos sollicitudes, et être notre consolation et notre force. Et cet usage est d'autant plus triste pour nous, qu'ils ne sentent d'ordinaire que le coup qui les aigrit, et qu'ils ne sont pas touchés de la disposition et de la tendresse du cœur, qui ne cherche qu'à les guérir et à les ramener.

D'où vient ce malheur, mes frères? c'est que nos infidélités, toujours suivies de l'opprobre de la religion et du scandale des fidèles, arment contre nous toute l'indignation de Dieu , et nous attirent toujours le châtiment le plus terrible dont il frappe ici-bas les hommes dans sa colère, je veux dire, l'en-

durcissement. Et ne croyez pas qu'on n'en vienne là que par des excès grossiers et un dérangement absolu de conduite; ce ne sont pas les grands crimes qui sont le plus à craindre pour nous. L'éducation pieuse et ecclésiastique que vous avez reçue dans cette maison', et la sainteté des ministères que vous exercez tous les jours, vous défendent la plupart contre ces chutes marquées, où l'innocence et la piété font un déplorable naufrage : ce que nous avons le plus à craindre , c'est cette négligence dans les devoirs, cet usage familier et infructueux des choses les plus saintes ; c'est cet abus des fonctions par la tiédeur des dispositions qui nous y accompagnent, cette insipidité au milieu de tout ce qui serait le plus capable de ranimer notre piété; c'est enfin cette habitude de sacrements et de fonctions divines, et en même temps de vie dissipée, tout humaine, toute dans les sens; c'est-à-dire, un état où l'on allie les ministères les plus sublimes et les plus saints avec les mœurs les plus communes, les plus bassement attachées à toutes les choses d'ici-bas , les plus éloignées de ces sentiments nobles de zèle et de ferveur, qui font toute la sûreté de notre état et tout le fruit de nos fonctions.

Voilà, mes frères, ce qui est le plus à craindre pour nous , et d'autant plus que nous nous trouvons la plupart dans cette dangereuse situation sans inquiétude, sans remords, sans en connaître le danger. Les chutes grossières alarment, et peuvent quelquefois rappeler au repentir ; mais cet état d'inattention sur nous et sur nos devoirs, cette habitude d'indolence, dans l'exercice de nos fonctions ne nous frappe point , ne nous effraye point , n'offre rien de marqué qui jette le trouble et les remords dans la conscience, et nous laisse d'autant moins d'espérance de retour qu'elle nous laisse plus tranquilles.

Pour éviter donc de tomber dans ce malheur, ou pour en sortir, si nous sommes assez malheureux que d'y être tombés, je ne vois qu'un remède; c'est de venir tous les ans dans cette maison de retraite vous rendre compte à vous-mêmes de vous-mêmes ; c'est d'y venir examiner devant Dieu si vous remplissez les devoirs dont on vous y a autrefois instruits; si vous êtes fidèles aux résolutions que vous y formâtes , quand vous fûtes associés au saint ministère ; si vous n'êtes pas déchus depuis de cet esprit de zèle et de ferveur dont vous étiez alors embrasés ; en un mot, si vous n'avez pas violé l'alliance solennelle que vous contractâtes ici avec Jésus-Christ et avec son Église, en vous consacrant à ses ministères. La triste distance que vous trouverez entre vos sen-

' Le séminair*.

SYNODAUX.

timents passés et votre situation présente vous alarmera , s'il vous reste encore de la foi : les murs tout seuls de cet édilice saint, témoins autrefois de vos promesses, vous reprocheront tout bas votre infidélité ; tout vous rappellera aux premières effusions de l'esprit du sacerdoce que vous reçûtes ici au pied des autels.

Oui, mes frères, il y a un esprit de dissipation inévitable dans les fonctions publiques, qui conduit toujours à l'insensibilité, si la prière et le recueillement ne préviennent ce malheur; il y a même un dégoût attaché à ce qui se trouve de gênant, de continuel, d'assujettissant dans nos ministères, qui aboutit toujours à un éloignement criminel des devoirs , si un renouvellement dans l'esprit de notre vocation ne nous rend le goût et la consolation, qui non-seulement adoucit les peines de notre état , mais qui nous les rend aimables. Ce sont là les deux écueils, où viennent toujours échouer les plus saintes dispositions que vous aviez d'abord apportées au ministère , et qui nous faisaient espérer de trouver en vous des coopérateurs fidèles de notre épiscopat, et une ressource dans les besoins infinis de ce grand diocèse. Ne rendez donc pas inutiles, mes frères , ces espérances de grâce qui accompagnèrent votre ordination ; venez les ressusciter ici de temps en temps , et les tirer de cette léthargie et de cet assoupissement , qui n'est jamais loin de la mort, et de l'extinction entière de l'Esprit saint. L'Apôtre craignait ce malheur pour son disciple Timothée lui-même; ce disciple dont l'enfance avait été si sainte, la jeunesse si pure , et accompagnées de témoignages si publics et si honorables des fidèles ; il exhorte cependant à ressusciter de temps en temps la grâce qu'il avait reçue par l'imposition des mains.

Non , mes frères , quelque pure qu'ait été votre vocation; quelque innocentes qu'aient été les mœurs qui ont précédé votre ordination , quelque saintes qu'aient pu être les dispositions qui vous ont conduits au ministère , vous ne vous y soutiendrez pas ; vous sentirez toutes ces résolutions s'affaiblir, s'effacer, et de nouveaux sentiments plus humains, plus charnels, prendrela place de ces premiers sentiments de grâce et de ferveur, si vous ne vous rappelez de temps en temps à vous-mêmes. Ce sera dans cesjours de silence et de retraite que vous sentirez vos pertes passées, que vous reconnaîtrez combien vous êtes déchus de votre première charité , les voies qui vous ont conduits à cet affaiblissement, et celles que vous devez prendre pour vous rétablir. Hélas! mes frères , il n'est que trop vrai qu'en travaillant à sauver les autres, nous avons presque toujours le malheur de nous oublier nous-mêmes. Cependant notre tra-

HASSILLON. — TOME H.

vail deviendra infructueux pour nos frères, si nous ne sommes pas remplis de cet esprit de foi , de piété , de ferveur, qui fait tout le succès de nos fonctions ; nous sèmerons, et Dieu ne donnera pas l'accroissement ; nous instruirons , et nous ne serons qu'un airain sonnant; nous cultiverons le champ, et nour- n'y verrons croître que des ronces. Il faut, à l'exemple de Jésus-Christ , que nous donnions de notre plénitude ; si le cœur est vide, nos discours et nos instructions le seront aussi ; si nous ne sentons pas ce zèle et cet amour du bien , ceux qui nous écoutent n'y seront pas plus sensibles : en un mot, si l'Esprit de Dieu est comme éteint au dedans de nous , comment le ranimerons-nous dans le cœur de nos frères ? Un pasteur tiède et infidèle répand, pour ainsi dire, cette tiédeur et ce découragement sur tout son peuple ; il instruit froidement et par habitude , et on l'écoute de même : rien ne le réveille , ni ses fonctions, ni la sainteté de ses ministères; et rien ne réveille son troupeau, ni ses exemples, ni ses instructions : il n'a pas de grands vices , je le veux ; mais n'est-ce pas un grand vice pour un prêtre, de n'avoir point de vertu ? On pourrait dire qu'il ne fait pas de grands maux, si ce n7était pas un grand mal pour un pasteur de ne faire aucun bien. Nous ne recevons pas contre lui de plainte marquée dans le cours de nos visites; mais quelle plainte plus triste et plus honteuse pour un ministre de la religion de ne s'attirer aucune louange? On nous rend témoignage qu'il n'est pas scandaleux, et qu'il n'y a rien à dire dans sa conduite; mais n'est-ce pas un scandale qu'il n'y ait rien à en dire d'édifiant; que le silence sur sa conduite soit le seul éloge dont il soit digne? et qu'y a-t-il de plus scandaleux pour un homme consacré à Dieu, que sa plus grande vertu se termine à ne donner aucun scandale?

Vous donc, ô homme de Dieu, évitez ce malheur : Tu aiitem, ô homo Del, hxcfuge.{\ Tim. vi, 1 1 .) Vous , l'homme de Dieu sur la terre , son ministre , son envoyé, son coopérateur dans le salut des âmes , remplissez toute la sublimité de ces titres augustes. Vous êtes l'homme de Dieu; ne soyez pas l'homme de la terre , l'homme de la chair et du sang , un homme semblable aux autres enfants des hommes : et pour cela venez vous rappeler ici quelquefois à tout ce qu'exige la sainteté de votre consécration , et le ministère que Dieu vous a confié. Il a mis dans la plupart d'entre vous des inclinations louables, et dignes du sacerdoce; ne les laissez pas éteindre dans la dissipation et dans la négligence; cultivez ces semences de grâce et de vocation , avant que l'homme ennemi les étouffe : vous en avez vu , et vous en voyez tous les jours de tristes exemples parmi vos confre-

DISCOURS

rcs : rendez-vous leur malheur utile par les précautions que vous prendrez pour l'éviter: Tu autem, 6 honio Dei,hxcfuge. Vous serez d'autant plus coupable que par des mœurs régulières, par des principes de foi et de religion qui sont en vous, par les talents même propres au ministère , vous étiez plus en état de servir et d'édifier l'Église, et que, faute de précaution , vous aurez rendu toutes ces espérances de bien inutiles. Les affaiblissements sont inévitables dans les fonctions ; je vous l'ai déjà dit : venez donc reprendre de nouvelles forces dans la retraite: je suppléerai avec plaisiraux besoins de ceux qui n'allèguent point d'autre excuse que leur pauvreté : mais je ne cesserai de vous exhorter à cette pratique; et ce conseil doit d'autant plus faire impression sur , vos cœurs , qu'il vous est plus honorable , qu'il part d'un fonds d'estime et de tendresse pour vous, et qu'il suppose que vous êtes la plupart capables d'en retirer tout le fruit que nous souhaitons.

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